Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

 

 

OBJETS INANIMÉS AVEZ-VOUS DONC UNE ÂME …

qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

(Lamartine)

 

 

Le poète a toujours raison qui voit plus haut que l’horizon.

(Jean Ferrat)

 

 

Au temps des poètes, l’objet était sans âme par opposition à la créature dotée de vie, animée donc. La vision poétique s’alimentait de rêves, de fantasmes, de mirages qui annonçaient sans fard leur nature imaginative. Pas de tromperie sur la marchandise : entre le réel et l’imaginaire, le symbolique faisait le lien et il était le bienvenu pour exprimer ce que l’image et/ou le mot peinaient à faire voir ou à entendre.

 

La métonymie, la métaphore laissaient du blanc entre les énoncés et chacun avait le loisir d’interpréter.

 

Il me souvient d’un homme qui souffrait de « psychose » et, à ce titre était prié par son entourage, de remettre son sort entre les mains de l’institution psychiatrique.

 

– En quoi dérangeait-il le système ?

– Du fait de son renoncement progressif à la fréquentation des lieux publics, de son exclusion du milieu familial et de son refus de recevoir les images et les sons véhiculés par les médias usuels : radios et télévisions et même téléphone.

 

Il a fallu du temps pour qu’il accepte de s’exprimer tant cette démarche lui semblait inutile.

 

« Un poète n’explique jamais »…

Cet homme, devenu malgré lui « patient » vivait devant l’écran de son ordinateur, assis ou couché, de nuit et de jour, en toutes saisons, et déclarait que tel était son droit puisqu’il ne faisait de mal à personne, ne demandait rien à personne, ne dépendait de personne grâce à une allocation mensuelle versée par son père, l’ex mari de sa mère.

 

A la question de savoir s’il ne ressentait pas un manque de relations avec ses semblables, il répondait, étonné, qu’il n’était jamais seul puisqu’il avait face book, instagram, tous les forums et blogs du monde; et lorsqu’il voulait se détendre, il avait la possibilité de jouer en solo ou en ligne à des jeux fantastiques si captivants qu’il en oubliait le besoin de sommeil.

 

Mieux, une console équipée d’éléments dernier cri lui permettait de faire films avec ses jeux ou de jouer avec des films, je ne sais plus …

 

Pour lui, la vraie vie était celle qui palpitait derrière son écran.

 

Il avait « des milliers d’amis », et était le « follower » de tout ce que la planète compte de personnalités importantes à ses yeux.

 

C’était un homme cultivé et il entretenait des correspondances par courriels avec les savants des diverses disciplines pour lesquelles il se passionnait.

 

Comme il était retenu contre son gré entre des murs institutionnels et n’avait plus accès à son ordinateur, il se trouvait libre d’un temps vide, ou vide d’un temps libre, errant sans but entre les murs, le regard perdu et la mise désordonnée. Pyjama à quatre heures, pantoufles pour sortir dans le parc par temps de pluie, visage mal rasé et cheveux en bataille.

 

Le regard vrai de vraies gens n’existait plus à ses yeux.

 

Et les interlocuteurs qui tentaient d’entrer en contact avec lui ne recevaient qu’une fin de non-recevoir sous forme de grognement indistinct et de tête détournée avec agacement.

 

Seule l’idée qu’il se faisait de ce que ses amis du paysage virtuel  captaient de son être semblait n’avoir de réalité.

 

La dissolution de ce que nous considérons comme « la personne » avec ses manifestations affectives, sensorielles, sensibles, est impressionnante et angoissante à la fois à observer.

 

Il est facile d’étiqueter de « psychotiques » de tels comportements mais l’étiquette ne répond pas à la question et ne liquide pas l’incompréhension qu’ils génèrent chez les proches.

 

Comment peut-on préférer des amis virtuels à des amis de chair et de sang, une fiancée en ligne à une copine câline ?

 

Négliger ses parents et se contenter des « like » et des « poke » émanant d’inconnus ?

 

Quelle sorte de plaisir peut-on ressentir en jouant contre un adversaire virtuel, contre un PC ou un MAC et jamais avec un vrai équipier assis sur le siège voisin ? Et ce plaisir est-il si intense qu’il éradique de la mémoire celui des parties de tarots, de Monopoly et de Petits Chevaux de notre enfance ?

 

Le plaisir de l’échange intellectuel en direct avec la voix qui appuie, la mimique qui se donne, est-il oublié au profit de caractères inanimés en noir sur la page lumineuse et froide de l’écran impassible ?

 

Le sujet qui est dépendant de sa vie virtuelle est aussi compulsif que celui qui a besoin de n’importe quelle drogue dure.

 

Tous posent la question existentielle de savoir comment on peut être en vie, avoir une vie, jouir d’une vie en évoluant dans un univers immatériel, inanimé et insensible.

 

Comment être l’ami, avoir un ami, rire avec un ami, chérir une amie quand ces derniers sont aussi peu accessibles que dieu sur son nuage ou le président des Etats Unis à la Maison Blanche ?

 

– C’est dans la tête » dit-on souvent pour tout et rien de ce que l’on n’explique pas rationnellement.

Et effectivement, c’est dans la tête du toxicomane au virtuel que se vivent les émotions gratifiantes, les voyages, les explorations excitantes, et tous les sentiments inoxydables.

 

Il est légitime de se demander si on devient psychotique à force de s’isoler en compagnie d’un ordinateur ou bien si on adopte la machine comme ami par peur des individus en trois dimensions ?

 

Il y a beaucoup trop de risques à être blessé, incompris ou rejeté par un individu doté d’une température à 37°, d’un sens critique et de soucis pour clore ses fins de mois.

 

En ce sens le personnage fictif à une seule dimension qui s’exprime sur ordre, se tait de même et se jette comme un kleenex usagé ou se clone à volonté, représente la sécurité, le barrage contre la mise en question suscitée par toute rencontre dans le monde réel.

 

Il est aisé d’admettre que la fréquentation virtuelle représente un idéal de perfection.

 

Ce qui est parfait immuable et définitif n’engendre-t-il pas la sécurité et l’assurance contre la mort. Or cette rigidité de marbre, cette certitude en béton armé est un calque de la mort elle-même.

 

Se réfugie-t-on dans le virtuel pour échapper à la mort en s’y précipitant comme faisait Gribouille qui, craignant la pluie se jeta dans la mare ? Ou est-ce pour s’octroyer un supplément de vie que l’on augmente, en les multipliant à l’infini, les contacts avec des sujets avec lesquels on est censé être en parfaite communion ?

 

L’angoisse de « n’exister pas » pour personne précipite-t-elle dans un gouffre rempli du vide de sujets identiques qui cherchent des semblables sans courir le risque de les rencontrer ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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