Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

Passer la porte blanche

 

Il y eut ces années d’errance où j’existais dans un état indifférencié, amorphe comme une larve, vide de joie et morte d’ennui…Les vitamines pas plus que les hormones ou les psychotropes  ne parvenaient à m’éveiller et à m’intéresser à ma vie…Durant tout ce temps, je connaissais ton existence, mais dans un monstrueux déni j’ignorais ta présence.
Campant le long de mes défenses je rejetais toute pensée qui m’en aurait distraite, toi comprise. Absorbée par ma dénégation et occupée à ma déconstruction, j’étais aveugle et sourde à tout ce qui ne concernait pas mon inaptitude à accepter la réalité.
On t’avait gommée du présent pour préserver la quiétude de l’entourage…
Pourtant, tu avais la grâce innée, discrète et fluide de ceux qui passent sans s’arrêter, de peur de déranger et semblent se résigner sans mot dire à leur mort programmée. Ton visage angélique était d’une beauté sans défaut. Ton teint était blanc et tes doigts fuselés modelaient des poupées de fumée. Tes gestes incertains parfois évoquaient des esquisses de volutes inachevées.
Puis, tel un pantin cassé tu t’es mise à syncoper tes trajets dans le milieu qui te repoussait comme une bille dans un flipper. Ta démarche s’est faite anguleuse. Tu te cognais sans cesse, et tu étais en permanence marquée d’ecchymoses, de plaies, de brûlures. La peur t’a figée à force de blessures. Tu t’es voûtée, puis tu as renoncé à marcher : pour aller où ?
Ton teint s’est brouillé, comme ta compréhension de ce monde hostile. Tes dents si parfaitement rangée se sont mises à cahoter, puis se sont gâtées. Ta violence et ta peur rendaient impossibles les soins dentaires. Tes yeux noirs se sont vidés de tout éclat et le cœur de tes lèvres s’est ravalé sur des sanglots secs. Tu étais parfois agitée de crises de rage, comme si tu protestais contre l’entreprise d’étouffement dont tu étais l’objet.
Tu perdis avec ta beauté, toute chance d’être tolérée.
On t’expulsa de nos pensées comme de nos discours. Ton nom fut banni des conversations. Puisque nous n’avions pas pu t’inclure dans notre vie, tu fus honteusement remisée au cimetière des éléphants qui eux, savent qu’ils doivent sans mot dire se laisser cueillir par la mort…
Des années durant, j’ai évité de penser à toi. Tu revenais dans mes rêves mais je te chassais à grands coups d’hypnotiques, comme si les remords pouvaient se balayer avec les feuilles mortes. Parfois je pleurais en secret sur le sort qui avait fait de moi ta grande sœur !
Il a fallu que j’aille au bout de l’aveuglement avant de m’apercevoir que toute cette souffrance n’était destinée qu’à m’empêcher de penser à toi. Il ne servait à rien de tenter d’échapper cette part de moi que tu incarnais et qui partageait mon héritage alors j’ai entrepris le voyage pour te retrouver…

Tu vivais dans un endroit sinistre et puant, prétentieusement dénommé  « Institution » et dont j’ai eu de la peine à trouver l’adresse.
On t’a fait comparaître devant mes yeux effarés vêtue d’une camisole souillée des reliefs de ton dernier repas. Tu étais hagarde et semblais hallucinée. Les pieux dirigeants de ce hangar à débiles, tout gonflés de vanité et de charité guettaient mes propos qu’ils espéraient laudatifs.
En cet instant, j’ai su que je n’avais choisi de m’occuper de malades que pour te soigner, toi, la partie muette et souffrante de mon être. Ma petite existence étriquée face à ta solitude et à l’angoisse qui suait de tout ton corps, trouvait enfin le sens que j’avais longtemps occulté…
Personne n’a compris ma démarche, mais il faut avouer que je n’ai pas souhaité m’en expliquer.
J’ai juste pris congé de la vie ordinaire et puis je t’ai emportée sur mon dos, toi l’enfant abîmée dont la vie avait arraché toutes les défenses, et je t’ai enfin installée à ta place…
Je poursuis actuellement ma vie d’apparence, mais je m’en suis, grâce à toi déjà  évadée. Notre quotidien est fait de cette solitude dans laquelle s’élabore une nouvelle vision du sens. Nous sommes lourdes de cette reconstruction intime, chacune dans sa langue, chacune dans son rêve. Nous avons appris à nous aimer sans parole, à nous protéger contre l’indifférence et le mépris de ceux qui n’ont d’égards que pour les normes. Nous avons trouvé un équilibre vacillant sous les regards apitoyés de nos « dissemblables ». Avec toi, j’ai appris les gestes primaires des mères sauvages qui savent nourrir, protéger et consoler leur progéniture.
J’ai découvert que tu n’aimais pas le soleil qui t’aveuglait mais que tu étais incapable de garder des lunettes sur le nez. Que tu te sentais plus libre et rassurée dans les manteaux, les parkas, les anoraks et les doudounes et que les bottes, les gants et les bonnets que tu réclamais par tous les temps rendaient tes chutes moins douloureuses. Qu’importe, je ne considère pas que la nudité doive être offerte au dieu-soleil pour être appréciable et je remercie depuis longtemps l’hiver d’offrir un répit aux âmes tourmentées…

Nous partirons demain, mon oiseau blessé, pour Saariselka en Laponie, là où vivent les ours blancs, les phoques et les Inuits.
Je te porterai par delà les mers et je ne laisserai pas les rapaces briser notre vol. Je saurai écarter les dangers de notre route, fais-moi confiance et si tu as peur, je tiendrai ta tête dans le vent.
Au bout du voyage, il y aura le pays blanc.
Éblouies et tranquilles, baignées par la lumière glacée, nous prendrons pied sur la glace zébrée par les patins des traîneaux venus nous accueillir. Des chiens curieux viendront flairer nos mains et mendier nos caresses. Des hommes nous donneront le salut dans leur langue qui dit : « sois bienvenu si tu viens en ami » .
Tu ne t’affaisseras jamais, je te le promets, sous le mépris brûlant de ceux qui tuent avec leurs regards.
J‘exercerai mon métier parmi eux, et toi, tu vivras en paix.  Apprivoisée et sereine, occupée à parler à nos ombres chéries, tu sentiras tes peines fondre et ton cœur se réchauffer. La bonté des Anciens effacera tes misères. Tu pourras crier tes sons inarticulés et jouer avec tes fantômes sans qu’on les enferme dans une camisole. Tu n’affronteras plus jamais, je te le jure, ceux qui voulaient étouffer ton malheur sous leur indifférente commisération.
Dans ce pays de neige et parmi ces hommes silencieux, nous apprendrons enfin, ma sœur, à ne plus craindre de souffrir…

 

 

L’appel du vide

 

Le lit  m’est soudain hostile et j’ignore pourquoi.

