Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

&

Rodica Draghincescu

 

 

 

 

LA JOUISSANCE DE S’ISOLER

 

 

http://ecrirelavie.voila.net/interview_Rolande.html

 

 

Rolande Scharf est médecin spécialisée en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Ecrire est la seule activité qui  puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps , affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.

 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals internationaux de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises. Présente dans l’anthologie de textes littéraires SEULEMENT, éditée chez Le Chasseur abstrait , Toulouse 2008.

 

 

 

 

RD : Pour beaucoup d’écrivains, jouer avec les mots signifie jouer la peau. Rolande Scharf vous êtes psychiatre à la base, vous savez comment fonctionne le pouvoir du langage chez /sur l’être humain sensible, sensibilisé par telle ou telle circonstance énigmatique de sa vie.

 

RS : S’il vous plaît, ne me prêtez aucun « savoir » a priori. Je cherche et propose des « interprétations » qui n’ont pas le monopole de la vérité…

 

RD : Ne prenez pas, s’il vous plaît,  mes paroles ad literam, le registre sémantique du verbe « savoir » est si généreux. Je vous propose tout simplement un dialogue, un itinéraire qui mène à vos passions d’une vie : la psychiatrie, la psychotherapie, la psychanalyse, l’art médical de diagnostiquer et de soigner les malades.

 

RS : Soigner les maladies de l’esprit humain confère une expérience de la folie et si le psychiatre n’est pas trop corrodé par ce voisinage angoissant, il apprend à repousser de plus en plus loin les limites de la « normalité ». Mais ceci est une autre histoire.

 

RD : Être ou Avoir. L’Histoire secrète des Choses. C’est le thème de Levure littéraire n°8. Est-ce que l’expérience de la psychanalyse permet de pénétrer dans notre langue ?

 

RS : Oui, l’expérience de la psychanalyse permet de pénétrer dans notre langue, et mieux, de déchiffrer celle de notre mère. Car la langue que parle la mère n’est pas filtrée par nos oreilles d’enfant, d’infants, d’être humain non encore parlant. Elle nous arrive « brute de décoffrage » et elle nous pénètre, ou mieux, elle nous submerge, nous inonde et nous baigne.

C’est la mère qui, la première, s’adresse à nous, et nous captons son message par tout notre corps.

 

RD : Quel serait l’importance des yeux dans ce cas ?

 

RS : Nos yeux voient sa colère ou son angoisse, nos oreilles perçoivent le ronronnement de sa tendresse et notre peau frémit sous sa caresse quand elle prend soin de nous . Nous baignons en permanence dans ses mots. Les phonèmes qu’elle émet tombent sur nous comme une pluie de printemps, et selon le climat qui les fait vibrer, leurs sens s’imprime en nous indépendamment du sens que donnerait un dictionnaire.

Et pour toujours le sens des mots restera imprégné, coloré par la langue maternelle.

Si l’écrivain écrit, je suppose qu’il se livre, inconsciemment, à une tentative toujours vaine, de restituer un bonheur perdu avec l’acquisition de la parole. En effet, dès que l’enfant parle, il quitte ce doux giron de la langue maternelle où l’un comprenait l’autre dans les gazouillis, les onomatopées et la musicalité des sons, pour se confronter au monde, à ceux qui amènent dans les échanges verbaux leurs propres sens.

Et la coloration de ces mots est si profonde, si inaccessible, elle est si primitive, qu’elle est enfouie dans l’inconscient d’où on tentera de la débusquer pour saisir enfin quelle fut notre émotion première…Il faut un vrai travail pour avoir accès au sens de nos mots. Faire remonter à la conscience les sensations qui ont accompagné ces phonèmes et la couleur de des émotions archaïques.

Alors l’écrivain qui poursuit cette quête du DIRE (ce qui est à exprimer), s’oblige à écrire dans l’espoir de trouver enfin LE mot, LA phrase manquante, parfaite et représentative, qui rendra compte de la densité de son émotion et en fera la photographie.

