Rolande Scharf

 

La Neuneu

On l’a toujours appelée « la Neuneu ».

Ce surnom pouvait dans le temps passer pour le diminutif de « Jeanne », son nom de baptême.

Dans ce village reculé, peuplé en majorité de vieux, elle était souvent livrée à elle-même ; elle conversait avec les marrons qu’elle ramassait en automne et ses meilleurs amis se nommaient Fanchette et Rodrigo, autrement dit « chèvre brune » et « chien bâtard » A l’école où elle se rendait quand on ne la retenait pas aux champs ou à l’étable, elle donnait l’impression de planer sans se soucier ni de lecture ni de calcul. Le maître avait fini par la laisser tranquille, sachant que la Neuneu en saurait bien assez pour assurer son office de fille de ferme et qu’il ne servirait à rien de forcer sa tête vide à engranger une instruction qu’elle était incapable d’assimiler et encore moins d’utiliser.

Quant au curé, il était bien aise de bénéficier d’une femme de ménage dévouée et bénévole pour entretenir son église.

La voilà assise, la Neuneu, en ce jour de plein été triomphant, face à deux messieurs qui ont l’air sévère et la dévisagent sans bienveillance.

Des gendarmes, à ce qu’on dit, qui sont venus de la ville pour « enquêter ».

Enquêter, elle ne sait pas ce que cela signifie. Elle a l’habitude de ne pas comprendre des mots, des phrases, des ordres ou des considérations sur le temps, les élections et les fluctuations des prix au marché. Neuneu ne songe même pas à se faire expliquer pourquoi on l’a mise là, dans la salle des mariages arrangée en salle d’audience.

Elle admire les moulures du plafond, la statue de Madame la République (s’appelle aussi Brigitte Bardot dit-on).
Neuneu s’intéresse aux images qui ornent les murs de cette belle salle illuminée par le soleil de juillet.

La porte est fermée et un gendarme se tient à l’entrée, debout alors qu’il y a encore plein de sièges inoccupés. La Neuneu voudrait lui céder sa chaise à ce brave homme qui semble bien fatigué, mais on lui intime l’ordre de ne pas bouger et de répondre aux questions.

Quelles questions ?

– Où étiez-vous lundi 4 juillet ?

– Mais là, au village, où voulez-vous que j’aille ?

– Précisez, à quel endroit étiez-vous et qui peut en témoigner ?

« Témoigner » est un terme absent du lexique de la Neuneu, mais elle se risque tout de même à répondre qu’elle était vraiment au village et que Rodrigo ne la quitte jamais où qu’elle aille. Forcément, elle l’a trouvé alors qu’il était abandonné errant dans les champs …

– N’essayez pas de nous embrouiller Mademoiselle et ne jouez pas au plus fin avec nous. Je réitère ma question.

« Réitère » ça sonne un peu comme « fermière » ou « crémière ». La Neuneu se concentre avec toute la bonne volonté du monde et affirme qu’il n’y a jamais qu’elle pour nourrir Rodrigo. Pas question qu’une quelconque fermière ou crémière prenne en pitié le pauvre bâtard. Sans elle la pauvre bête n’irait pas loin. C’est malheureux de voir une bête si gentille …

– Bon, Mademoiselle, vous n’avez pas l’air de vous rendre compte qu’il s’est passé quelque chose de très grave et que vous êtes sur la liste des suspects. Vous avez tout intérêt à vous montrer coopérante.

Alors le 4 juillet à 23h que faisiez-vous au village précisément ?

La Neuneu, de plus en plus égarée regarde l’homme avec des yeux pleins d’angoisse. 23, pour elle ça ne signifie rien. Elle voudrait bien répondre au gendarme, mais que lui dire ?

Qu’elle ne va pas jusqu’à 23 parce qu’elle n’a jamais su compter plus loin que 20, et encore avec du mal. D’ailleurs personne ne lui demande de compter et en tout état de cause, ce n’est pas elle mais la patronne qui fait les commissions.