J’ai trois ans et demi et je suis considérée depuis ma naissance comme un gentil bébé qui fait ses nuits sans déranger ses parents, qui mange tout ce qu’on lui propose et qui sourit avec plaisir à tous  les visages connus ou inconnus qui s’offrent à son regard.

Je fréquente l’école maternelle et comme ma maman m’a recommandé d’être bien sage et de ne pas bavarder, le jour de la rentrée, j’ai giflé le petit garçon qui me tirait par la manche parce qu’il voulait me parler. Cataloguée de « forte tête » en raison de cet acte offensif, j’ai été isolée à une table, juste sous l’œil réprobateur de la maîtresse et on écarte de moi les autres enfants.

Je joue souvent seule dans ma chambre pendant que mes parents se disent des choses que je ne dois pas entendre.
Ma maman me parle beaucoup, elle m’explique plein de choses et je me sens fière et heureuse de satisfaire aux désirs de mes parents et de mériter leur confiance. « Faire plaisir à maman » est ma plus grande préoccupation, et lorsque j’échoue, que je ne suis pas à la hauteur de ses exigences, je plonge dans une violente détresse et je me couvre d’eczéma….

Ce froid qui m’a réveillée, cette pierre qui écrase ma gorge, je ne les identifie pas d’emblée. Une douleur rampe dans mon ventre.
Il fait nuit, mais ce n’est pas ce qui me trouble. D’ailleurs les volets sont ouverts et l’éclairage de la rue me permet de voir distinctement mon petit bureau, mon armoire et la porte de ma chambre.
La vue de ce cadre familier me précipite dans une sensation d’inquiétante étrangeté : tout est paisible, comme d’habitude, mais il rode dans l’air comme un bruit de malheur.
Mon cœur entame la danse d’une catastrophe annoncée qui serait à la fois promise et imminente. Espérée et redoutée.
Le froid m’étreint dans ses griffes mauvaises.
C’est le froid du « rien du tout », du « plus jamais », de l’abandon.
Je suis seule.
Ma mère n’est plus là ; son absence est plus lourde que le plus pesant des chagrins.
Il est inutile que je sorte de ma chambre ; il serait vain d’appeler : je suis seule au monde.
Elle est partie, je le sens, je palpe le vide de son absence, l’odeur de sa fuite et le fracassant silence de son rire évanoui.
Elle s’est dissoute, sans doute parce que j’ai fait une bêtise et que j’ai brisé son cœur.
Ce soir encore elle me cuisait des « faux-cols à voile ». (C’est ainsi que je désigne les flocons d’avoine que je n’aime pas beaucoup mais que je mange pour faire plaisir à maman) .
Elle semblait bien présente et était joyeuse….

Elle partie, moi sans son ombre tutélaire, l’instant est suspendu puis se vrille dans une tumultueuse nausée.
Je vomis mais ne parviens pas à évacuer la stupéfiante conscience de mon insondable solitude.
Mon lit souillé me rejette, comme ma mère qui m’a oubliée.
Loin de ma mère il n’y a plus ni chaleur ni lumière. Mon astre rayonnant, mon soleil, mon unique amour est à jamais perdu, alors pieds nus, en chemise de nuit, j’ouvre la fenêtre pour tenter de rejoindre ma source de vie.
En bas, trois étages plus bas, il y a la rue ; vide de tout passant, silencieuse.
Assise sur le bord de la fenêtre, je hoquette mon désespoir nocturne à gros sanglots secs.
Mes jambes pendent dans le vide : je regarde mes pieds et les larmes montent enfin : maman embrassait mes pieds en les séchant après le bain. Elle ne le fera plus jamais…Je renifle, sanglote, hurle et enfin je n’ai plus froid.
Des passants s’attroupent sous la fenêtre, venus de je ne sais où.
Ils me disent des mots que je n’entends pas, mais j’ai soudain envie de me laisser tomber dans leurs bras. Ils m’appellent, la rue m’appelle. Je vais répondre, rejoindre le sol.
Instant plein d’une éternité consolante à l’abri de l’angoisse…

Et mon père et ma mère surgissent au fond de la rue. Elle reste en bas, il grimpe quatre à quatre les trois étages, fonce vers ma fenêtre et me tire vers l’amour.
Il me réchauffe dans ses grands bras et me serre si fort que nos deux cœurs battants se cognent et se répondent.
Ma mère entre à son tour et me rend sa voix et la douceur de ses joues.
Je ne me souviens plus vraiment de leur réaction ensuite : m’ont-ils grondée, couverte de baisers ou infligé une punition ?
Peut-être les trois à la fois !
Je crois qu’ils m’ont lavée, expliqué que maman était allée chercher papa à la gare et qu’elle ne devait s’absenter que peu de temps, mais que le train a eu du retard ; et puis ils m’ont couchée et n’ont plus jamais parlé de cet incident.
Quant à moi, j’ai du lutter longtemps pour vaincre la frayeur qui me saisit dès que je suis seule et me pousse à toutes les folies.

Cela s’appelle de l’ « abandonisme ». Une névrose qui en vaut bien d’autres !

 

 

SUIS-JE ? JE-SUIS !

