Rolande Scharf

 

AU RISQUE DE L’UTOPIE, ces pensées (p)sy poétiques…

 

Nous sommes dans la réalité, piégés comme des oiseaux enmazoutés.

Certains survivent et beaucoup succombent. Dès que l’esprit tente de s’élever à la hauteur de l’âme, la raison brise son élan et souffle qu’il est absurde d’aspirer à une U- Topia.

 

 

COPYRIGHT photo: Wong Yu Liang

 

 

Utopia, ce beau pays de nulle part décrit par Thomas Moore, où tout serait parfait, tout ne serait que tolérance et bienveillance. La société idéale pourvoirait aux besoins de tous. La richesse serait méprisée ; la preuve : l’or ne servirait qu’à la fabrication des pots de chambre…

Thomas Moore, était un imaginatif raisonnable, pour qui Utopia était ce lieu fictif, ce mirage par où il fallait passer pour revenir à la réalité et s’attacher sérieusement à transformer la société. Il n’était pas question de rester en Utopie, de rêver la vie.

Moore, penseur estimable honnête et sérieux.

On dit que celui qui n’est pas sérieux, qui enfante des pensées folles et emprunte des chemins périlleux et inexplorés, celui-là est créatif : il prend le risque de peindre les mirages sans tenter de les travestir en espèces sonnantes et raisonnantes, porteuses de richesses et de crédibilité.

« C’est chose légère que le poète, ailée, sacrée ; il n’est pas en état de créer avant d’être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n’avoir plus sa raison ; tant qu’il garde cette faculté, (la raison), tout être humain est incapable de faire œuvre poétique et de chanter des oracles » Platon.

C’est peut-être à cause de ce cousinage entre poésie et folie, que j’écris ces quelques lignes. Ma pratique de la folie, la mienne et celle des autres, me donne le bonheur d’entrevoir parfois la création derrière les masques du délire et de la célébrer.

En qualité d’humains ordinaires, nous tentons d’offrir à ceux que nous aimons, à ceux dont nous prenons soin, sollicitude et protection contre les aléas de la vie. Le meilleur des mondes, la vie rêvée des anges, l’éternel retour d’Eurydice pour un Orphée durablement épris…
Nous cultivons le souhait d’une existence vouée à la sécurité, quitte à laisser la liberté en otage au grand manitou pourvu qu’il nous promette une assurance-vie avantageuse.

« Assurance-vie » égale assurance contre la vie, comme l’assurance-vol garantit contre le préjudice causé par le vol ou l’assurance-maladie contre le risque de tomber malade ?

Le danger ne résiderait-il pas dans cette sécurité totale, ce bien-vivre sans restriction et donc sans tentation ?

La réalisation utopique au service de la pensée matérielle génère l’affadissement et la monotonie jusqu’à la mort spirituelle.

Moïse s’est arrêté au seuil de la Terre Promise, et n’en a, semble-t-il pas conçu d’amertume, car c’est le chemin vers le but qui rend la route passionnante et donne tout son prix à la quête.

Celui qui trouve arrête de chercher, n’a plus rien à espérer.

Voici l’histoire d’un homme, d’un fou bien sûr, (je n’en connais pas d’autres) qui rêvait d’être chef d’orchestre. Ayant fait part de ce souhait dans un groupe de paroles, les participants se sont mis à mimer des instrumentistes, qui un flûtiste, qui un pianiste, qui un violoniste et notre homme les a « dirigés » en véritable chef et dans un visible état jubilatoire.

Le lendemain, il s’est pendu.

C’est toute la maturation du désir qu’il faut inventer, prolonger et reconstruire.

Le réaliser équivaut à poser le pied en terre d’Utopia puis s’abîmer dans le vide, sauf si une autre quête d’un nouveau Graal vient combler l’âme d’espérance, repoussant ainsi dans un ailleurs inaccessible la conquête redoutable et tant espérée.

Vivre oblige pourtant à courir ce risque du désenchantement pour peu qu’on se contente de bénéfices raisonnables. Le poète et son ami, le f(l)ou ne savent que protéger leurs mirages intérieurs, au risque même d’escalader des volcans, de couver des expéditions hors du temps et de livrer leur embarcation aux océans toujours menaçants. Ils essayent tout, ils sont prêts pour tout, y compris pour la noyade …..

Prendre des risques, courir le risque du désir, c’est le Rubicon que franchissent les créateurs inspirés et les explorateurs audacieux.

Ils ne décident pas de renverser des barrières ou de piétiner des frontières.
Ils sont, tout simplement, eux-mêmes sans concession.

Indestructibles et fragiles, mortels amoureux de la vie, courant parfois au-devant de la mort, ils ressemblent à des phares en pleine mer que visent les marins dans la tempête.

Un autre f(l)ou (encore un) se meurtrissait et se mettait sans cesse en danger. Il fallait, pensait-on, l’empêcher à tout prix de risquer sa vie. On avait appris que lorsqu’il était enfant, son père pour le punir, le tenait par les pieds la tête en bas au-dessus du vide par la fenêtre du 10° étage. Ce fait étant connu incita à exercer sur le malheureux une vigilance sans faille et on finit par lui offrir, à sa demande, une chambre capitonnée débarrassée de tout objet potentiellement dangereux. « Là, au moins, il sera en sécurité, il ne risquera rien ».

Le lendemain il gisait sous son lit, mort, « de mort naturelle » selon les conclusions de l’autopsie.

Faut-il être f(l)ou pour mourir alors que l’on est emprisonné dans une sécurité absolue ?

Il faut des poètes pour démontrer qu’il n’y a pas de vie véritable qui ne tende vers l’utopie, et de f(l)ous pour nous enseigner que courir le risque du désir d’ailleurs peut conduire à la mort.

Entre création et délire, entre Chef d’œuvre et Mirage, entre le risque de la Vie et l’attrait de la Mort se tient, fragile et éphémère, la silhouette du Créateur capable de « chanter les oracles » et de dormir dans le lit des Dieux.

 

 

Note : Quand Rolande Scharf dit « flou », c’est que elle n’aime pas utiliser le mot « fou » ; quand elle écrit « fou », le « tout autour de nous » peut devenir FLOU… Permettez-lui ce jeu littéral, pour respecter l’être et l’avoir de l’être ! (RD)

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