Rolande Scharf

 

 

(France)

 

 

 

LE DESTIN DE L’ARTISTE

(ou l’art dans la cité)

 

 

 

 

 

 

Mon coiffeur, après s’être enquis de la coupe que je souhaite pour ma chevelure me décrit avec passion l’œuvre à laquelle il travaille en ce moment : il prépare un défilé et réalise lui-même outre les coiffures, les robes des mannequins et les décors de la salle de spectacle. Il peint aussi des tableaux qui décorent son intérieur. Attentif aux visages de ses clientes, il cherche à les mettre en valeur et s’efforce de les magnifier.

 

Il se considère comme un artiste et se dit favorisé par le destin qui lui permet de gagner sa vie tout en exerçant son activité créatrice.

 

Un certain nombre de mes patients me demandent de lire leurs poèmes, de consulter leur blog ou de donner mon sentiment sur leur futur roman encore à l’état d’ébauche.

 

Beaucoup de ceux qui ont des biographies tourmentées, qui ont vécu des traumatismes inguérissables déclarent vouloir décrire et écrire les sentiments qui les bouleversent. Ils cèdent à un besoin de partager ce qu’ils ont vécu afin que leur vie ait enfin un sens. « Si d’autres savent, alors mes épreuves signifient quelque chose ».

 

Il est certains écrivains – Hervé Bazin par exemple – qui distillent à longueur de livres leurs souvenirs d’enfance, leurs expériences d’adultes jusqu’à leurs infirmités de grand âge.

 

On propose des spectacles en appartement de plus en plus souvent, des vernissages d’artistes inconnus, des visites de jardins d’agrément joliment inspirés de paysages japonais ou d’ambiances méditerranéennes ou encore des expositions de sculptures en pleine nature (land art).

 

Récemment, dans une jardinerie, j’ai bénéficié d’une véritable leçon de « botanique artistique » donnée par un vendeur qui parlait avec délectation de la juxtaposition de telle variété de plante à fleurs colorées avec la plante dont la floraison se paraît des couleurs complémentaires de la première, avec une troisième variété qui aurait, l’automne venu, un feuillage splendide. Exaltant la beauté des végétaux et la mettant en scène, l’horticulteur poète donnait à la plus humble marguerite des allures de reine des jardins.

 

Ceux qui, en dehors de leur travail consacrent leur temps libre à une activité artistique sont de plus en plus nombreux.

 

Parfois ils pratiquent discrètement, sans rechercher l’approbation ou la critique qui leur permettrait de se perfectionner parce que l’enjeu se situe ailleurs. Ils ont à satisfaire un désir qui les réjouit et comble leur aspiration à un ailleurs heureusement jamais atteint.

 

Heureux les « amateurs » qui savent aimer gratuitement, sans retour.

 

Certains, par besoin de valorisation s’exposent, se mesurent dans des concours, cherchant une reconnaissance dont ils s’enorgueillissent autant et même plus que d’une promotion au travail. Quand bien même elle ne s’accompagne d’aucune gratification financière.

Leur activité artistique a valeur de tuteur de la personnalité, de carte de visite, de code d’accès à une spiritualité enviable parce qu’un tantinet marginale. Il leur est bon de se démarquer des préoccupations matérialistes et d’accéder au domaine de l’idéalisation.

 

Comment vit l’artiste ?

 

L’art exige, pense-t-on parfois, de se mette à nu, et plus qu’à nu en se dépouillant au-delà des sept voiles jusqu’à exposer sa nudité d’écorché ? La souffrance serait-elle le carburant de l’art ?

 

L’exhibitionnisme trouve dans l’art un exutoire légal ce qui autorise une Catherine Millet à décrire par le menu sa vie sexuelle et à faire paraître des photos d’elle nue au sens propre du terme ?

L’artiste est-il celui qui ose TOUT dévoiler de lui-même ?

 

Se montrer en toute impunité et en toute impudicité, sous couvert de faire œuvre d’art, est-ce là le destin de l’artiste ?

 

Et assouvissant cette pulsion spéculaire va-t-il rencontrer enfin la jouissance qu’il recherche en vain dans la quotidienneté ?

 

Pour être artiste est-il besoin de se vouer à la souffrance pour extraire de ses entrailles sanguinolentes le trésor que représente l’œuvre ? Souffrir, aimer se contempler souffrant, cultiver à loisir un masochisme ordinaire, est-ce à cette pulsion commune que l’on doit la créativité de certains génies ?

 

En dehors des pulsions présentes à plus ou moindre degré chez tous les humains (exhibitionnisme, masochisme ) et des névroses plus ou moins compensées ( ego surdimensionné, « surmoi féroce jamais satisfait ) , y a-t-il un impératif interne au sujet qui le transforme en créateur d’art ?

Ou bien l’envie de créer est-elle générée par le milieu extérieur : famille de musiciens, d’acteurs etc. qui constituerait la matrice d’un talent et fournirait l’engrais de sa croissance ?

 

Est-on artiste parce que l’on y est prédestiné (le destin ) ou le devient-on parce que c’est le seul moyen dont on dispose pour être au monde et y rester vivant ? Le seul langage auquel on ait accès pour décrire la condition humaine.

 

« Le meilleur moyen de fuir le monde est l’art, c’est aussi le moyen de le pénétrer »: C’est Goethe, qui disait aussi que « le véritable artiste a pour vocation d’accueillir en lui la splendeur du monde ».