 

Plantée dans mes pantoufles, je cherche des yeux mon ombre fidèle. Ne la voyant pas à la place attendue, je me dis que rien ne presse ; je la chercherai plus tard…
Je glisse mes semelles sur le carrelage de la salle de bains et me saisis de ma brosse à dents. Un coup d’œil distrait au miroir et j’étale le dentifrice ; c’est alors qu’une griffe d’angoisse laboure mon ventre et je lève à nouveau les yeux. Horreur, face à moi je ne perçois qu’un vide.
Mon miroir est noir de néant.
Il ne reflète rien.
Pourtant toutes les lumières sont allumées mais aucune lueur ne frappe la glace qui me fait face.
Affolée je détourne les yeux et me brosse les dents, tout en me persuadant que je suis encore dans le cauchemar de la nuit.
Pourtant je suis éveillée et bien éveillée.

Figée devant la dissolution de mon image je finis par m’arracher à la contemplation de mon absence et me jette sous une douche brûlante.
L’eau gifle mes épaules, je le sais puisqu’il en est ainsi chaque matin, et pourtant je ne perçois rien de ce à quoi je suis habituée.
Je violente le robinet d’eau chaude puis celui d’eau froide mais mon corps reste aussi insensible qu’un bloc de marbre sous le ruissellement aqueux.

Et les heures se dévident dans un espace cotonneux ; ma présence dont je semble seule à avoir conscience, baigne dans une transparence muette qui s’efface au fur et à mesure qu’elle se crée.
J’appelle un numéro au téléphone, et l’autre, à l’autre bout du fil, s’égosille en « allo » de plus en plus impatients tandis que je crie :
-« au secours, viens, je suis malade ! ».
Il ne m’entend pas et finit par raccrocher, furieux, en disant :
-« si c’est une blague, elle est de mauvais goût ».

Pourtant j’existe, je le sais depuis que Descartes enseigne que : « je pense donc je suis ».
Je suis moi, mais qui le sait ?
Je n’ai pas d’ombre pour attester que je passe ici, je n’ai plus de reflet pour témoigner que j’existe, alors qu’est- ce- qui me prouve que je est bien moi et pas un autre ?

La solitude où me condamne l’impossibilité de communiquer m’incite à examiner cette idée farfelue qui  germe sur le terreau de ma douloureuse expérience :

-Suis-je moi, celle que je fréquente assidûment et intimement depuis tant d’années, ou suis-je une autre ?
-Par exemple, la fille parfaite qu’aurait souhaité ma mère et qui parfois s’est mirée dans l’œil d’un soupirant enamouré ?
-Ou bien, ne suis-je pas plutôt la fille géniale « nobélisable »dont a rêvé mon père et que certains professeurs ont encouragée ?
-Mais au fait, suis-je fille ou garçon ? L’apparence extérieure est-elle conforme à la vérité voulue par l’intime ? Qui le sait ?
Je me crois douée pour les langues et nulle dans les sciences exactes. Mais il est arrivé que je – je ou une autre, venue me coloniser à mon insu ? – débrouille des problèmes complexes et que, dans le même temps, je parle anglais avec ce ridicule accent « frenchie » dont je me croyais exempte…

Après quelques temps, j’en viens à conclure que je n’ai que la caractéristique et la consistance que me prêtent ceux qui me font face.
De même que le miroir me renvoie mon image, autrui est la surface sur laquelle s’inscrit mon portrait ; et de  même que le sol ou les murs accueillent mon ombre, les yeux qui me regardent suivent mon mouvement et l’accompagnent, prouvant par leurs déplacements que je ne suis pas immobile.

Par conséquent, l’idée que je me fais de moi est variable et je ne possède aucune assurance d’être je immuablement.
Je prend corps dans la réalité virtuelle d’individus réels.

Je suis  je  dans un cadre : le miroir ; ou dans un espace : les sols, les murs ; dans un temps : celui de mes parents ou de mes enfants ; et dans un monde : celui de leurs illusions…
Et moi qui m’imagine des vertus que je suis seule à distinguer et des vices qui éclatent au grand jour, comment puis-je brosser de moi-même et pour ma propre instruction, un portrait fiable de la créature qui pèse tant de kg, a vécu tant d’années et engendré tant de fois ?

En même temps, lorsque j’analyse mes opinions, mes désirs ou mes souvenirs, je suis effrayée de constater que je suis capable de souhaiter que tel évènement se produise, mais qu’en même temps je le redoute.
Je peux aimer telle personne et vouloir, à certains moments, ne l’avoir jamais rencontrée.
Je peux adorer vivre et souhaiter la mort.

Je suis deux en une.
Deux ? Non mille !

Je suis divisée, à l’infini.
Mon être au monde est une fractale.
Je suis LA division qui tente, comme des myriades de boulettes de mercure, de se rassembler en une seule masse, compacte et parfaite.

Enfin j’intègre le sens de « die Spaltung ».

« Spaltung » nomme la frontière infranchissable qui me sépare de moi-même et qui, en même temps qu’elle m’affole, me protège de la folie.
Différent de « coupure » qui implique un acte séparateur et/ou violent, et de « division » qui ramène à la machinale opération arithmétique…

« Spaltung » dit que le rassemblement de moi avec moi ne peut avoir lieu et que c’est bien ainsi.

J’ai retrouvé mon ombre et mon reflet et suis prête à m’immerger dans la triviale réalité…

 

 

Pour l’amour des Fées

 

Un soir, à l’heure où la beauté du monde s’offre avant de s’enfoncer dans la nuit, j’allais lentement le long des berges de l’Etang Bleu.
Deux ou trois cygnes et quelques cols-verts écrivaient d’éphémères chemins sur l’eau silencieuse.
Un vol d’oies sauvages narguait les nuages en les tatouant de mots d’amour.
Voulant déchiffrer sur l’eau et dans les cieux les messages de mes amis les oiseaux, je cherchais mes lunettes que, comme d’habitude j’avais égarées.
Alors que j’étais sur le point de me contenter de ma vision approximative, j’aperçus une paire de bésicles posés sur un buisson et qui semblaient n’attendre que mon nez pour s’y installer. Je m’en équipais et à l’instant même, dans un battement d’ailes de papillon m’apparut la Fée Mauve, celle qui danse et qui se sauve.
Je la suivis, juste pour contempler sur la rosée naissante, l’empreinte de ses pieds mignons.
Parfois je la perdais de vue, mais son sillage parfumé me guidait et elle réapparaissait, perchée sur une branche de lilas ou tirant une révérence moqueuse sur le dos d’un cygne tout ravi.
-Tu veux bien que je t’emmène voir mon amie la Fée Coquine celle qui butine et qui lutine ?
-Je te suivrai au bout du monde lui affirmais-je ! Et je jure que j’étais sincère.

