Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

VOYAGE… VOYAGE

 

 

 

 

EUX

 

Sa vie parait assez terne ; elle recèle sa part de secret mais rien de bien scandaleux. Pas de faits héroïques, mais aucune turpitude dont elle puisse avoir cuisante et durable honte.

 

Quelques relations, de très rares amis, un ou deux peut-être.

 

Obligés qui l’ont oubliée, créanciers un peu voyous, ennemis assez lâches, amours éphémères et regrets insistants.

 

Si on considère les vies de ses proches, ou celles de ses contemporains, force est d’admettre qu’elle est malgré tout étonnamment chanceuse: peu de mérite et beaucoup de cadeaux, peu de labeur et beaucoup d’opportunités et par dessus tout cela, une santé de fer et une longévité exceptionnelle.

 

Elle serait bien ingrate de maudire son destin.

 

Et pourtant, regardez comme elle hésite à prendre ce train.

 

Que diable, personne  ne peut  rester impunément au même endroit, profiter des mêmes avantages et espérer que tout soit immuable sous le ciel serein d’un éternel printemps!

 

Tout évolue, tout bouge, le changement s’inscrit dans le cours naturel de la vie, elle le savait quand elle s’est engagée. Ce n’est pas un bail emphytéotique qu’elle a signé, et pourtant elle en a profité au-delà de ce qui avait été convenu!

 

C’est très injuste vis à vis de ceux qui ont du quitter les lieux au terme des 3, 6 ou 9, ans pour certains, décennies pour d’autres.

 

Bref, je ne vais certainement pas pleurer sur son sort alors que les épreuves les plus pénibles auxquelles son imprévoyance l’aurait exposée lui ont été épargnées.

 

Couvrez-la de fleurs si vous voulez; en gerbes, en couronnes, en brassées ou en pots. Fleurs naturelles ou imitations en plastique : peu lui importera, elle ne verra pas la différence. Inutile de vous ruiner pour fêter cet aller  forcé vers un ailleurs incertain.

 

Je vais la confier aux bons soins du contrôleur et j’agiterai  mon mouchoir quand le train sifflera trois fois en s’éloignant à petite vitesse, sans heurt et sans bruit.

 

Vous préférez que son souvenir rejoigne les nuages au son de "l’Hymne à la joie"?

 

Libre à vous de remplir les formalités, je n’y vois aucun inconvénient.

 

A vous de jouer à présent, moi je replie mes ailes et vais dormir jusqu’au prochain départ…

 

 

ELLE

 

Non, je ne veux pas descendre de ce manège.

 

Arrêtez de me pousser hors de la foire.

 

Cessez de crier dans mes oreilles que mon tour est passé et que j’ai attrapé le fameux pompon plus souvent qu’à mon tour. On a tous droit à des tours supplémentaires quand on a acheté un carnet de tickets et qu’en plus, on a chopé le pompon dix fois.

 

Là, je suis sans  défense car vous êtes trop nombreux autour de moi.

Vous vous agitez en faisant semblant de  m’aider, mais en réalité, vous m’étouffez. Vous volez mon oxygène, refroidissez mes membres et m’assourdissez de vos hypocrites encouragements.

 

J’en ai fait moi, des tours, de manège, de bonheurs, de corvées, de travaux pénibles, de violences sournoises et de caresses volées. J’ai travaillé dur pour  avoir le droit de tourner sur des airs disco comme sur des symphonies  funèbres ou des hymnes à la joie.

 

J’ai rendu service à une foule de gens ; j’aimé des amants et des amis à foison.

 

J’ai souffert dans mon corps avec courage et je ne me suis plainte à personne.

 

J’ai eu le cœur brisé maintes fois, et vous n’en avez rien su.

 

Mon sourire et mon optimisme ont toujours masqué mes désespoirs.

 

Pourquoi ne pas m’accorder de sursis ?

 

Je saurais si bien en profiter à présent.

 

Les pires malfaiteurs y ont droit, pourquoi pas moi ?

 

Encore un tour s’il vous plait, et ensuite, je vous le promets je descendrai du Grand Huit. Je quitterai pour toujours le labyrinthe de la Vie, je sortirai sans hésiter du Palais des Glaces et je savourerai ma dernière Pomme d’Amour.

