Rolande Scharf

 

 

(France)

 

 

 

                                     LES

            COMPAGNONS

 

 

 

Enfant (quasi) unique de parents habités par des problématiques idéologiques au point de s’abstraire de la réalité ordinairement quotidienne, j’ai vécu dans un isolement programmé, le monde extérieur m’étant dépeint comme hostile, voire potentiellement dangereux.

D’un naturel heureux, je débordais de curiosité et j’étais en même temps encombrée d’un mal-être que je ne pouvais avouer à personne. Le temps que passaient ceux de mon âge à jouer, à échanger des idées, à se prendre au sérieux et à dénigrer le monde, je le passais dans ma chambre avec des rêves et des livres pour interlocuteurs.

 

C’est ainsi que je fis la connaissance de Cyrano de Bergerac : à ses côtés, j’assumais crânement le surpoids dont je m’encombrais l’esprit et qu’on m’obligeait à éradiquer avec force régimes et contraintes.

 

Cyrano avait un long nez, j’avais des kilos en trop : il renonçait à Roxane, convaincu d’être indigne de son amour, et moi, je décidais de me priver des vêtements, coiffures et ornements dont se parent les gamines puisque j’étais laide et sans charme. Cyrano s’engageait sur le front de guerre pour trouver une mort glorieuse qui le délivrerait d’une existence sans amour, et moi je faisais ma première tentative de suicide la vie me semblant trop mal faite pour que j’y trouve une place…

 

Cyrano était mon héro admirable au destin magnifique et au courage sans égal. Je m’identifiais vertigineusement à ce surdoué frère de D’Artagnan et de Monte Christo, brave parmi les braves.

 

Il a cheminé de longues années à mes côtés, me permettant de rester présente à ma drôle de vie malgré le fardeau de mon spleen et de ma solitude.

 

Ce n’est que plus tard que je me suis mise à considérer d’un autre œil le personnage de Cyrano. M’est alors apparue la stupidité de son renoncement à la vie doublé du masochisme qui lui commande d’offrir à Roxane un bellâtre dépourvu d’esprit auquel il prête sa voix et son talent.

 

Après m’avoir fait découvrir le courage la dignité l’orgueil et la vaillance, Cyrano m’a montré comment se mettent à l’œuvre le masochisme avec la jouissance de l’indignité pleinement revendiquée.

 

Je me suis ensuite vue tomber en amour de Baudelaire :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis » … qui dépeignait avec brio les sombres remugles de mon esprit adolescent.

 

Rimbaud m’embarquait sur son Bateau Ivre; les murs de ma chambre tanguaient et le triste présent s’évadait vers des Indes exotiques teintées de galanterie.

 

Puis vinrent Goethe et Lamartine pour bercer ma langueur et me jeter dans l’horreur du Temps qui emporte nos plus belles heures comme le vent balaie les feuilles mortes. La mort se parait des attraits du jeune Werther.

 

En écoutant mes disques de Rock and roll un regain de vitalité m’a soulevée et rafraîchie et je me suis irritée de ces « Sanglots longs des violons qui blessent mon cœur d’une langueur monotone”.

 

J’ai quitté le lamento, la langueur et la mélancolie souffreteuse pour marcher dans les pas engagés de Victor Hugo et songer à la condition des « Misérables ».

J’ai fait la découverte de Zola et vibré au combat contre l’injustice.

 

Mon horizon s’élargissait et ma petite personne rondouillarde n’en occupait plus toute la place. J’ai arrêté de me rouler dans mes complexes et infirmités, mais comme je restais excessive, j’entamais une période d’anorexie tout en dévorant Balzac, La Fontaine et  La Bruyère.

 

Passionnée par l’observation des « Caractères » et des variétés d’humains, je n’éprouvais plus le besoin de me nourrir. Et c’est à cette période que, pour contrer l’autorité de mes parents qui voulaient me forcer à manger, je me suis mise à accumuler les provocations jusqu’à me faire renvoyer du Lycée.

 

Déscolarisée j’ai dû préparer en candidate libre le Bac.

 

Ce fut une année royale : je lisais de tout, avec avidité, sans discernement puisque j’avais le temps. La culture classique qui m’avait construite s’est enrichi des œuvres de Sartre, Malraux puis Freud Prévert Vian etc…

 

La solitude n’existe plus, du moins plus de façon obsédante.

 

Le goût de la lecture agrémente ma vie d’adulte comme il a forgé ma jeunesse.

 

Mon père disait qu’on ne s’ennuie jamais pour peu qu’on ait de quoi lire. Il avait raison. Je n’ai jamais connu l’ennui.

 

Quand il m’arrivait de n’avoir momentanément rien à lire, j’écrivais.

 

J’ai trouvé mon eldorado en tournant les pages de tous les livres qui ont peuplé mon imaginaire. Et m’ont donné le goût de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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