Le temps d’un clin d’œil je me retrouvais assise sur un nénuphar aussi confortablement installée que sur le meilleur fauteuil de mon salon.
-Ne t’endors pas m’intima la Fée Mauve, mon amie sera là dans un siècle ou deux.
Je lui fis observer que ma vie d’humaine ne s’étendrait pas jusqu’à ces limites et au même instant, d’une colonne de brume émergea la Fée Coquine, celle qui butine et qui lutine.
Un rossignol s’étonna qu’elle fût sortie sans son diadème de plumes, mais elle lui rit au nez, ou plutôt au bec, en disant « ils ont des yeux et pourtant ils sont aveugles ».
Le crapaud qui l’aimait et qui l’escortait eut un sourire condescendant. « Tu n’es qu’un idiot avec un sifflet coincé dans la gorge » coassa-t-il.

La lune blême s’alluma, comme ça sans prévenir, et je la saluais poliment : « Bonsoir Ronde de Nuit.
Puis m’enhardissant, devant son air ébahi je lui demandais : « tu ne fermes jamais la bouche ? »
Fée Mauve, m’entraîna plus loin avant que la Lune Offensée ne me dévore.
En chemin, elle me raconta comment la Fée Coquine s’était amourachée du bel Ange Mikel qui l’ignorait, tout occupé qu’il était à composer un arc en ciel avec les derniers rayons glanés à l’ouest finissant.

La lumière était étrange sur l’Etang Bleu. Il faisait aussi grand jour qu’en plein zénith et pourtant le soleil tombait dans la bouche béante de Lune Offensée.
Sur l’Etang la Fée Coquine, tu te souviens, celle qui butine et qui lutine…la Fée Coquine, dansait sur la crête des minuscules ondes que les cygnes envoyaient sur la berge. Dans sa main elle tenait une paire de ciseaux d’argent plus grands qu’elle et qui brillaient de mille éclats.
Et je vis ce spectacle magique et stupéfiant : la Fée découpait les rayons de lune en mille confettis qui tombaient en une pluie dansante sur la surface de l’eau.
La Fée Mauve, qui danse et qui se sauve, me dit en soupirant que sa pauvre amie, ignorée par Mikel l’Ange ne savait qu’inventer pour attirer son attention.
Quant à la lune, elle semblait de plus en plus offensée de voir sa robe déchiquetée.
Et la Fée coupait, coupait et les ciseaux cliquetaient, cliquetaient clic et clic, et même le Rossignol se taisait médusé. Et l’Ange peignait, oh ! il peignait et peignait si tu voyais ! Il peignait pour la vie, pour la lumière, il peignait pour la postérité.

Et tant coupait la Fée Coquine, celle qui coupe et se débine, qu’elle arriva au pied de l’arc en ciel.
L’Ange avait revêtu ses plus belles ailes, il avait mis ses tablettes de chocolat sur son torse et huilé sa peau bronzée aux ultra violets.  Assis au sommet de l’arc il lançait au ciel ses plus belles trilles triomphantes.
Enivré de lui-même, amoureux de son chef d’œuvre, sourd au monde et gonflé d’orgueil il ne s’aperçut pas que Coquine qui coupait qui coupait qui coupait avait entamé les pieds de l’arc et qu’à toute vitesse elle atomisait les sept couleurs qui retombaient en mourant sur les herbes navrées.

L’Ange perdit l’équilibre à l’instant où la première étoile, conduite par le Berger se montra. Ses ailes lentement brassant l’air, l’Ange le bel Ange s’éleva dans la fraîcheur de l’Amour Bafoué sans un regard pour la Fée Coquine.
Et je vis la Fée si rieuse perdre ses couleurs. Ses contours se sont dissous comme avalés par la tristesse qui inondait ses grands yeux désolés.
Elle m’envoya un dernier baiser dans un souffle parfumé qui effleura ma joue puis elle s’accrocha des deux mains aux branches de ses ciseaux et se laissa couler au fond de l’étang

Le crapaud qui l’aimait et l’escortait s’assit sur un nénuphar et laissa couler ses larmes.

Et moi, moi qui suis étrangère en ce pays du Soir, j’ai une fois encore égaré mes lunettes .Je ne peux plus aller voir mes amies les fées, celles qui dansent et qui jouent avec des ciseaux plus grands qu’elles , celles qui aiment sans retour et se noient de chagrin…

 

 

Impudicités

 

Ils ont bien raison ceux du camp d’à côté, ceux qui vivent au soleil toute l’année et chez lesquels nous n’avons pas le droit d’entrer.
Vous savez, les nudistes ! Je vous en parle parce que nous sommes dimanche et que tous les dimanches notre promenade digestive nous conduit devant la grille de leur propriété.
Il faut bien cette petite marche en forêt  pour digérer le gigot d’agneau aux flageolets de grand-mère et nous permettre de reprendre, sans somnolence, l’autoroute vers la ville.
Passant devant la muraille qui enserre le camp et la grille qui en défend l’accès, il me vient chaque dimanche l’envie de me joindre à cette communauté de chastes innocents.

L’évidence de leur philosophie m’apparaît en ce jour de Mai et je me demande pourquoi j’ai tant tardé à y adhérer ouvertement. Vais-je terminer ma vie dans le corps d’une frustrée-coincée alors que la liberté est à deux pas ?