Mais les mots ne se peuvent fixer sur pellicule, alors la métaphore vient au secours de l’écrivain. D’essais en essais, il en arrive à l’écriture automatique, laissant au lecteur, et à lui-même, la tâche de « sentir ce que ça veut dire »…Puisque tout langage n’est qu’approximation, pourquoi ne pas faire confiance  à cet influx qui anime la main automatique ?

La poésie ne « s’explique pas », nous le savons bien, sauf les Béotiens qui geignent : « qu’est-ce que ça veut dire, j’y comprends rien… »

Être compris, enfin ! Toucher cet horizon qui n’arrête pas de se dérober, voilà ce qui pousse l’écrivain, comme le peintre le danseur ou le musicien ou n’importe quel être parlant, à persévérer jusqu’à la fin de leur vie pour atteindre LE dire qui le subsume.

Si tout le monde comprenait tout, il n’y aurait ni artiste sur terre et ni paroles entre nous.

 

RD : D’après votre expérience de psychiatre, est-ce que l’écriture, en général, opère un refoulement ?

 

RS : La question est intéressante et mérite un développement. Notez que je ne connais pas la réponse mais que j’aime à y réfléchir.

Je disais précédemment  que l’écrivain commet l’acte d’écrire pour tenter de dire, avec de la poésie, au moyen d’un essai ou d’un roman, ce qu’il y a de personnel et d’unique dans sa perception du monde. Il voudrait partager cette vision avec d’autres, mais ce partage demeure impossible dans sa totalité pour les raisons que j’ai énoncées : les mots ont pour chacun un sens très particulier indépendamment de leur signification.

Mais s’il tient tant à DIRE, n’est-ce point pour masquer sa faille, sa déchirure, son incomplétude qu’il ne parvient à exprimer qu’imparfaitement ? Plus il fait parler ses personnages, plus il décrit leurs états d’âme, plus il les met en situations, et plus l’écrivain dissimule ce que de lui il juge monstrueux, inacceptable ou indigne. Et plus il tente de révéler ce qu’il ne parvient pas à montrer.

C’est le « vilain » de l’histoire qui porte la charge de la honte ; et l’  « autre » représente l’idéal du moi de l’écrivain inconscient de son transfert.

En écrivant, l’auteur opère une scission de lui-même ; il s’autorise l’ambiguïté, le paradoxe et même, il se risque à laisser apparaître sa folie en prétendant décrire l’étranger…

L’écriture d’un poème est une mise en beauté, ou une mise en scène jamais achevée. Certains travaillent sur leur premier jet comme des obsessionnels à la recherche de la perfection (illusoire) tandis que d’autres se libèrent de leur écrit dès le premier jet comme on laisse choir un « objet petit a » » ; c’est-à-dire un objet qui est destiné à tomber de nous, à être abandonné, quelque soit son nom…

Chaque œuvre écrite, pourrait-on dire, évite à son auteur de se regarder en face et en pied encore un moment. L’image écrite donnée à lire sera partielle et le lecteur n’y verra que le feu que l’auteur aura allumé et dont la fumée dissimulera l’inacceptable.

Le miroir, idéalement ne doit refléter que l’objet d’étude.

L’auteur sait-il quelle part de lui-même il cache dans chacune de ses créations ? Sait-il qu’il joue et rejoue perpétuellement au jeu de « montrer-cacher » le célèbre « fort und da »?

En ce sens, bien sûr, il est possible que l’écriture soit un mode de refoulement et que chaque nouvelle œuvre soit par conséquent « le retour du refoulé » de l’œuvre précédente.

 

RD : L’écrivain, par sa manière de créer un nouveau monde, un monde à lui,  imaginaire, serait-il un cas d’aliénation, un cas clinique ?

 

 

 

 

RS : Si nous prenons le sens étymologique du terme « aliéné » on constate que le sens premier était « rendre autre », ou encore « cédé » « vendu ». Son contraire : « inaliénable » signifie « qui ne peut être cédé ou vendu ».

Un usage populaire a voulu faire dériver « aliéné » de « lien ». Et on a dit que l’aliéné est celui qui n’a plus de lien- « a » étant préfixe privatif-  avec la réalité, celui dont l’esprit dérive…

L’aliéné qui a perdu contact avec le réel, est égaré dans un monde parallèle qui semble cohérent et compréhensible, ou chaotique  et impénétrable.