 

Je viens de comprendre que les monstres qu’on exhibait n’étaient que des chimères et que la lutte contre "l’Homme le plus fort du Monde" était truquée.

 

Je vois bien que vous êtes insensible à mes suppliques.

 

Votre œil est froid, vitreux et sec.

 

Vous avez déployé vos ailes de vampire, et déjà je n’entends plus les cris des aboyeurs.

 

Je sens monter dans mon ventre  la marée brune qui va m’emporter et tout le poids de ma vie écrase mes épaules.

 

Le monde tourne sans moi;  un violent vertige emplit ma tête et m’emporte dans sa  spirale folle.

 

Je m’abandonne, Ange fatal et me résous à votre emportement.

Après tout, j’ai goûté à tous les délices de la Fête et j’ai bu à toutes les fontaines du plaisir.

 

Que peut-il advenir qui me surprenne encore ?

 

Il ne me reste plus qu’à monter dans ce compartiment, m’y installer bien à plat et à consentir au grand départ.

 

La locomotrice est sous pression, le courant est continu et les rails s’enfoncent sous l’horizon à perte de vue.

 

 

LES SIENS

 

– On m’a dit qu’elle arrivait bientôt, par le prochain convoi.

 

– C’est une chance qu’elle se présente en cette saison, quand il n’y a pas encore foule sur les routes.

 

– Je voudrais qu’on organise un accueil digne d’elle. Je me réjouis de la retrouver, et en même temps j’ai de la peine de savoir qu’elle a eu du mal à faire ses valises.

 

– Elle ne se doute pas que nous serons tous là pour la recevoir. Elle aura une jolie surprise.

 

– Sa vie d’avant n’a pas toujours été facile, tu ne trouves pas ?

 

– Si, mais elle s’en est bien tirée : elle a été relativement sage et honnête; mais il faut dire qu’elle n’a pas eu beaucoup de tentations de sortir du droit chemin grâce à l’éducation rigide qui a été la sienne…

 

– Raison de plus ! Dans ces cas-là, souvent les gens se déchainent dans toutes sortes de transgressions.

 

– C’est exact; elle a tenté de faire preuve d’altruisme. Mais ce qu’elle a pu être naïve! Elle faisait confiance à quiconque savait l’enjôler de belles paroles et ensuite, elle s’étonnait d’être abandonnée, voire trahie par ceux qu’elle prenait pour des amis.

 

– Moi sa mère, je sais bien qu’elle a un cœur d’or, une intelligence exceptionnelle et des talents multiples; dommage que peu de gens s’en soient rendu compte…

 

– Et moi son père, je regrette qu’elle n’ait pas poussé ses études plus loin : elle était assez paresseuse, il faut en convenir !

 

– Arrêtez tous les deux ! Moi j’ai été sa meilleure, si ce n’est sa seule amie, sa sœur de prédilection et son alter ego. Et je peux vous dire que ce que vous appelez sa "paresse", ce n’était que le don de savoir jouir de l’instant présent. Et si on la trouvait distraite, c’est qu’elle remerciait  à chaque instant sa bonne étoile pour tous les petits bonheurs qu’elle dégustait.

 

Elle aurait aimé plus de caresses, mais par force, elle apprenait à s’en passer; plus de loisirs mais elle se résignait à l’incontournable monotonie de sa vie; plus de talents, mais elle se contentait humblement du peu qu’elle possédait …

 

– Merci d’avoir su lui donner ce dont elle était privée.

 

L’un de ses plus grands chagrins a été de voir que tu partais avant elle, Amie Fidèle, aussi c’est ton visage qu’elle apercevra en premier quand elle franchira ce seuil.

 

Ayant dit, l’Ange Exterminateur étendit ses ailes bleues et dans un bruissement de plumes prit son envol vers d’autres cieux.

 

Le vent tiède chantait à ses oreilles et il se dit que son emploi de jardinier du ciel était de plus en plus pénible et que bientôt, il ferait valoir son droit à la retraite …

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

 

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