A quoi bon dissimuler mon corps dans des oripeaux présumés flatteurs alors que la nature nous a tous créés plus beaux que les vêtements les plus seyants ?
Les animaux sont bien aisés d’être nus et notre soi-disant « pudeur » humaine n’existe qu’en vertu de tabous religieux soigneusement véhiculés de générations en générations par des esprits retors et chagrins…

Au lieu d’avoir honte de ma nudité, de chercher à la parer, je l’expose au soleil illico et m’allonge sur l’herbe douce.
A plat ventre, les fesses caressées par quelques herbes ondoyant au vent léger, j’observe le ballet des fourmis et la danse des libellules que viennent animer une coccinelle étourdie et une guêpe égarée.
Le soleil en taquinant les feuillages bruissants a découpé la lumière en puzzles pointillistes. La brise légère amène par vagues des effluves de plus en plus vibrantes à mesure que mon nez s’approche du sol.
L’odeur de la Terre-Mère et la caresse du soleil achèvent de me griser…

Retournée sur le dos j’admire les dessous des arbres, comme un garçon qui regarderait sous les jupes des filles.
Mes yeux perçoivent et individualisent la moindre des feuilles, ses plus infimes nervures et je finis par entendre la sève pulser en flots sages depuis les racines jusqu’au faîte des arbres.
Que la vie est simple pour celui dont l’âme tranquille peut encore s’émerveiller dans la nudité !

Je me relève et légère, je cours dans la prairie en chantant à tue-tête une ode au Soleil qui m’a faite si heureuse.
La forêt est ma complice, mais je la quitte pour porter en ville la « bonne parole ».
Je m’étonne de fouler sans douleur les chemins caillouteux, moi qui, même dans des baskets, trouve d’ordinaire que les semelles ne me protègent pas suffisamment les plantes des pieds. A cette évocation, je pense que je suis en train de le parcourir ce sentier « per aspera ad astra » où « à travers les difficultés, je m’élève jusqu’aux astres » .
Et bien que je courre sans m’arrêter, je ne ressens ni fatigue ni essoufflement dans ma progression vers la plénitude et le bonheur sans entrave.
Tout ce bien-être inhabituel, cette facilité dans l’effort, cette élation,  me confirment, si besoin en était, que la nudité est la voie royale menant à mon accomplissement.
Je croise des gens, inconnus, qui m’ignorent et ne s’étonnent pas de me voir circuler nue parmi eux. Leur indifférence me confirme que je suis la messagère qu’ils attendent. Les pauvres, empêtrés dans leurs tissus fourrures cotons ou laines ne connaissent pas la liberté du corps et ils mourront l’esprit bridé comme un rôti de porc si personne ne vient à les initier…Je serai cette initiatrice !
Je cours toujours, ou plus précisément, je commence à flotter une foulée sur deux.
Les rues où je circule, courant et flottant, s’animent et les fenêtres des maisons s’éclairent par intermittence. Je comprends qu’elles communiquent, de part et d’autre des rues, en morse. Mon esprit est devenu si vaste que je déchiffre le morse comme le français. En langue morse, il se dit : «  Elle est remarquable » ou bien « Laissez-la passer ».
Fort bien : ils m’attendent, m’espèrent comme on dit dans le Midi…
Je flotte à présent sans plus poser les pieds à terre.

Mais un vent aigre s’est levé et soudain un grand frisson hérisse tous les poils de mon corps, et mes cheveux se dressent sur mon crâne, comme dans une cage de Faraday.
J’entoure mon buste de mes bras et je serre les cuisses en relevant les jambes pour offrir un peu moins de surface au vent et gagner un peu de chaleur.
A présent mes pieds ressentent non seulement la morsure du gel mais aussi les blessures infligées par les cailloux.
Les gens me regardent.
Ciel que vont-ils imaginer ?
Pour l’instant, ils ne manifestent qu’une curiosité amusée, mais que se passera-t-il ensuite ?
Vont-ils prévenir ma mère, mes enfants, mon époux et  comment ma famille va-t-elle réagir ?
Je ne comprends plus les signaux des fenêtres, mais j’entends une passante dire : « elle est complètement folle ». Une autre raille : « elle a de la cellulite plein les cuisses ». Un homme affirme : « même si on me payait, je n’en voudrais pas de cette horreur ».
Tout à l’heure, c’est le froid qui m’emballait ; à présent, c’est la honte.
Et je souffre bien davantage de ce bain de honte que des attaques du vent.
Une honte qui me donne de grosses bouffées de chaleur et d’angoisse.
Rien ne  peut me couvrir ; tout abri m’est refusé et les innombrables voix qui s’élèvent des pavés et descendent des toits hurlent :  « Tu t’es vue quand t’es nue ? »

Oui, je me vois, telle que la vie m’a défaite : ridée, plissée, flasque et grise.
J’appelle de tous mes vœux le manteau de Noé qui cachera ma nudité aux yeux de l’Eternel. Je prie la vigne de me prêter ses feuilles, le ver à soie de me faire un voile épais…

Et je m’éveille, honteuse encore,  frissonnante, mais réchauffée par mon confortable pyjama en pilou-pilou.
Ce n’était qu’un rêve…qui m’informe sans conteste que je ne jouerai jamais dans « Hair » ni dans « Calcutta », même si nous retournions en Mai 68 …

 

 

Viandes au détail

 

Elle est rose, ronde et revêche. D’une méticuleuse propreté comme si elle sortait d’une étuve.
Elle est naturellement blonde, ce qui est rare de nos jours, et sa peau que l’on devine rugueuse, n’a jamais connu la moindre crème ni le plus léger maquillage. La couperose habille ses joues et un fin duvet souligne l’arête de ses maxillaires.
Ses cils et ses sourcils pâles encadrent tristement des yeux d’un bleu insipide. Ses lèvres desséchées sont incolores et desquament en permanence. Quant à sa voix, elle ne se donne, et de façon parcimonieuse, que pour alimenter le strict minimum exigé par son activité professionnelle.
La blouse rose et le haut du tablier immaculés sont tendus à craquer par les seins gigantesques. Comme des obus pointés sur l’objectif ils semblent menacer le vis à vis de lui exploser à la figure à tout instant. Le regard s’arrête à la taille que l’on devine comprimée dans un corset implacablement serré.
Des jambes on ne voit jamais rien ; en possède-t-elle au fait ? On l’ignore car la bouchère-charcutière, femme-tronc impassible, semble flotter à un mètre du sol.
Elle découpe, dégraisse, emballe et pèse avec dextérité viandes et cochonnailles.
Son impénétrable visage affiche en permanence une lassitude blasée , une indifférence morne et une insatisfaction définitive.
-«  Ce s’ra tout ? éructe-t-elle en fin d’opération.
Parfois, par grand effort d’imagination, on peut l’entendre marmonner : « et avec ça ? ».
Elle ne porte ni bague ni alliance.
Elle a été conçue pour assurer la continuité de l’activité bouchère .