Tout créateur entre, au moment de l’acte de création, dans un monde inaccessible à son entourage. Il s’isole, en fait ou en pensée, pour rester seul en face de ses phantasmes ; qu’ils soient scripturaux ou picturaux…

Mais au contraire de l’aliéné, l’artiste créateur lui, peut à volonté quitter ce monde imaginaire pour reprendre contact avec la réalité.

Il peut, quelle qu’intense que soit sa passion créatrice, interrompre son acte pour obéir aux contingences de son  corps : manger, dormir, boire etc. Il peut répondre à des appels de l’extérieur, même s’il y répugne : aller acheter des tubes de peintures s’il en manque, du papier si la réserve est épuisée…

Tandis que l’aliéné est véritablement prisonnier du monde qui se crée en lui et sans son consentement. Il ne peut en sortir sans aide. Il peut mourir d’épuisement à force de délire, il peut ignorer sa soif et se faire mal involontairement…Il peut aussi blesser ou tuer autrui sans le vouloir.

En vérité, je ne vois pas de similitude entre la création volontaire d’un monde imaginaire, maîtrisée et visant un but et l’aliénation de celui dont l’esprit à échappé à tout  contrôle.

Mais il existe des délirants capables de donner naissance à des œuvres d’art, et qui, hors délire, perdent toute leur inventivité…

Ceci est une autre histoire encore.

 

RD : Et une question pour  Rolande Scharf, l’écrivaine.

 

RS : La voilà la question à laquelle j’espérais échapper ! Je sens bien que c’est la raison pour laquelle vous me la posez !

 

RD : Vous écrivez de la poésie, des nouvelles, du théâtre et des essais littéraires. Depuis quand cette passion ? De quoi s’inspire votre plume ?

 

RS : Adolescente, j’écrivais, comme c’est original, mon « Diary », mon journal intime.

 

RD : Ecrits de tiroir…

 

RS : Ma mère força le tiroir où j’enfermais le précieux cahier, lut mes écrits, et en profita pour débusquer mes bêtises, omissions, cachotteries ou mensonges, bref les « vices » que l’on cultive à 12 ans. Je me rendis compte de la chose et dès lors, j’écrivis à son intention uniquement. Je n’écrivis plus sous l’effet des remous de mon âge, mais seulement dans le but de faire savoir à ma mère ce que je voulais qu’elle sache de moi tout en lui cachant ce que considérais comme secret m’appartenant. J’écrivais donc pour un public, restreint certes, mais j’avais un lecteur ! Et je lui servais sur un plateau ce qu’il avait envie de lire.

Cet exercice devint fastidieux et comme il ne me rapportait rien, que je n’avais pas l’intention de devenir écrivain, j’abandonnais l’écriture du journal intime.

Je me mis à écrire des lettres à mes parents chaque fois que j’en étais éloignée, à des amis réels ou fictifs, à des correspondants étrangers…Je n’étais jamais à cours d’idées quand il s’agissait de raconter des histoires, de faire rire ou d’émouvoir en grossissant les traits de mes personnages ou en pratiquant l’autodérision.

J’ai écrit des nuits entières, des centaines de lettres, pour le plaisir.

A l’âge où l’on réfléchit au sens de ses propres actions et de celles des autres, j’ai éprouvé le besoin d’écrire mes emballements, mes révoltes ; de rendre compte de mes lectures et de décrire interminablement l’ami idéal que je cherchais, comme toute jeune fille solitaire.

Puis, entrée dans la vie universitaire, confrontée au réel de la maladie et des souffrances, éveillée à une conscience politique et à une réflexion philosophique, je me suis déchargée sur le papier du surplus d’émotions que m’infligeaient le choc avec la matière humaine et le désir de percer à jour les mystères de l’esprit.

Voir la vie en face est pour tout jeune adulte une épreuve qu’il doit traverser seul.

J’écrivais faute d’interlocuteurs avec qui parler.

Écrire a été ma soupape de sécurité en même temps que ma jouissance alors que j’étais un individu en construction.

