Rolande Scharf

 

 

Médecin psychiatre

 

 

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 ANGÉLIQUE EsT DIABOLIQUE

 

 

 

 

Je connais Angélique depuis quelques années. C’est toujours avec plaisir que je vois son nom sur la liste de mes consultants du jour.

 

Angélique  est non seulement jolie, mais elle sait se mettre en valeur : maquillage, vêtements, coiffure et bijoux contribuent à attirer le regard.

 

Sa façon enthousiaste de me parler de son métier, son optimisme et son humour font d’elle la jeune femme « idéale » qu’on aimerait avoir pour sœur, pour amie, ou pour fille.

 

Angélique a 30 ans lors de notre premier contact qui s’avère dramatique : après quelques joints accompagnés d’alcool, elle s’est vue en proie à un « délire de filiation ».

 

Elle a eu la « révélation » brutale dans les fumées de cannabis, que ses parents n’étaient pas ses géniteurs, et que sa fratrie n’était pas du  même sang qu’elle.

Elle s’est alors opposée à ses proches violemment pendant des semaines, (elle vit encore chez sa mère) au point d’être l’auteur de « troubles graves du comportement » qui ont rendu indispensable sa mise en isolement en hôpital psychiatrique.

 

C’est là que nous nous sommes parlé pour la première fois.

 

Rage et fureur. Elle m’explique posément sa conviction de n’avoir rien à voir avec cette famille qui n’est  pas la sienne; elle s’estime brimée par les codes qui y règnent et pense que « les malades ce sont eux ».

 

La famille en question et tous ses membres, atterrés par le comportement d’Angélique viennent me décrire une vie de famille ordinaire avec des relations plutôt affectueuses et respectueuses sans conflit majeur.

 

Le père de famille est décédé quelques mois auparavant, laissant des souvenirs très positifs à chacun et un petit héritage dûment réparti entre tous.

 

Le délire d’Angélique pendant ce temps, s’enrichit de « preuves » qu’elle me fournit tout au long de l’hospitalisation pour attester de la véracité de sa conviction mais rien ne cadre avec ce que sa famille peut me dire d’une vie de famille heureuse jusqu’à la mort du père et actuellement dévastée par le délire d’Angélique.

 

Et l’aspect extérieur d’Angélique se transforme.

 

Alors qu’à son admission, elle était vêtue de façon non adaptée : minijupe plus qu’indécente, décolleté plus que provocant, coiffure aberrante et maquillage outré, elle se coiffe, s’habille et se maquille de façon plus conforme et plus adaptée au milieu hospitalier, faisant preuve d’une certaine originalité.

 

Ces modifications accompagnent un discours de plus en plus proche de ce que j’estime correspondre à la réalité.

 

Sous traitement anti délirant, Angélique se reproche les violences physiques et verbales à l’encontre de sa famille, lui demande pardon et retrouve avec ses parents son comportement habituel. Elle est même tellement navrée du tort qu’elle leur a fait que je dois l’absoudre, au nom de la maladie psychique, pour atténuer l’intensité de ses remords.

 

Elle quitte l’hôpital avec un traitement relativement lourd qu’elle tolère sans effet secondaire gênant, auquel elle adhère sans réserve l’estimant responsable de son état de sérénité retrouvée.

 

Pendant quelques mois je la revois régulièrement en consultation sans qu’elle manifeste de trouble visible. Elle me présente même un fiancé à qui je suis supposée expliquer sa maladie, et le couple ensuite me demande un aménagement du traitement pour une grossesse future sans risque pour le fœtus.

 

Les mois passent.

 

Un jour Angélique me fait part de sa rupture avec son fiancé et de son abandon définitif de désir de grossesse.

 

Le traitement antérieur est repris, mais je la trouve un peu « autre ».

 

Coiffure ridicule, vêtements inadaptés à la saison et surtout, elle me fait part de projets irréalistes tels qu’abandon de son métier de coiffeuse (qu’elle adorait jusque là) pour « se lancer en intérim dans la démonstration en grandes surfaces », métier dont elle ne connait rien.