Elle a vécu entre père et mère qui l’ont mise au monde dans le magasin et ont plastifié son avenir sous vide. Ils l’ont mise en chambre froide pour qu’elle ne s’avarie pas trop vite et ont soigneusement écarté toutes les mouches qui auraient pu l’approcher.
Puis , leur mission bouchère-charcutière remplie, ils se sont éteints, la laissant gérer seule les quartiers de viandes et les saucisses.
Ils sont partis tranquilles car ils savaient qu’elle ne s’en laisserait pas compter par les maquignons des abattoirs et qu’elle avait bien retenu la leçon : «  NE JAMAIS  FAIRE  CRÉDIT » pas plus aux clients qu’à la vie… ainsi qu’ils l’ont affiché au dessus de la caisse.

La commerçante n’est guère engageante mais après tout, entre-t-on dans une boucherie-charcuterie pour nouer une relation chaleureuse avec un humain qui nous ressemble ?

 

 

IL A PLU

 

Quarante jours et quarante nuits. Je te jure !
Oh, tu ne me crois pas et pourtant c’est la vérité, la vraie vérité !

Je sais, on ne dit pas la vraie vérité ; une vérité est en elle-même vraie, sinon ce n’est pas une vérité mais un mensonge. Moi je dis une « vraie vérité » pour bien te montrer que je dis la vérité…

Donc il a plu et l’eau dégoulinait du ciel avec générosité d’abord, mettons pendant la première semaine, et puis elle s’est mise à tomber avec une insistance qui s’est transformée en frénésie et en dernier, elle était monstrueuse, féroce, agressive. Cette eau phénoménale a tout noyé, tout englouti et on n’a même plus vu surnager la plus petite brindille ni la plus modeste grenouille sur son nénuphar.
D’ailleurs, qui aurait pu voir quelque chose puisque je te dis que tout était profondément enfoui sous les sombres profondeurs d’une eau dont la surface se donnait des airs inoffensifs de brave petite mare tout juste née de la dernière pluie…

Le ciel s’est mis à être plus bleu que bleu. Il était mauve à force d’être bleu de toutes ses forces de ciel enfin libre. Bien sûr, il était léger le ciel, puisque tous les nuages qu’il trimballait avait crevé et s’étaient répandus sur la pauvre Terre. Il était insouciant et même, je peux te dire, il sifflotait un petit air de Miles Davis…
Et soudain, la surface innocente de l’eau s’est légèrement ridée. Des cercles de plus en plus larges se sont dessinés, centrés par un soupçon de montagne qui s’est lentement érigée hors de l’eau.

Voilà, c’est ainsi qu’est né  le  « monstre silencieux », après quarante jours de pluie…
Tu me crois à présent ?

Beaucoup plus tard, quand tout est rentré dans l’ordre, j’ai réappris à aimer la pluie.
La pluie des villes quand l’automne jette les feuilles à la face des passants, et que le vent arrache leurs chapeaux. La pluie des crépuscules quand tous se pressent sur les trottoirs luisants dans une forêt de parapluies multicolores.

Et un lundi de novembre, alors que je longeais le boulevard mitraillé de gouttelettes piquantes et martelantes, je l’ai croisé cet homme pressé qui souriait d’être là, trempé sous la pluie alors qu’il aurait déjà dû être à l’hôtel où l’attendait l’amour de sa vie.

J’aurais voulu arrêter son vol et le prendre dans mes filets. Je l’aurais emmené partout avec moi…mais voilà, il courrait trop vite, probablement vers l’amour de sa vie, et je n’ai pas pu l’attraper. Dommage !

J’étais désolée d’être ainsi passée à côté du bonheur, et la ville ne m’inspirait plus qu’un amer sentiment de solitude.
Forcément, je venais de perdre le seul homme qui ait compté dans ma vie !

Je me suis enfoncée dans la forêt la plus profonde que j’ai trouvée pour nous y ensevelir moi et mon très gros chagrin.
Et la forêt compatissante qui ne voulait pas que je meure tout de suite a inventé un jeu très drôle pour chasser mes idées noires. Elle a mis un paysage dans chaque ornière que creusaient mes pas, et ce paysage avait toutes les couleurs des saisons les plus éclatantes ; alors que, tu te souviens, nous étions en novembre !
J’ai remercié la forêt et suis rentrée bien sagement à la maison où m’attendait mon chien fidèle.
Je me suis assise sur cette drôle de chaise montée en graine que tu vois là et me suis mise à attendre la venue de l’homme de ma vie…

 

 

Dialogue avec la muse

 

Essoufflé comme un cheval fourbu, le regard noyé et la main qui trémule, il se laisse tomber sur sa couche.
Le plafond de sa chambre oscille sans bruit et les murs qui chancellent s’apprêtent  le broyer…

– Reviens mon cœur, cesse ce jeu cruel !

De très loin répond une voix au timbre métallique et à la diction précise :

– C’est à moi que tu parles ? Que me veux-tu ?

– Je veux que tu reviennes, que nous reprenions nos habitudes anciennes. Pourquoi m’as-tu abandonné ?

– Tu as voulu m’égarer sur les comptoirs de tous les continents dans tous les verres et les gobelets, les timbales et les tonneaux, les chopes et les godets, les fumées et les seringues parmi les soldats les marins et les gueux…
Tu as pris femmes dans chaque port et dispersé tes semences aux quatre vents. Tu as même exploré les paradis interdits pour abreuver ton inspiration en gratifiant tes vices.

– C’était la vie d’artiste, ma belle ! La bohême comme il se doit, la vie que l’on brûle quand on a vingt ans. Je suis un artiste, l’as-tu oublié ?

– C’est bien là le problème : tu voudrais être un artiste, mais tu as les tripes vides. Tu voudrais la gloire mais tu n’as que l’envers du talent : la médiocrité des petits travers qui ont habité les grands.
N’est pas Rimbaud n’importe quel débauché, mon ami, te l’ai-je assez dit ?

– Pendant des années cependant, tu as vécu à mes côtés et tu as dicté mes œuvres les plus belles. Pourquoi ce retrait et cette distance à présent entre toi et moi ?