Jouissance des stylos, des encres et des papiers, jouissance de s’isoler, seule avec une cigarette à la table d’un café ; ne rien entendre que la musique du stylo dansant sur la feuille ; ne rien voir que la silhouette de celui à qui je donnerai bientôt une vie.

Les figurants que je brosse sont chargés de débattre entre moi et moi ; ou de consoler celui à qui je n’ai pas parlé ; ou de faire rire celui que j’ai blessé selon les expériences du moment…Les émotions qui étaient miennes deviennent les leurs et j’en suis déchargée.

Ma plume, (comme vous dites), est nourrie par tout ce que je refoule, cache ou néglige dans la vie ordinaire. Elle véhicule toutes mes compensations, elle est la soupape salvatrice de mes trop-pleins émotionnels.

 

RD : Qu’est-ce que vous cherchez à éviter dans votre écriture?

 

RS : Je cherche en permanence à éviter l’auto-référentialité.

Je voudrais perdre mes critères d’appréciation, je ne voudrais pas parler de moi au lecteur, je voudrais lui parler de lui, si possible…Et je suis encore très loin du but !

 

RD : Quel serait le but  de l’écriture littéraire ? Croyez-vous que ce genre d’écriture nie le monde ? Ou au contraire elle lie les êtres aux  autres, aux choses et  aux phénomènes de la vie ?

 

RS : Merveilleux exercice pour la bavarde que je suis ! Répondre à des questions si importantes, si générales, si vastes (…), cela  demanderait des heures, des jours de développement !

 

RD : Tout simplement votre opinion, bref, quelques idées là-dessus…

 

 

 

 

RS : Au premier abord, je dirais que l’écriture littéraire nie le monde, en ce sens qu’elle le transforme. Elle rend beau- par la forme, le style- le monde qu’elle décrit, fut-ce la guerre la souffrance ou la mort…

Ce qui est abject est magnifié lorsque l’écrivain a du talent.

L’écrivain nous possède ; il est capable de changer notre point de vue sur les êtres ou les choses de telle sorte que nous puissions admirer l’assassin ou mépriser le justicier, craindre le vampire et caresser la chauve-souris.

Par exemple, un poète sait décrire un terrain vague, une friche, il nous transporte dans un univers contemplatif en ouvrant nos « yeux-du-dedans » sur un paysage réputé inesthétique au dehors.

En ce sens, la littérature qui corrige notre perception immédiate, nie le monde du réel pour le parer des fastes de l’imaginaire.

Le réel étant par essence l’insoutenable a tout à gagner d’être enrobé d’art et de littérature…

En même temps, sans les livres que nous avons dévorés dans notre jeunesse, nous serions incapables de saisir le sens de bien des situations avec lesquelles les « héros » de nos lectures nous ont familiarisés. L’aventure, la découverte de monde, l’amitié, emplissent les jeunes esprits par les yeux qui lisent avant que vienne l’âge de les vivre ; c’est en lisant des romans où l’on parle d’amour que les jeunes lecteurs sont introduits, en douceur ou violemment, à la passion avant que d’en être la proie eux-mêmes.

 

RD : Peut-on embellir et raffiner nos sentiments d’amour sans passer par la littérature qui les cultive ?

 

RS : L’on peut s’initier aux sentiments sans littérature, mais il me semble qu’un humain qui n’a pas lu est un humain très incomplet.

Un humain qui demeure insensible à la littérature est amputé d’une part de la beauté de la langue qu’il parle. Il est moins tenté de communiquer avec ses semblables sur le mode allusif, allégorique, ou même humoristique, habitué qu’il est à n’utiliser la langue que de manière opérationnelle.

Alors oui, la littérature opère cette transformation magique du monde en nous montrons la beauté du laid, et elle est ce moyen suprême de liaison entre nous, les humains. C’est grâce à elle que nous expérimentons notre union avec l’infiniment grand et son contraire. Elle est l’instrument qui exprime nos dépassements, nos sorties de notre pauvre condition d’êtres finis, limités et périssables.

