Rolande Scharf

Médecin psychiatre

 

 

 

(France)

 

 

 

Le Vis age

 

del’Autre

 

dans le Miroir des Maux

 

 

             Autrui attire par son altérité. A moins de choisir une vie d’ermite.

 

 

Ce qui est différent suscite notre intérêt, sauf pour ceux qui, pollués par la peur,   ressentent de la défiance voire de la haine envers ceux qu’ils ne connaissent pas.

 

         J’explore chaque jour la relation à l’Autre, à sa Parole  et     

 

                         à son Regard.

 

La gestion de ces rapports où la langue commune, le français, est le véhicule entre l’autre, sa parole et la mienne est certes délicate mais possible le plus souvent.

 

Déchiffrer une demande, entendre une difficulté à être, ouvrir une fenêtre sur la solitude nécessite des efforts que l’on assume à deux, l’autre qui parle sa langue et moi qui essaie de la parler aussi.

 

Depuis que se sont ouvertes les frontières et qu’affluent des demandeurs d’asile de toutes nationalités, l’écoute est bouleversée, difficile, soumise à des aléas.

 

Il me  faut  recourir à des interprètes pour traduire les demandes qui me sont adressées. Je dois faire confiance au fil des rencontres, à des traducteurs plus ou moins habiles, plus ou moins capables, pour poser les questions qui amènent  des réponses et permettent si possible un diagnostic. Ce sont eux encore qui vont traduire les prescriptions et  faire part des réticences ou de l’adhésion de l’étranger qui lui reste étranger à mon discours.

 

Car l’étranger est réellement étrange avec le  récit de son périple infernal, les souvenirs indicibles du passé qu’il a fui, les maux dont il se plaint et pour lesquels il me sollicite dans une langue que je n’entends pas.

 

                          Je ne le comprends pas cet     

                             étranger.

 

L’expression de son visage montre bien que nous ne pensons pas dans la même séquence, que nous ne vivons pas  le même temps, et même si je m’efforce de témoigner mon empathie, je reste hors de sa bulle d’attentes, à l’abri  dans ma ville et dans la chaleur molle de mon bureau.

Alors je le regarde, le dévisage, tente de le déchiffrer tandis que circule la parole entre lui moi et l’interprète.

 

"Le visage de l’autre oblige" dit Levinas.

 

Le visage est expression, discours. Il est cri, demande, supplication, enseignement refus ou abandon. Il dessine la mélancolie, se laisse écraser par la peur, se laisse flotter au fil des espoirs déçus.

 

Au  visage qui me fait face je ne fais pas que répondre. 

 

Je réponds de lui, je  prends en charge le visage  qui exige  aide et sollicitude.

 

Parfois, nous nous quittons, l’étranger et moi, avec le sentiment, pour ce qui me concerne, que la parole a circulé de façon efficace et je me sens payée de mes efforts.

 

Parfois je suis en échec, ne parvenant pas à établir de lien avec mon interlocuteur dont je ne saisis pas l’histoire et encore moins la demande. Je reste sans voix et sans ressource.

Est-ce de ma faute, de celle du traducteur ou bien celle de l’étranger dont la parole

            n’était pas sincère ?

 

Entre ces  extrêmes, se situe l’histoire qui va suivre.

 

Histoire où j’ignore si le traducteur a joué le rôle de traitre, si j’ai été la dupe de l’un, de l’autre ou des deux.

 

Ou si j’ai juste servi de passerelle entre deux mondes et  aidé deux étrangers à atteindre la rive.

 

Le nom patronymique inscrit sur ma liste de consultants est imprononçable.

 

Une femme et sa fille qui viennent de Tchétchénie.  Elles sont des "sans-papiers" me dit la fille, une adolescente qui sert d’interprète.

 

Elle, la mère, se tient debout dans une attitude réservée, attendant que je la prie de prendre place face à moi.

 

La jeune fille est plus à l’aise et s’exprime parfaitement car elles vivent en France depuis deux ans et elle est scolarisée depuis son arrivée. D’ailleurs, elle demande d’emblée de pouvoir fixer nos rendez-vous en fonction de ses horaires de classe.

 

            C’est une élève douée qui ne veut manquer aucun cours au Lycée.

 

La mère quant à elle parle d’abondance, mais pas un mot de notre langue. Sa fille traduit rapidement.

 

Je suis happée par la beauté de cette femme au visage de madone.  Ses gestes, son allure, son maintien témoignent d’un goût raffiné et évoquent une éducation parfaite. Son regard limpide évoque le calme d’un lac de montagne.

 

Elle se plaint d’angoisses, d’insomnie, de troubles digestifs  dit sa fille,  dont le prénom, traduit en Français signifie "Amour". Nom qui lui sied parfaitement car elle est aussi gracieuse et délicate que sa mère.

 

Par la bouche de sa fille, la mère dit être une artiste ainsi que son époux ; ils travaillaient dans l’audio-visuel et comme opposants au régime ils ont du fuir séparément leur pays.

 

Je ne connais rien à la géopolitique mais je déchiffre sur le visage de ma consultante une demande anxieuse d’aide et une détresse implorante sur celui de la jeune fille.