 

Sa mère en pleurs me téléphone pour dire qu’Angélique a abandonné son traitement depuis 9 mois sans me le dire, et qu’elle se montre à nouveau agressive envers elle.

 

Quand je revois Angélique elle dément toute altération de son caractère; elle m’explique en détails le souci et les attentions qu’elle a pour sa mère qui vient d’être opérée d’un cancer, et de ses efforts pour faciliter sa convalescence. Elle a toutes les indulgences pour le tempérament irritable de sa maman, très éprouvée par son traitement anti cancéreux. Elle envisage de l’emmener en vacances en Italie pour l’aider à surmonter la pente.

 

La famille  demande à nouveau  mon aide, mais ma patiente  affirme que tout va bien, qu’elle poursuit son traitement, qu’elle se libère enfin de la trop grande dépendance à sa famille (italienne d’origine) et qu’elle va enfin « vivre sa vie ».

Son métier lui pèse de plus en plus, mais elle s’enorgueillit de compter parmi les 2 employées les plus performantes de l’entreprise.

 

Quelques mois plus tard, Angélique est à nouveau hospitalisée sans son consentement pour violences verbales, destruction d’objets à la maison, et tapage nocturne récidivant. De plus, l’employeur se d’un comportement et de propos inacceptables de la part de cette employée jusqu’alors sans reproche.

Angélique abuse de cannabis, justifiant qu’ “en Hollande, c’est tout à fait légal », sort « en boite » où elle boit plus que de raison au point de s’en faire parfois éjecter, confond le jour et la nuit mais malgré cette vie décousue, reste présente chaque matin à son travail. Elle est insolente avec ses clientes, fait peur à ses collègues et provoque sa direction dans le but avoué de se faire licencier.

 

Nous revoici, Angélique et moi, en tête-à-tête à l’hôpital.

 

Sa tenue est négligée, sale, et elle ne se maquille plus. Elle s’habille d’un vieux jogging fatigué.

 

Cette fois, il n’y a plus de délire; Angélique m’expose sa révolte contre sa famille, la société, le milieu du travail de façon très cohérente. Sa mise négligée ne serait que la traduction de son ras-le-bol d’une société hypocrite et oppressive.

 

Je remets  en route un traitement apaisant qu’elle approuve et nous avons de longues discussions au sujet de l’exploitation des employés par un système capitaliste sans scrupules. Il est question de SMIC indécent, de marasme financier de jeunes obligés de vivre jusqu’à un âge avancé chez leurs parents, et du peu d’avenir que la société offre à ces mêmes jeunes.

 

D’elle, Angélique ne parle que superficiellement. « Tout va bien’ Docteur, ne vous inquiétez pas pour moi ».

 

Les semaines passent.

 

Angélique retrouve son aspect de jeune femme coquette et soignée; mais elle se lie étroitement avec des patients  très atteints psychiquement, et surtout toxicomanes avérés.

 

Elle profite des permissions de sortie – demandées en vue de rechercher un nouveau travail et un logement ailleurs que chez sa mère – pour errer en ville en compagnie de marginaux.

Son comportement parait répréhensible à nos yeux, mais elle m’objecte que « c’est sa vie et qu’elle en fait ce que bon lui semble ». Très poliment elle me prie de ne pas m’inquiéter pour elle et de la laisser conduire sa vie.

 

Elle poursuit sa déconstruction obstinée des liens familiaux pour le plus grand désarroi de ses proches qui me prient de « la ramener à la raison ».

 

Angélique ne présente aucun trouble du cours de la pensée. Son discours n’est pas délirant. Son comportement est adapté à son discours : elle veut rompre avec sa vie antérieure et m’explique que durant toutes les années où elle exprimait son attachement à sa famille et à son métier, elle me « disait ce que vous vouliez entendre ». La réalité est celle qu’aujourd’hui elle exhibe avec force pour la faire admettre sans objection. Elle la dissimulait à tous y compris à moi, » pour ne pas faire de peine et ménager sa famille ». La façon dont elle décide de se conduire est celle qui lui convient et personne n’a le droit de la juger.