 

Ici nous parlons de littérature, mais je crois que ce sont toutes les formes de l’art qui sont concernées ; en ce sens que c’est l’art qui rend soutenable le réel au moyen du réel et du symbolique.

 

 

 

 

RD   Au plus près du réel, l’œuvre doit faire face aux événements de la vie. Loin du réel, l’oeuvre en fait ce qu’elle veut. Faire œuvre d’un matériau brut, c’est observer et interpréter un événement réel ou irréel. Ainsi le fait divers, l’événement important ou celui imaginaire pourraient-ils servir de prétexte narratif. Dans vos écrits comment dosez-vous les proportions réel- irréel? (Le rapport réel -irréel, en tant que sources d’inspiration).

 

RS : Analyser le rapport qu’entretient l’écrivain avec le réel ?

 

RD : Oui ! Disons que la réalité est un sac de graines. Et vos écrits symbolisent un terrain vague. Et l’irréalité – des graines de mauvaises herbes dans le sac de la réalité ! Ou à l’envers, si cela vous représente mieux ! Comment travaillez votre bout de terrain (réel ou irréel, c’est à vous d’en décider !) ?

 

RS : Le souci est-il de rendre compte de la réalité, d’une certaine réalité, ou bien de la fuir, de s’en échapper, de s’affranchir de ses contingences ?

 

RD : Comme vous le sentez !

 

RS : Mon inspiration vient en droite ligne des portions de réalité que j’observe et à partir desquelles je brode, élucubre ou phantasme en m’introduisant virtuellement dans l’existence des autres. C’est l’observation quotidienne de mes semblables qui me permet d’élaborer éventuellement une philosophie ; le plus souvent, je témoigne de mes réactions face à ce qu’il m’est donné de voir, d’entrevoir, ou de deviner. Ce qui m’intéresse au plus haut degré, c’est ce qui diffère de moi. Je n’ai aucunement la tentation de me dépeindre à travers mes écrits. Pourtant je sais bien que dans toute création quelle qu’elle soit, on trouve le créateur. Mes efforts consistent à ce qu’il y en aie le moins possible dans mes productions. Cependant, il arrive que de façon occulte, clandestine, je me laisse aller à jeter sur le papier quelque chose de mon intime ; comme jadis les peintres qui se représentaient dans un coin du tableau, sous les traits d’un personnage secondaire et à demi caché.

 

Je tente de ne pas oublier le mythe platonicien de la caverne ; ce sont les ombres portées que je décris : la réalité est une autre histoire….La mienne en tout cas, me reste encore à explorer.

 

RD: Rilke avait dit à Franz Xaver Kappus : « entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire. Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Si vous répondez oui, alors arrêtez vous tout de suite ».

Les écrivains que j’ai interviewés dernièrement, à la question « QUI ETES-VOUS dans vos Phrases? » m’ont répondu, tour à tour: « Quelqu’un qui essaie d’exprimer son angoisse « , « Un je(u) exalté « , « Un être qui veut découvrir les mystères de la vie », etc. Quelles que soient leurs motivations, ces écrivains écrivent par besoin. Finalement, écrire permet de mieux comprendre la vie ? Ou inversement, la vie permet de mieux comprendre les livres ?

 

RS : Il y a longtemps que je ne me complais plus dans ce romantisme adolescent qui me ferait dire que ma vie tient au fil de ma plume. Non, s’il m’était impossible d’écrire, je chanterais… Ou je peindrais… ou je resterais silencieuse, mais je ne mourrais certainement pas d’être empêchée de me manifester, car il me resterait toujours et encore la pensée. Ma vraie crainte serait de perdre la tête, de devenir démente. C’est cette mort que je redoute le plus…

 

Quant à dire si c’est en écrivant que l’on comprend la vie ou si c’est en vivant que l’on comprend ce qu’on lit, je pense que dans cette question tu as glissé un piège…Bien évidemment les deux propositions sont justes et l’on ne peut en éliminer aucune !

 

RD : Quelle serait la part de la littérature dans votre vie ?