– Je formule autrement, Mademoiselle. Savez-vous que le tronc de l’église a été cambriolé et que la sacristie a été pillée ? Vous êtes une fervente paroissienne m’a-t-on dit, et vous fréquentez assidûment les offices, fleurissez l’autel et rangez les livres de messe. Vous êtes la seule à avoir accès librement à la sacristie et au presbytère. C’est pourquoi vous faites partie des suspects et même vous êtes en tête de la liste.

La Neuneu ne comprend rien à ce discours. On pourrait lui parler en hébreu ou en chinois, ce serait pareil. Alors, comme jadis à l’école, elle s’évade dans sa tête.

L’église : elle aime s’y attarder à cause de l’odeur spéciale qui y flotte. Et aussi de la lumière si joliment teintée par les vitraux. Le vitrail du milieu, il représente la nativité ; un bambin joufflu comme pas possible. Ce n’est pas de lécher les murs qu’il est devenu si rondouillard !

Il lui rappelle son petit frère mort en bas âge d’une méchante pneumonie.

La statue de Saint Joseph elle ressemble au maître d’école, mais heureusement, il ne parle pas et ne risque pas de lui faire honte de son ignorance. Au contraire, il tend les mains dans un geste d’accueil, et plus d’une fois, la Neuneu s’est glissée entre ses bras de plâtre pour y halluciner la chaleur d’un père. Et les bancs de bois si lisses, elle aime les astiquer en pensant qu’un jour, ils seront tellement brillants qu’ils reflèteront son image. Dur de s’asseoir dessus. On devrait bien mettre un coussin sous son derrière mais on y pense trop tard quand l’office est déjà entamé.

Et l’homme – gendarme continue à parler. Si son discours reste aussi hermétique aux oreilles de la Neuneu, le ton de sa voix, elle s’en rend bien compte, exprime l’impatience, l’exaspération voire la colère.

– Vous faites obstruction à la justice, Mademoiselle ; savez-vous que je pourrais vous mettre en garde à vue, en prison si vous voyez ce que je veux dire ?

La Neuneu est consternée, affolée et s’imagine dans un placard, comme dans son enfance, dans le noir, avec un croûton de pain pour la journée.

Elle regarde la fenêtre qui lui fait face, cherche de toutes ses forces à empêcher la voix du gendarme de pénétrer dans ses oreilles, s’évade encore plus loin que tout à l’heure.

« Fenêtre » ça fait « feu » « naître ».

Feu comme à la St Jean quand on célèbre la moisson. Elle enjambe le feu joyeux et danse avec ce garçon qui l’a regardée longtemps à la fête.

Naître, c’est le nourrisson joufflu sur la fenêtre de l’église.
Se réveille soudain la douleur ensevelie qui l’a déchirée au départ du petit. Il était si gentil, si gazouillant l’innocent angelot. Encore plus tranquille que la Fanchette, encore plus affectueux que Rodrigo.

Elle fixe la fenêtre, derrière le gendarme qui gronde, y voit le bout d’un chemin plein d’embûches, l’ouverture du cachot de son enfance et elle perçoit soulagée l’extinction de la voix menaçante.

Plus loin que cette lumière qui joue sur le tapis et les murs de la salle des mariages, dans le silence retrouvé, il y a le père et l’enfant et le frère et la fin d’un deuil trop douloureux pour sa tête folle.
Le vitrail multicolore chatoie derrière la baie vitrée de la salle majestueuse comme l’entrée en paradis. Les rayons du soleil se font caressants. Un sourire niais éclaire son visage et a le don d’exaspérer l’homme-gendarme qui s’agite et rugit de plus belle, faisant voler en éclats la bulle de douceur.

Alors la Neuneu se lève et d’un bond, écartant le gendarme elle se jette à travers la nativité lumineuse pour embrasser le petit qui l’attend.

« Elle est morte sur le coup, assommée le cou brisé » dira le gendarme dans son rapport, après avoir déploré le refus de coopérer à l’enquête de sa principale suspecte.

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