Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

 

 

LUMIÈRES

 

Fiat Lux, ce fut le cas un jour ensoleillé alors que nous prenions le thé dans le joli parc d’un restaurant renommé. Les adultes discutaient entre eux et moi j’explorais les lieux, dans le périmètre défini par ma mère qui ne voulait pas me perdre de vue.

 

Pour la citadine de 5 ans que j’étais, l’herbe caressante, les arbres impressionnants de hauteur et le chant des oiseaux rendus fous par le printemps naissant, toute cette allégresse de la nature me transportait dans une dimension vertigineuse, d’autant plus fabuleuse que je sortais d’une maladie qui m’avait clouée plus d’une année dans la chambre et au lit.

 

J’avisai une balançoire accrochée à une solide branche d’arbre et sans peur m’y installai. Je n’avais jamais eu l’occasion d’approcher une balançoire et pourtant, instinctivement je découvris la façon de m’y asseoir et je ne fus pas longue à trouver le moyen de me balancer, doucement d’abord et de plus en plus haut ensuite.

La sensation que produisit ce mouvement, ces envolées et ces retombées pour voler plus haut ensuite me procura une exultation  que je n’ai jamais oubliée.

Se balancer est, depuis ce temps synonyme pour moi de liberté, d’évasion hors du plat terre à terre, en même temps que d’un épanouissement physique que rien n’égale.

 

La balançoire est encore le véhicule qui m’envoie au ciel et me fait contempler de haut, de très haut, mes tracas et les humains qui les occasionnent.

 

Se balancer, à tous les sens du terme, me donne l’assurance de la relativité.

 

La vie a continué et m’a offert d’autres lumières : la découverte à 6 ans du plaisir de la baignade dans mon tant aimé lac d’Annecy.

On m’avait installée sur une chambre à air de voiture et je m’y lovais comme dans un fauteuil, délicatement bercée par le clapotis des eaux tranquilles  du lac ami. Je m’abandonnais à cette sensation délicieuse qui abolit la pesanteur et que m’avait déjà procurée la balançoire dans le parc.

 

Tout à coup, ma tante qui nageait non loin de moi, est venue s’agripper à ma bouée. Immédiatement j’ai basculé puis sombré dans l’eau. Ma tante a hurlé et a tenté de m’attraper par un bras, par une jambe, par le maillot ; mais elle était si affolée qu’elle ne parvenait pas à assurer sa prise et je lui échappais sitôt qu’elle m’étreignait.

 

Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur tant la tête défigurée de ma tante que j’apercevais dès que je revenais à la surface et ses hurlements que j’entendais par intermittence me faisaient rire. C’est mon père furieux qui est venu me repêcher hilare et plus j’étais secouée de rire et plus il pestait contre ma tante et sa maladresse.

 

On m’a, la même année, inscrite à un cours de natation.

Hélas, la sensation sucrée qui caresse le ventre en dedans et le remue en douceur découverte dans les airs et dans l’eau du lac ne s’est plus manifestée en nageant la brasse ou le crawl …

 

D’autres avaient eu peur que je me noie, et j’ai pris mon oxygène dans l’humour sans craindre de mourir, trop occupée que j’étais à rire.

 

Puis ce fut l’école et la pension.

 

J’étais une boule de malheur loin de ma famille, parmi des élèves plus âgés que moi. Je m’endormais en pleurant chaque soir mais chaque jour j’étais si distraite, si bavarde, si oublieuse de la discipline, que je collectionnais les heures de colle et les privations de sorties.

 

Malgré toute cette tristesse, en dépit de la séparation, je prenais du plaisir en classe et j’étais souvent félicitée.

 

A la fin de l’année, lors de distribution des prix, ma mère étant arrivée une demi-journée trop tôt pour m’emmener, la directrice m’a donné le choix : tu assistes à la distribution et tu auras ton prix de français, ou bien tu pars tout de suite avec ta mère mais tu n’auras pas ton prix.

 

Peu m’importait le prix et tout le tralala de la fête de l’école.

 

J’ai sauté dans les bras de ma mère et lui ai dit « emmène-moi tout de suite » et nous sommes montées dans sa voiture.

 

Un gigantesque goûter m’attendait, avec la brioche que j’aimais, dans ma maison.

 

Ce jour-là, j’ai su que je préférais un bonheur intime à une distinction publique.

 

Est arrivé le temps du Lycée.

Bien que je me sois distinguée dans certaines matières, je restais d’une insondable stupidité en mathématiques, calcul, algèbre, bref tout ce qui faisait appel à du mesurable, du chiffrable, du démontrable… On a voulu me faire doubler, et puis on y a renoncé parce que grâce aux matières littéraires, je n’étais pas encore assez nulle pour redoubler.

 

J’ai abordé l’année suivante avec anxiété et j’ai eu la chance que la professeur qui connaissait ma médiocrité et la suivait d’année en année, soit absente, en congé de maternité. C’est un remplaçant, tout jeune prof sans préjugé qui a abordé cette classe et n’a pas douté du fait que moi aussi, même moi, j’étais capable de suivre son enseignement. Il m’a d’emblée donné l’importance normale qu’on accorde à une élève capable.

 

Et j’ai découvert avec lui la joie de résoudre des équations, le bonheur d’accéder à la trigonométrie et le plaisir de jouer avec les problèmes de géométrie dans l’espace.

 

Ce fut une merveilleuse embellie dans ma vie de lycéenne. J’étais  une trapéziste sûre de moi qui ne craignait aucun problème ni d’algèbre ni de géométrie. Les chiffres avaient cessé de m’en vouloir, de me persécuter et de s’égarer dans mes raisonnements.

L’année suivante, le jeune remplaçant est parti ailleurs, la titulaire est revenue.

 

Et j’ai à nouveau sombré, tout comme sur ma bouée dans le lac d’Annecy, et suis retombée dans ma médiocrité. Cette fois, il n’y avait plus de quoi rire. Il y avait un bac au bout de la scolarité.

 

La lumière que m’a donnée ce prof m’a permis d’aborder mes études supérieures avec assez de confiance en moi pour en venir à bout.

 

Mais ceci est une autre histoire, un autre livre dans une autre jungle …

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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