 

RS : La littérature a été mon « hormone de croissance ». C’est à travers mes lectures que j’ai appréhendé le monde des adultes et c’est en essayant de coucher sur le papier les idées qui me venaient, que j’ai mis de l’ordre dans ma psyché. Elle m’a permis de sortir du tourbillon nombriliste pour aller de l’individuel à l’universel et ainsi quitter peu à peu, lentement, le pays de la névrose. Sans être à l’abri de retours intempestifs dans ces contrées de la régression qui nous attirent tant, nous les adultes jamais achevés…

 

RD : L’écriture serait-elle une alchimie interne ?

 

RS : Le terme est particulièrement bien choisi pour définir ce que représente pour moi l’écriture.

 

En effet, je n’écris que si j’ai quelque chose que je crois neuf, à dire.

Et cette nouveauté qui n’est relative qu’à mon vécu, se génère à partir du paysage intérieur où s’ébattent à l’instant, mes sensations, opinions, indignations ou compassions au gré des évènements qui m’ont frappée.

 

C’est cela l’alchimie : le mélange de tous ces affects qui, comme une source résurgente, monte à la lumière sous forme de mots écrits. La source devient rivière qui reçoit des affluents plus ou moins capricieux, ou bien elle s’étale en une mare immobile où vont habiter quelques amibes, grenouilles et libellules…

Je ne suis pas encore parvenue à découvrir la pierre philosophale, aussi mon alchimie me conduit-elle au hasard vers le banal ou l’inattendu selon le climat sous lequel elle s’origine.

 

RD   Dans votre métier, est-ce qu’il y aurait une compatibilité entre l’écriture poétique, produit fait de mots et sentiments, stimulant, inattendu, sensible, et disons, votre  travail médical, réparateur, sur la vie de tel ou tel individu (é)perdu dans le labyrinthe de la souffrance. Souvent les psychiatres recommandent comme thérapie personnelle l’écriture poétique, la peinture, la musique.

 

Parlez, s’il vous plaît,  de l’importance thérapeutique du travail d’écriture chez les malades.

 

RS : C’est un sujet particulièrement riche que ce « travail psycho-poétique » auquel nous encourageons les malades.

 

Vous savez bien que le fou souffre de n’être compréhensible par personne parce que ses mots, phonèmes, images, n’ont de sens que pour lui. Le fou est isolé dans un monde barré dont il ne peut sortir (s’il le pouvait il ne serait pas aliéné) et dans lequel nul n’entre, faute d’en posséder les codes.

 

Quand nous encourageons un aliéné à jeter sur le papier, au mur ou sur une scène, ses maux à lui, nous lui proposons un moyen d’expression qui soit visible par le plus grand nombre d’éventuels interlocuteurs. Ainsi, des parcelles de lui seront peut-être saisies par l’un ou l’autre, au hasard, et un début de communication a-t-il des chances de s’établir.

 

Dans le dialogue avec son soignant ou son entourage, l’aliéné ne dispose face à lui, que d’esprits qui ont déjà leur conception de ce qu’il est : un fou. Si ce malade publie un jour un poème, déclame sur une scène ou peint sur un mur, il prend le risque de rencontrer parmi des anonymes une adhésion, une identification, une compréhension inespérées. Et enfin pourront naître des sens nouveaux dans une langue nouvelle, commune à ceux qui se sont compris…

 

RD : Et  Rolande, écrit-elle facilement ?

 

RS : Oui j’écris facilement dès lors que j’ai quelque chose à dire, que je suis touchée, remuée ou inspirée.

 

Et comme je n’ai aucun souci de « célébrité », écrire n’étant pas mon métier,  je suis débarrassée de l’inquiétude d’avoir à plaire.

 

Rares sont ceux qui ont l’occasion de me lire ; si je les emmène dans mes récits j’en suis ravie. Sinon, ce n’est pas grave, mon narcissisme n’en meurt pas. Ou plutôt il se répare en se disant que l’idée était trop neuve, ou mal exposée, ou pas assez intéressante.

 

J’ai des réserves d’idées sous le clavier et l’une ou l’autre recevra peut-être un écho un jour ; mais que tout se perde, j’y consens sans réticence !

 

RD : De votre point de vue, existerait-il une identité européenne, une culture commune européenne ?