(Encore le destin )

 

Autrement dit, l’artiste tente-t-il de décrire un monde dans lequel il cherche sa place ou bien essaie-t-il de s’en évader en recréant un univers dont il posséderait les codes et les entrées ?

 

« J’aime celui qui rêve l’impossible » écrit encore Goethe.

 

Le monde n’ayant de sens que celui que chacun veut lui attribuer, l’artiste est celui qui sait interpréter des phénomènes faire vivre les chimères et donner corps à des visions. Souvent il est en avance sur les scientifiques qui démontrent la réalité des fantasmes poétiques.

 

L’artiste qui se voudrait réceptacle de la beauté du monde et entreprendrait de la restituer à ceux qui n’ont pas la faculté de la voir ne peut qu’être chaviré par un doute permanent; il côtoie le précipice dans lequel il va fatalement tomber car selon cette magnifique interprétation de Reiner Maria Rilke : « Denn das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang » = « Car le beau n’est rien d’autre que le commencement du terrible ».

 

La recherche, la culture du beau qui est le fondement de la création artistique se heurte à la signification que chacun donne à cette notion de « beau ».

 

Michel-Ange jugeait horribles les œuvres de Raphael et devant les peintures de Picasso, nombre de gens s’exclament: « mon petit frère de cinq ans en fait autant ».

 

Devant son célèbre « Guernica » Picasso s’est entendu dire par un Allemand à la fin de la guerre : »mais c’est affreux, c’est vous qui avez fait ça ? »

 

Et Picasso de répondre : « Non, c’est vous ».

L’horreur exprimée sublimement par l’artiste horrifié …

 

Le destin d’artiste pousse à la quête de l’accord parfait voire de l’amour idéal: Mozart âgé de quatre ans pianotait distraitement et à son père qui lui demandait ce qu’il faisait il a répondu: « je cherche les notes qui s’aiment ».

 

Miles Davis demandait « pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les plus belles » ?

Graal vers lequel tend la « note bleue » qui transporte l’auditeur au paradis …

 

Jusqu’à cette constatation de Miles Davis encore : « la véritable musique est le silence, les notes ne font qu’encadrer ce silence ».

 

L’ambition de l’artiste est-elle de traquer le beau en niant le réel ou bien de travestir le réel afin de le rendre moins effrayant ?

 

Le fait qu’à ses débuts l’art était lié aux croyances religieuses et le soit encore de nos jours (danses pour concilier les dieux, chants pour les implorer, représentations de scènes religieuses etc …) incite à considérer l’artiste comme une sorte de messager entre les hommes et les forces obscures qui le régissent.

Apollon dieu de la lumière est aussi le dieu des arts ; il  apporte consolation aux hommes par la musique et tous les arts connus de l’Olympe. Il est aussi symbole de beauté et la beauté, en ce sens qu’elle est éphémère, est à la fois admirable et terrible comme l’est la lumière qui révèle ce qui était obscur et caché.

 

Au destin de l’artiste en fonction de sa constitution psychique propre, de son évolution et de sa faculté à traduire pour autrui ses représentations du monde, on peut opposer celui qui est façonné par le milieu et conditionné par le public qui le reçoit.

 

Encensé ou honni selon la mode du moment, méprisé pour sa faible valeur marchande ou envié pour l’aura qu’on lui attribue, la destinée de l’artiste évolue en grande partie selon les lois aveugles du hasard : le milieu, les rencontres, le charisme personnel font de l’artiste une célébrité reconnue avec un statut enviable ou le condamnent, par défaut, à un sort misérable. Son originalité ou sa folie en font un réprouvé ou un génie : Van Gogh n’a jamais vendu un tableau de son vivant, Guy des Cars est plus lu qu’Antonin Artaud ou Mallarmé. Pourquoi Léo Ferré est-il, à juste titre considéré comme un poète et un compositeur éminent alors que Jean Roger Caussimon, son contemporain auteur compositeur interprète n’a connu, malgré son immense talent, que des succès d’estime de la part de quelques amateurs. Serge Gainsbourg se voulait peintre et c’est pour ses chansons qu’il fut aimé, lui qui disait que la chanson est un art mineur.

 

La liste est longue de ceux qui, comme Villon, impécunieux et misérable en son temps ou Rimbaud toxicomane et repris de justice, sont en bonne place dans les anthologies et celle des chanceux honorés en leurs temps et conformes à ce qui était attendu qui sont tombés dans l’oubli à peine après avoir quitté la scène.

 

L’artiste sincère exprime sa vision en obéissant à un impératif profond dont il ignore la plupart du temps, l’origine.

Il est reconnu par hasard, distingué entre beaucoup d’autres ou bien s’éteint comme un feu faute de combustible, par manque de force ou d’amour, de conviction ou de folie; parce que trop humain ou trop visionnaire, en avance sur son époque ou incapable d’entrer dans la danse des ambitieux.

Son destin est peut-être de n’être jamais tout à fait assimilé et de  demeurer en marge d’une société qui le tolère pour le brûler parfois après l’avoir idolâtré.

 

Son destin, c’est peut-être celui d’un guide qui nous amène à contempler notre propre incomplétude, horrible et magnifique, ornée de la beauté qui console nos âmes et nous aide à assumer le dur devoir d’exister.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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