Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

ÊTRE UNE MÈRE OU AVOIR UN GILET ?

 

 

Un petit homme timide est entré dans mon bureau il y a deux ans et s’est installé en face de moi avec précaution comme s’il craignait d’abîmer le siège.

 

Il avait des joues roses et un regard bleu chaviré, un front dégarni et un reste de chevelure en couronne au-dessus des oreilles.

 

Etreint par l’émotion il m’a annoncé d’une voix atone qu’on l’envoyait chez moi parce qu’il avait voulu mourir.

 

Avec peine il est parvenu à évoquer les manœuvres auxquelles il s’était livré pour s’ôter la vie et la honte qui l’étreignait d’avoir attenté à ses jours.

 

Très croyant, il ne se pardonnait pas cette « trahison » et se reprochait d’avoir mobilisé autour de lui des gens qui « avaient des cas plus graves que le sien à traiter ».

Le sanglot qui trémulait au fond de sa gorge à écourté l’entretien et nous avons convenu d’un nouveau rendez-vous.

 

Il est revenu, paré de ses meilleurs habits. Aussi honteux et confus que la première fois, s’excusant pour l’entretien avorté et le temps que j’avais perdu par sa faute, il ne pouvait pas aborder la raison de son passage à l’acte.

 

– Alors parlons de vous, de la personne que vous êtes Monsieur K. et de votre vie .

 

– Sa vie ?

 

Après trente cinq ans passés dans la même entreprise on l’avait mis à la retraite anticipée. Cette décision inattendue et inexpliquée l’avait  assommé ; en effet le travail était son bonheur, sa fierté et occupait toute sa vie. Il s’était toujours  conduit en employé modèle.

 

– Avait-il eu des promotions en récompense de son dévouement ?

 

– On lui en avait proposé mais il les avait toutes refusées.

 

Il a fallu que j’insiste pour comprendre ces refus et il a fini par avouer qu’il avait toujours pu cacher le fait qu’il ne savait ni lire ni écrire. Une promotion si petite soit-elle l’aurait obligé à dévoiler « sa bêtise ». Il s’était toujours senti porteur d’une infirmité, d’un handicap qui méritait l’opprobre et du fait de la dissimulation obligée, il se considérait comme un tricheur.

 

Monsieur K. avait donc voulu mourir parce qu’on l’avait jeté hors de son milieu de travail comme un parasite, une puce  qu’on écrase entre ses doigts ?

 

– Pas exactement.

 

Soulagé du poids de son secret, il a évoqué son enfance : famille nombreuse, père mort d’alcoolisme, mère malade, lui l’aîné de la fratrie a été placé pendant deux ans en famille d’accueil maltraitante puis réintégré dans sa propre famille où, en raison de l’épuisement de la mère, il a endossé le rôle de chef de famille.

 

Pas le temps d’aller à l’école, pas le cœur non plus à étudier tant il était absorbé par le soutien exigé par la mère qui, semble-t-il avait érigé son fils aîné en position de père.

 

– Comment a-t-il pu échapper à la scolarisation obligatoire ?

 

– La mère faisait des mots d’excuse, elle avait trop besoin de son fils pour s’en séparer …

 

Monsieur K. s’est effondré en pleurs et a demandé un autre rendez-vous.

 

Ce n’était pas sur lui-même, son enfance misérable et sa solitude  — puisqu’il n’avait jamais eu d’ami ni fréquenté de femme – qu’il avait pleuré la fois précédente, c’était sur la perte de sa pauvre mère dont il m’a appris le décès récent.

 

Il avait tout surmonté, tout accepté en partie grâce à sa foi en Dieu, « mais après la mort de maman je ne peux pas survivre ».

 

La solitude, il ne l’a ressentie qu’après le décès de sa mère.

 

– Avant ?

 

– Mais avant, nous étions tous les deux …

L’ayant mise en terre, il a décidé que sa propre vie prenait fin.

 

Et nous en sommes enfin venus à évoquer au long des séances suivantes ce deuil si douloureux qu’il ne restait plus à Monsieur K. la moindre envie de vivre.

Pas de projet.

 

Pas d’autres souvenirs que ceux du travail dont on l’avait dépossédé.

 

Tout ce qu’il pouvait évoquer de son enfance évoquait sa mère et n’était que regret et désolation. Il ne parvenait pas à dissocier sa personne de celle de la regrettée maman. Il se vivait en elle il s’était enterré en l’inhumant.

