Rolande Scharf

Médecin psychiatre

 

 

 

(France)

 

 

 

 

 

95-60-95

(LA GÉOMÉTRIE DE L’ÂME ?)

 

 

"Nul n’entre ici s’il n’est géomètre" dit Platon, porte parole de Socrate.

 

La géométrie apparait comme un simple préalable destiné à développer les qualités d’abstraction, à dépasser le stade des sensations pour atteindre une vérité intelligible du monde matériel.

 

                                              Voilà qui est dit.

 

Soyons géomètres pour comprendre quelque chose du monde et de la vie.

 

Mais il y a deux choses véritablement angoissantes : la vie et la mort.

La vie est-elle un rêve vide de sens ?

 

Un autre rêve nous attend-il après la mort ? Interroge Socrate.

Il n’a pas donné la solution.

 

Comme d’habitude, il a posé la question, ne laissant qu’un énorme point d’interrogation après son passage.

 

Et  moi non plus je n’ai pas élucidé la question. Tant pis.

 

Mais là où j’ai mon mot à dire, c’est sur la question qui mêle âme et géométrie, géométrie de l’âme. C’est un problème qui m’agace depuis que je suis assez haute pour me tenir debout.

 

                                               95-60-95.

 

Ce n’est pas un numéro de téléphone amputé de quelques chiffres, c’est le critère absolu de l’harmonie défini par Praxitèle, Pygmalion et tous les experts qui font autorité. Ce dernier a même aimé d’amour Galathée, priée d’être de marbre et juste belle avec ses dimensions parfaites. Cela prouve toute l’importance de la géométrie dans la capacité à susciter l’attachement.

 

Et, plus près de nous, Victor Hugo croit que " la beauté de l’âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps". On peut aussi imaginer le trajet inverse : la beauté du corps, avec son 95-60-95 débordant sur l’âme à qui elle confère les dimensions voulues.

 

Conclusion : une âme de dimension parfaite s’alliant à des mensurations optimales serait un passeport valable pour transiter en ce monde, et peut-être pour  traverser le Styx et affronter le terrible Cerbère ?

 

Mon combat a donc consisté dès l’âge de 12 ans, à élever mon âme jusqu’à ces chimériques mensurations "poitrine-taille-hanches”. De sorte que mon esprit d’abstraction enfin abouti, je sois à même de contempler d’une âme sereine mon existence remplie de tout l’amour que j’espère susciter. Et, cerise sur le gâteau, pouvoir comprendre les insondables mystères de la vie et de la mort grâce à l’apprentissage de la bonne géométrie.

 

La mort, un peu comme si elle obéissait aux critères du théâtre classique, est définissable par  la perte de toutes les dimensions de lieux, de temps et d’action. La mort n’est-elle d’ailleurs pas le personnage le plus théâtral qui soit, doté d’un sens aigu de la justice et dépourvu de tout sens de l’humour ?

 

Allez donc raconter une blague juive à la mort : elle ne la comprendra pas, pire, elle dira que ce n’est même pas drôle …

 

Pour se livrer à la mort, est-il besoin de se mettre au régime hypocalorique ? Le paramètre kilogrammique entre-t-il dans le décompte géométrique pour le calcul des dimensions animiques ?

 

Est-ce cette considération qui justifie la conduite des anorexiques ?

 

Mes longues réflexions m’ont amenée à conclure que si je parvenais à avoir une belle âme, une âme de bonne dimension, sa lumière se répandrait sur mon corps. J’atteindrai alors ces mesures idéales 95-60-95, garanties de perfection et, ipso facto donnant accès à la capacité d’abstraction requise pour entendre quelque chose de l’univers environnant. Le tout en faisant l’impasse sur la case gymnastique, cardio-training et autres activités ennuyeuses.

 

Il y a des gens qui trouvent d’autres solutions pour s’aménager une âme de bonnes dimensions : ils la plient en quatre, ils lui mettent des lunettes grossissantes, ou des verres teintés – pour voir la vie en rose, mais est-ce vraiment intéressant ? – ou bien, découragés par l’ampleur de la tâche, ils l’égarent, espérant que personne n’en retrouvera la trace.

 

Par le truchement de ce  prétentieux  Rodrigue dit "le Cid Campeador", Corneille assène : "aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années". Pas besoin d’avoir 100 ans pour posséder enfin la perfection de l’âme, un petit nouveau-né peut aussi y prétendre ?

 

Voilà une dimension nouvelle qu’il faut prendre en compte : les dimensions de l’âme seraient soumises au décompte du temps ?

 

                                                Quelle injustice !

 

Bref, arrivée au soir de ma vie, il me faut reconnaitre que je n’ai jamais atteint le 95-60-95 sauf peut-être en rêves – et encore- (…)

 

           Mon âme n’est pas géométrique.

 

 Elle est faite d’angles obtus, de droites brisées, elle ressemble à un  parallélépipède qui serait passé sous un trente tonnes. Elle est écornée, froissée et par endroits, elle est toute retournée.

 

J’enfile, distraite, mon âme à l’envers chaque fois que ça m’arrange.

Il m’arrive  de lui mettre les deux bras dans la même manche ou les deux pieds dans le même sabot.

 

Je ne connais plus le théorème de Pythagore ni le postulat d’Euclide.

J’ai oublié le calcul  intégral et la trigonométrie.

 

Je n’entrerai jamais dans l’Académie où enseignent les grands anciens, ni dans celle où siègent, sous la Coupole les vieillards qui épluchent le dictionnaire et disent comment il faut parler …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises. 

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