 

RS : Voilà une question bien inattendue ! Et je n’ai pas qualification à y répondre…

Ce que je crois c’est que lorsque l’on parle d’identité commune citadine. Ou professionnelle. Ou européenne. Ou autre. Il s’agit toujours de compléter par «  par opposition… aux villageois… aux épiciers ou …aux asiatiques…ou aux animaux etc… » – par exemple.

 

Les gens se trouvent des caractères communs pour s’opposer à d’autres.

Ils se veulent supérieurs, ou envieux de l’autre en raison de traits qu’ils pensent avoir en commun avec certains et pas avec d’autres.

Les européens revendiqueraient une culture que n’auraient pas les étasuniens ; mais si des martiens s’installaient sur terre, les terriens se trouveraient unis en ressemblance contre les martiens.

 

Autre réflexion : la culture en général n’est-elle pas souvent une question de coutumes, d’habitudes jamais remises en question ?

N’est-il pas confortable de se revendiquer d’une culture (latine, chrétienne etc…) pour se sentir porteur de qualités dont seraient dépourvus les membres d’une autre culture ?

 

RD : Imaginons une langue qui unisse mieux les gens… Un langage commun. La langue de la paix…, le langage des artistes…, etc.

 

RS : Une langue commune à toute l’humanité ?

 

RD : Un langage commun. Une langue spirituelle…, le langage des artistes…

 

RS : Vous évoquez la tour de Babel, le paradis perdu quand tous parlaient la même langue et furent punis en perdant cette langue commune pour n’avoir que leur langue propre…De là serait née la discorde entre les peuples, du fait que parlant chacun sa langue, ils ne se comprenaient plus.

 

Je n’espère pas que nous parlions un jour tous dans la même langue déjà parce que je veux continuer à entendre les accents particuliers de chaque nationalité quand elle s’exprime en français…Par exemple, j’aime bien votre accent roumain quand vous parlez en français en italien ou en allemand…

 

RD : C’est un bonheur pour moi de parler plusieurs langues étrangères et à la fois un devoir humain : celui d’être bien intentionnée.

 

RS : Je voudrais juste que tous, nous fassions l’effort d’apprendre la langue que parlent nos voisins, et ce dès le plus jeune âge.

 

RD : « Parler la langue de la paix » dans le sens de « se comprendre », « mieux communiquer ». On est tous, en quelque sorte, des poètes …, on rêve beaucoup, on se fait des rêves.

 

RS : Mais si vous pensez que la paix pourrait naître sur terre grâce à un langage commun à tous et qui ne véhiculerait aucune menace, qui ne ferait montre d’aucune tentation d’hégémonie, bref, une langue non-violente qui accompagnerait des actes de tolérance, de bienveillance et de compassion, je veux bien vous accompagner sur ce chemin d’espérance.

 

Hélas, il semble que tout ce qui vit ici-bas ne se maintient que par des actions offensives sur l’environnement. Depuis l’oiseau qui gobe le moucheron jusqu’à l’homme qui n’a de cesse de repousser les limites de ses terres au détriment de ses voisins et qui se veut maître absolu de la nature.

 

Les flux marins érodent le littoral au fil des siècles, les typhons arrachent les forêts qui sont sur leur trajectoire, et la plus primitive des amibes passe son temps à émettre des pseudopodes pour englober et digérer tout ce qui l’environne.

Si la paix devait régner parmi les hommes, ils devraient renoncer à imposer leur pouvoir non seulement à leurs semblables mais aussi à tout le règne animal…Il n’y aurait plus d’armes, plus de territoires à défendre, plus de forces à déployer

La paix sur la terre à tous les hommes de bonne volonté, nous en rêvons, mais nous savons que nous n’atteindrons pas cette « Terre Promise ».

 

RD : Rolande, merci d’avoir répondu à toutes ces questions!

 

 

 

 

 

 

 

 

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Reporter : Rodica Draghincescu

http://www.draghincescu.com

 

 

http://www.amazon.fr/Cahier-RAL-Seulement-Rodica-DRAGHINCESCU/dp/2355540330

 

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