 

Il avait honte disait-il, de ce manque à désirer, de cette envie de fuir, de cette tentation de se coucher auprès de sa mère …

 

Coucher auprès de la mère, ça lui était arrivé quand ils avaient froid, quand elle souffrait, quand il était inquiet et perdait sa confiance en Dieu.

 

Il se reprochait d’être ingrat, de pleurer sans cesse l’absente dont il ne restait rien que quelques meubles bancals et quelques vieilles photos. Il était convaincu qu’il aurait pu la rendre plus heureuse.

 

Il en venait à se croire coupable de n’avoir pas su garder sa mère en vie.

Après chaque entretien, je craignais de ne pas le revoir tant son chagrin restait aigu, insondable et térébrant.

 

Du temps a passé.

 

Aujourd’hui Monsieur K. ne possède rien, mais il lui reste le désir de « rejoindre sa mère » et d’en parler. Il est bénévole au Restau du Cœur « parce qu’il y a des gens qui n’ont même pas de quoi manger ».

 

Il vit dans une précarité qui ne le préoccupe pas. Il n’a aucune envie de solliciter quelque aide sociale que ce soit.

 

C’est sa mère qui lui manque. Parfois il est victime des résurgences violentes de ses idées noires alors il passe des heures à lui parler au cimetière où il se rend chaque jour.

 

– Cela le soulage-t-il ? Cette cohabitation macabre n’amplifie-t-elle pas la peine ?

 

– « C’est comme si j’étais avec elle, elle me fait du bien ».

 

Et puis il m’a dévoilé il y a peu, un autre de ses secrets : il a trouvé un vieux gilet rouge ayant appartenu à la défunte.

 

Un jour il a revêtu ce gilet. S’est endormi dans l’odeur et la chaleur de la laine maternelle. Depuis, il caresse ce lainage, le hume et lui parle, le pétrit et l’inonde de larmes quand le chagrin le submerge.

 

Il se tient plus droit et son visage laisse tomber peu à peu son empreinte tragique en me parlant du « Gilet rouge ».

 

Quand la mort lui devient à nouveau désirable, c’est par le gilet rouge qu’il chasse cette tentation non conforme à sa croyance religieuse. De plus en plus souvent il se réfugie auprès de ce substitut qu’il finit par revêtir quel que soit la saison.

Le gilet est sa consolante mère.

 

Possédant le gilet, il retrouve sa mère ; sa mère qui vit au cimetière.

Le gilet et la tombe qu’il entretient religieusement lui restituent la défunte.

Avec le gilet il est toujours le fils qui vit au chaud dans le giron de sa mère.

 

Quand il évoque le gilet, il est clair pour Monsieur K. que c’est à lui qu’il doit de n’avoir pas perdu vraiment sa mère.

 

Monsieur K. n’est pas fou : il sait bien que mère et gilet sont deux entités distinctes.

Il sait sans vouloir trop savoir : il est en pleine reconstruction. Puisque son monde s’est évanoui, il bâtit la vision qui présentifie ce qui fut et qui n’est plus.

 

Et dans sa candide vision du monde, il remercie le ciel de lui avoir donné le gilet grâce auquel il est encore en possession d’une mère.

 

Et non d’une part de mère.

 

Quand il touche le gilet, quand il l’enfile, il est le fils qui se glisse dans l’habit maternel comme dans une seconde peau. Dans la peau encore chaude de la mère momentanément absente.

 

Cette façon de faire le deuil d’un être cher interroge sur la notion de l’absence.

Subir l’absence sans la reconnaître.

 

La mère n’est pas là, mais elle est ailleurs; dans ma tête, au cimetière, au paradis ? Qu’importe, si elle n’est pas là, elle n’a pas disparu. Il faut juste trouver l’endroit où elle se trouve.

 

Pour le moment c’est dans le gilet qu’elle se niche.

 

Monsieur K. semble-t-il, efface de son esprit la limite entre ce qui est, a été, et ce que l’on a eu et que l’on a encore.

 

L’être aimé plus que symbolisé, matérialisé par le gilet est pour lui comme le doudou du jeune enfant : l’émanation de la mère qui va bientôt revenir.

 

Mais Monsieur K. ne peut pas, comme l’enfant restituer au gilet son statut d’objet et s’en aller à 60 ans passés, chercher de par le monde d’autres objets de réassurance.

Il a besoin de cette régression pour croire que la mère qu’il ne veut pas quitter est non seulement contenue dans le gilet, mais que la mère-gilet est définitivement en sa possession.

 

On peut imaginer que si le gilet devait disparaître, dans un incendie par exemple, Monsieur K. n’aurait plus de raison pour résister à la tentation du suicide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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