Elles sont menacées d’expulsion traduit-elle, et le sort qui les attend dans leur pays n’est rien moins que la prison, la torture si ce n’est la mort. De plus, si elles ne sont pas emprisonnées, la mère qui est comédienne ne trouvera plus jamais de travail et la fille qui nourrit de grandes ambitions  ne pourra pas poursuivre ses études.

 

 

           Toutes deux préfèreraient mourir plutôt que de rentrer au pays.

 

J’ai suffisamment d’imagination pour frémir à l’évocation de la vie qu’elles

                    dépeignent.

 

Au fil des entretiens la jeune interprète expose tous les maux que sa mère détaille avec véhémence. Le SAMU est souvent sollicité en pleine nuit pour des évanouissements, des palpitations, des coliques ou des insomnies et c’est  la  fille qui gère les allers-retours de sa mère aux Urgences de l’Hôpital. Heureusement, aucune lésion organique n’est jamais détectée.

 

              La jeune "Amour" m’apparait de plus en plus découragée.

 

Elle supporte sa mère et je crains de la voir un jour s’écrouler, comme sa mère.

Il me semble évident que la santé de ces deux femmes pâtit de leur condition précaire de demandeurs d’asile et je mets tout en œuvre pour favoriser leur droit de  recours.

 

Comme la jeune "Amour" parle un français bien plus fluide que tous les interprètes auxquels j’ai affaire d’habitude, les entretiens deviennent de plus en plus denses et longs. La mère commence à balbutier des "bonjour" "au revoir" et "merci” mais continue de s’exprimer dans sa langue maternelle.

 

Enfin, après de longs mois, elles sont averties que leur dossier est clos et qu’elles ont  droit de séjour sur le territoire. Elles me témoignent leur joie en m’embrassant avec fougue.

 

Quelques mois passent et un jour la jeune "Amour" sollicite pour elle et hors la présence de sa mère, des entretiens avec moi.

 

Elle m’expose des tracas et des problèmes inhérents à l’adolescence : amours contrariées, doutes sur son pouvoir de séduction, interrogations sur son avenir professionnel …

 

Puis elle me parle de son passé là-bas en Tchétchénie. Elle raconte son père si drôle et si cultivé et sa mère, si capricieuse et exigeante. La vie agréable d’une famille aisée dans une maison confortable avec des amis qui lui manquent tant.

 

Elle dit les disputes et la fuite brutale de sa mère qui se disant trompée par son époux, l’a enlevée à la sortie du lycée et s’est enfuie avec elle …

 

 

 

 

 

                          Plus question d’opposition politique.

 

Le souci actuel de la mère est de récupérer ses biens restés au pays et de finaliser son divorce puis de s’installer en France et y poursuivre une carrière d’actrice.

 

Quant à "Amour", elle se désole du fait que sa mère lui interdise tout contact avec son père resté au pays. Elle pourrait lui téléphoner, lui écrire, mais sa mère y étant opposée, "Amour" vit un vrai conflit de loyauté, écartelée entre une mère perpétuellement angoissée et un père interdit …

 

Il y aura plusieurs séances  où, noyée dans ses pleurs, elle ne parviendra pas à parler. Puis elle prendra la décision de contrevenir aux ordres de sa mère, de renouer avec son père et faire avec lui des projets d’avenir.

 

"Amour" a  mis fin à nos entretiens quand son chemin de vie lui est apparu porteur d’espoir. Je crois qu’elle a constaté que le récit fait en présence de sa mère diffère de celui qu’elle livre en son nom propre et qu’elle pense devoir expliquer ces divergences. Il lui est plus facile de ne plus me voir.

 

Je ne sais pas si les traductions de la fille étaient conformes aux propos de la mère.

J’ignore si la fille a été aveuglée par les griefs de sa mère et qu’elle a ouvert les yeux sur une autre réalité plus tard.

 

Je ne sais pas si elle a ensuite brossé un portrait moins angélique de sa mère dans un esprit de vengeance, alors qu’elle souffrait beaucoup de se voir interdire l’accès à son père.

 

Je ne sais pas si toutes deux ont prémédité d’arranger quelque peu leur histoire pour obtenir mon appui, bref je ne sais rien de ces femmes si ce n’est qu’elles étaient en demande d’aide pour des raisons qui me restent encore floues.

 

                     D’aucuns diront que je me suis fait manipuler.

 

             En un sens c’est exact.

 

Mais toute vie en société n’implique-t-elle pas une part de manipulation ?

La politesse ordinaire n’est-elle pas destinée, en dernier ressort, à éviter l’agressivité éventuelle d’un quidam qui aurait mal supporté qu’on ne le salue pas bien bas ou qu’on ne lui envoie pas des vœux à Nouvel An?

 

On assiste souvent à certains diners, à des fêtes et des soirées par pure convention, pour complaire aux intéressés et conserver leur bienveillance.

 

Je ne pense pas qu’on se trompe  sur le devoir de  prendre en charge l’humain qui nous regarde car il avait raison celui qui a dit que "le visage de l’autre oblige".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte n’est pas une histoire inventée. C’est du vécu revisité, retranscrit, littérairement réincarné sous la forme d’un témoignage symbolique proposé à nos lecteurs par une psychiatre qui, de temps en temps, use de son talent littéraire, pour mieux faire passer ses messages thérapeutiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________

Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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