 

Pas de commentaire…

 

Les proches d’Angélique souhaitent que je la garde en hospitalisation des années s’il le faut, jusqu’à ce qu’elle redevienne « normale », qu’elle accepte de leur parler à nouveau et promette de revenir à la maison.

 

Je ne me sens pas le droit de répondre à leur désir.

 

Je ne suis pas autorisée à enfermer quelqu’un au prétexte qu’il ne se comporte pas de façon conforme à son milieu social, son éducation et les valeurs de sa famille dès lors que cette personne ne représente pas un danger pour elle ou pour son entourage.

 

Or Angélique est actuellement en accord avec son nouveau mode de vie et ne représente pas un danger pour la société.

 

Pour ce qu’il en est d’elle-même qui dégrade sa santé, de son avenir qu’elle massacre, de ses liens affectifs qu’elle déchire, de ses choix relationnels, je ne peux que rester spectatrice.

 

Conserver le lien ténu de confiance qui semble encore nous unir et rester prête à lui donner mon aide, si toutefois elle la sollicite, ce qui n’est pas le cas actuellement. Telle est, je crois, la seule attitude humainement possible.

 

Angélique n’est plus Angélique.

 

Quand j’évoque son histoire, je la nomme « Diabolique », celle qui sépare selon l’étymologie du mot « diabolique ».

Elle s’est séparée de sa vie d’avant, a rejeté ses anciennes amours, renié ses projets d’avenir et prétend gérer sa nouvelle vie sans l’assentiment de ceux qu’elle respectait et qu’elle disait aimer.

 

Il y avait Diabolique à l’intérieur d’Angélique pendant trois décennies. Diabolique émerge, montre son visage et manifeste sa volonté.

 

Sa famille se console en pensant qu’elle est malade et elle compte sur l’institution pour « la ramener dans le droit chemin » et lui rendre l’Angélique perdue.

 

Je ne sais pas si cela correspond à une maladie curable en l’état actuel de nos connaissances …

 

Je ne sais pas laquelle, d’Angélique ou de Diabolique est la « vraie » personne, et je ne suis pas sure qu’en traitant Diabolique, il soit bon que je supprime la « fausse » personne au bénéfice de la « vraie » : Angélique…

 

A l’heure où une loi va être promulguée qui nous obligerait  à soigner sans leur consentement des patients suspectés d’être ou de devenir dangereux, il me faudrait peut-être accéder au souhait de la famille d’Angélique et l’enfermer jusqu’à ce que, vaincue, elle reprenne le « bon » chemin ?

 

En effet, notre Diabolique se met en danger : chômage, marginalité, abus de substances licites et illicites, mais c’est son choix et elle est largement adulte. Elle n’est sous l’emprise d’aucune secte, d’aucun gourou…

 

J’ai de l’empathie pour ses parents, mais c’est Angélique  ma patiente. C’est d’elle que je dois prendre soin, si possible, et non de sa famille si affligée soit-elle.

 

Plus tard peut-être, je pourrai tenter avec Angélique, d’explorer les rouages de cette « révélation » surgie en pleine extase cannabique et qui l’a rendue « folle ». En quoi le décès du père, décrit comme ouvrier exemplaire et travailleur infatigable, a-t-il éventuellement bouleversé l’équilibre psychique d’Angélique, au point de faire éclore Diabolique sur les ruines d’un conflit œdipien mal résolu?

 

Je ne sais des membres de cette famille que ce qu’ils ont pu et voulu me dire : peut-être y a-t-il, dans un vieux placard familial, enterré sous des tonnes de non-dits, un fantôme oublié qui essaie de clamer une autre vérité par la bouche de Diabolique ?

 

Et dans tout cela, quel serait le rôle de la société, de l’institution, de la psychiatrie supposées rendre les individus conformes aux modèles non dérangeants de l’ordre établi ?

 

 

 

 

Ce texte n’est pas une histoire inventée. C’est du vécu revisité, retranscrit, littérairement réincarné sous la forme d’un témoignage symbolique proposé à nos lecteurs par une psychiatre qui, de temps en temps, use de son talent littéraire, pour mieux faire passer ses messages thérapeutiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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