– Mon ami, je me tiens à l’exacte distance qui te sépare de la vérité de ton art. C’est toi qui m’as crue proche et complice, car tu étais aveuglé par ta suffisance. Je suis désolée d’avoir à te rappeler que tu n’as encore touché le cœur de personne. Tu n’as jamais suscité de sentiment d’élation ou de profondeur, ni  provoqué d’embellie ou de rêve. Tu es incapable de faire naître une émotion sincère et sais-tu pourquoi ?

– Non et j’attends que tu m’éclaires, ma Muse qui sait tout…

– Parce que tu n’as jamais éprouvé toi-même les sentiments que tu avais la prétention de représenter.
Tu n’as jamais travaillé dans le silence et aiguisé ta technique. Tu ne t’es jamais retiré pour méditer, cela t’aurait privé des bruits du monde, et peut-être donné une chance de plonger dans ton vide…
Tu n’as souffert que de blessures dérisoires : ton amour-propre malmené par quelques critiques désobligeantes, une invitation qui a fait défaut, une louange qui a manqué…

– Aussi injuste sois-tu, ma Muse, je tiens à toi et donnerais ma vie pour te garder auprès de moi.
Ce soir je suis ivre, et c’est pourquoi j’entends ta voix.
Ce soir j’atteins les rives du désespoir et toi seule peux consoler ma douleur de vivre.
Tu as raison de fustiger ma légèreté et ma faiblesse. Tu ne seras jamais aussi sévère que je le suis, cette nuit, envers moi-même.

– Homme mon ami, si je te parle avec rudesse c’est que je souffre de te voir dilapider les trésors de ton talent. Je souffre de te voir gonfler d’orgueil sous les louanges de quelques pédants qui ne t’admirent que par ennui.
Je t’aime avec toute la désolation d’une amante qui ne se résigne pas à l’abandon.
Je t’aime pour toujours et chaque fois que tu me blesses je t’envoie un baiser.

– Muse ma sœur et ma vie, ma mère et ma mie, mon amante et ma voie, comme une flamme haute  tu revis au fond de mes nuits. Tu me donnes mes plus belles heures et mes doutes les plus déchirants. Comme je t’aime, ma vive lumière, mon étoile et mon rêve. Tant que tu me parleras je supporterai toutes les frustrations et toutes les humiliations.
Je veux bien payer de mon sang le prix de ta présence.

Et  le jour qui colore lentement  les  contours de  la vie révèle la forme apaisée de l’homme enfin endormi…

 

 

Des prédictions et des prévisions

 

Née sous le signe de la Pipelette, mais alourdie par l’ascendant « escalier », Ginette savait que son existence serait un long combat que ne couronnerait pas souvent la victoire ou alors, au prix d’efforts démesurés.
Pour les Extrême-Orientaux, son destin était encore plus aléatoire car son Karma logeait la Verrue que n’accompagnait aucun aménagement, si n’est la touffe de poils, capable d’infléchir les rigueurs du sort. Ce qui n’est guère surprenant car si la Chèvre peut être vue en compagnie du Singe, ou le Rat caracoler sur le dos du Cheval, on ne voit pas très bien quel accompagnant trouverait de l’intérêt dans la compagnie de la Verrue; et surtout pas la Mouche, bien entendu qui est que sa rivale malintentionnée…
Dire que certains ont la chance d’être nés sous le signe du Buffle, du Lion ou du Capricorne et qu’ils bénéficiaient de l’appui du Chameau, de la Vierge ou du Marcassin ! La pauvre Ginette qui n’avait jamais de chance luttait en permanence contre un sombre destin que n’adoucissait aucun habitant du ciel zodiacal !

Aussi, lorsqu’elle découvrit son horoscope de ce lundi 31 février, elle manqua avaler de travers son petit blanc matinal …
Chaque semaine Ginette attendait avec impatience la parution du magazine « Votre septième Ciel » dont les seules pages intéressantes étaient celles que rédigeait le Mage Henri.

Il y était cette fois, clairement stipulé que les « Pipelettes » connaitraient une semaine de galère question travail, mais que la vie amoureuse des « Pipelettes » ascendant  « Escalier »  serait pleine de surprises !
Les Pipelettes-femmes, parmi lesquelles se rangeait donc Ginette, devaient rencontrer l’âme-sœur mais risquaient fort de passer à côté si elles n’étaient pas assez attentives. Il leur était recommandé de porter une scrupuleuse attention aux propos des collègues, amis, et même cousins jusqu’au cinquième degré : «  Votre légendaire modestie vous a toujours empêchée de voir qu’on vous aime en silence » écrivait le Mage Henri, interprète de la  destinée et décodeur des messages planétaires, par l’entremise duquel s’exprimait le devenir des Pipelettes, Harengs Saurs, Loutres Amphibies et autres Boulimiques Vagabondes, tous hôtes et hôtesses du Zodiaque Universel.
Question argent, cette semaine, les Pipelettes, n’auraient pas l’augmentation espérée sous la forme d’étrennes ( au mois de septembre, elles sont rares ) mais là aussi, les Pipelettes, ou certaines d’entre elles, devaient s’attendre à une surprise qui risquait d’être bonne si elle n’était pas mauvaise… Et peut-être qu’au plan financier, si elles gagnaient le gros lot à la loterie, il y avait cent pour cent de chances pour qu’elles aient acheté le bon billet !

Forte de ces prédictions, Ginette se sentit pleine de courage pour démarrer sa journée de concierge d’immeuble de semi-luxe.
Elle se fit une deuxième tartine de rillettes et se versa une bonne rasade de « calva ».
Dix heures sonnant, elle resserra son chignon, ajusta son tablier, enfila ses gants de latex et sortit son balai du cagibi.

– Tiens, se dit-elle en balayant le palier du deuxième, monsieur Ernest n’est pas rentré de la nuit : son courrier que j’ai monté hier est encore sur le paillasson. Quel coureur tout de même ; il devrait songer à se caser à l’âge qu’il a. Il a de la prestance, ce ne sont pas les prétendantes qui doivent lui manquer…Quoique sa calvitie naissante et sa petite brioche ne lui permettent plus de jouer les jeunes premiers…Quel âge peut-il bien avoir ?

C’est à ce moment que la porte de l’ascenseur claqua et que monsieur Ernest apparut sur le palier. Un large sourire aux lèvres, il s’effaça avec une galanterie inhabituelle pour faire de la place à la concierge. Au banal « bonjour » il ajouta :
« Toujours aussi alerte, madame Ginette ».
Ginette ne prêta pas attention au compliment sur l’instant, mais à peine monsieur Ernest fut-il entré chez lui qu’elle réalisa que c’était la première fois qu’il lui disait quelque chose de personnel, quelque chose qui lui était personnellement destiné. Elle ressentit un petit tressaillement dans la zone ombilicale et sentit ses joues rougir de confusion. Elle reprit le balai avec une ferveur nouvelle et se mit à traquer la moindre poussière qui pouvait subsister sur le seuil de l’appartement de monsieur Ernest.
Frotti-frottant et astiquant d’une main vigoureuse, Ginette songeait encore et encore à ce compliment et les prédictions astrologiques du Mage Henri lui revinrent à l’esprit.
– « Etre attentive aux propos de tous les hommes … »
Voilà, Ginette n’avait pas « refait sa vie » comme on dit, après la mort de son mari parce qu’elle n’avait pas été attentive aux propos des hommes.
Sûr que des amoureux timides lui avaient, probablement si ce n’est certainement, déclaré leur flamme, mais elle, avec sa « modestie légendaire » n’en avait rien vu !!!
C’est bien dommage que cette fichue modestie lui aie fait rater toutes les occasions de remplacer feu son cher époux qui était saoul seulement la moitié du temps et ne la battait que rarement…
Et là, monsieur Ernest ne venait-il pas de la louer pour son allure alerte ?
Ginette ne saisissait pas exactement le sens de ce mot, « alerte », mais elle pensait bien qu’il s’agissait de la complimenter pour sa belle mine et sa silhouette de ronde épanouie.
Elle avait suffisamment d’instruction pour ne pas imaginer que cet « alerte »-là aurait eu quelque chose à voir avec un signal qui préviendrait d’un danger…

Elle termina le lessivage soigneux du palier de Mr Ernest dans état de ferveur joyeuse et d’excitation délicieuse.
Ginette-Pipelette dans l’escalier, n’avait guère d’occasion de sentir frémir son cœur de femme, car tous les hommes qui passaient dans son escalier, se bornaient à de laconiques « bonjour » sans même lui accorder un regard.
Mais le temps et l’indifférence des locataires n’avaient pas tué la sensibilité de la concierge, loin de là. Tapie dans l’ombre de ses regrets, l’espérance d’une vie remplie d’amour, et d’argent si possible, n’attendait qu’un signe du destin pour refleurir. Et ce jour, le Mage Henri en personne faisait irruption sous les traits de monsieur Ernest dans sa loge pour donner un sens à sa vie : elle serait la compagne de Mr Ernest !

Ginette faisait cuire sa soupe aux choux quand Mr Ernest passa devant la porte vitrée de la loge.
– Vous avez mon courrier, madame Ginette ?

– Bien sûr monsieur Ernest, mais entrez donc ; vous prendrez bien un apéritif avec moi ?

– Non, pas aujourd’hui madame Ginette, je n’ai pas le temps. Mon courrier s’il vous plait.

– Bon, ya pas l’feu au lac, monsieur Ernest, au moins asseyez-vous une minute, histoire de causer un peu. C’est un joli nom, Ernest.

– Je vous répète madame Ginette que je suis pressé…Le courrier, vous l’avez ?

– Monsieur Ernest, depuis le temps qu’on se voit, vous ne savez rien de moi, de ma vie de ma « légendaire modestie »…

– Mais je ne suis pas curieux, madame Ginette ; chacun fait ce qu’il veut…Le courrier s’il vous plait…

– De quel signe êtes-vous monsieur Ernest ? A voir votre chevelure et votre bouche sensuelle je dirais que vous êtes un Buffle Argenté. Je me trompe ?

– Si vous parlez d’astrologie, madame Ginette, sachez que je n’en ai rien à cirer ; on m’a dit une fois que j’étais un «Chamois à Poil Dur », ça vous va ? Le courrier à présent…

-Wharffff, savez-vous que nous sommes faits pour nous entendre : la peau des Chamois est exactement adaptée à la main des Pipelette…Le Mage Henri le dit tout le temps. Chamois et Pipelette forment le plus beau couple du zodiaque !

– Cessez madame Ginette d’agripper mon revers de veston et de me balancer votre haleine vineuse dans le nez ! Vous êtes devenu folle ou quoi ?
Je me plaindrai au propriétaire si vous continuez ce petit jeu, et je m’arrangerai pour qu’on vous remplace par une moins toquée que vous. Ça ne sera pas difficile !…
Le courrier, vous me le monterez, ça vous fera un peu d’exercice ; avec le bide que vous avez, ce ne sera pas du luxe…

Et monsieur Ernest sortit en claquant si fort la porte de la loge, qu’un carreau s’en détacha.
Madame Ginette, stupéfaite d’avoir essuyé une telle rebuffade non prévue dans les prédictions du Mage Henri, éclata en imprécations, insultes et malédictions à l’égard de cet homme mal élevé et stupide.
Il ne savait pas ce qu’il perdait, l’idiot ! Une femme dévouée, sachant cuisiner  et bonne ménagère qui aurait fait le bonheur de ses nuits ! Le triple idiot ! S’il avait lu les prédictions du Mage Henri, il n’aurait pas laissé filer sa chance !

Madame Ginette finit par s’installer sur le fauteuil devant la fenêtre de la loge avec un double pastis.
Elle observait attentivement les passants pour repérer le prochain « Chamois » qui passerait à sa portée et c’est au cours de cette activité qu’un pesant sommeil lui ferma les yeux et l’expédia au pays des Astres sur lequel régnait le Mage Henri…Elle entra dans la danse des planètes au bras d’ un monsieur Ernest enfin devenu clairvoyant…

Le Mage Henri ne pouvait pas se tromper, pas vrai ????
 

 

 

 

 

 
 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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