Rolande Scharf

 

 

Médecin psychiatre

 

 

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DANSE SI TU NE PEUX PAS PARLER !

 

Moto : Parler à celui qui ne peut pas parler…

 

Ils sont venus, tous, et sont entrés l‘un après l’autre sans rien dire. Juste un salut de la tête en passant devant moi qui les accueille.

 

Un monsieur d’âge moyen dont le visage exprime la lassitude, une dame blonde fade et sans âge, une autre dame grande mince, vive, au regard éveillé, et enfin un jeune homme élancé au visage grave, paraissant encombré par ses longs bras et ses interminables jambes de joueur de basket.

 

Le couple formé par le monsieur rigide et la dame fade s’installe face à moi sur les fauteuils réservés aux consultants.

 

La dame mince installe une chaise à ma droite et le jeune homme en amène une autre qu’il dispose face à elle.

 

Le décor enfin installé, Madame B. m’informe qu’elle est l’interprète en langue des signes de Damien, sourd-muet de 19 ans accompagné de ses père et mère.

 

Les parents sont figés dans une position à la fois défensive et hostile. Leurs visages sont austères, comme leur vêture et je ne parviens pas à capter leur regard. Ils évoquent ces protestants lugubres, à cheval sur les principes et considérant que la vie ne doit être qu’une vallée de larmes et l’existence humaine qu’un long chemin de mortifications.

 

L’interprète me donne les directives pour que je m’exprime assez lentement pour qu’elle ait le temps de traduire.

 

Pourquoi Damien, troisième d’une fratrie de 3 sourds-muets a-t-il besoin d’une interprète ?

  

Parce que ses parents n’ont pas suffisamment appris la langue des signes.

Les deux précédents enfants moins atteints, se sont « débrouillés », mais le dernier en semble incapable. Telle est la raison de leur présence à tous.

 

Je ressens l’abîme qui nous sépare. Le vide qui nous relie. Moi l’entendante et lui le sourd-muet. Le visage de Madame B. est attentif, le cou et le buste tendus dans une posture de totale disponibilité, à « l’écoute » de Damien.

 

Je me risque à demander la raison de sa présence et rompant l’immobilité qui était la nôtre Madame B. entreprend de dessiner mes mots avec ses mains agiles. Damien  les happe comme un crapaud gobe une mouche. Sa réponse fuse, rapide et forte en direction de la traductrice qui relance vers moi les mots muets de Damien.

 

Je suis là entre eux deux, à contempler leurs visages mobiles dont chaque muscle semble exprimer une nuance qui m’est transmise en langue parlée par Madame B.

Leurs mains comblent et animent l’espace. Cet espace. Le lieu et le temps  qui au début me faisaient peur.

 

Les propos du jeune homme jaillissent à une telle allure que sa traductrice est obligée de lui demander de ralentir le rythme : il « signe » plus vite qu’elle peut traduire.

 

Parfois, elle lui demande  de préciser un signe qu’elle n’a pas compris et je vois, à la rapidité et l’énergie de sa réponse, que Damien est  exaspéré par la lenteur de compréhension dont nous faisons preuve nous les entendants.

 

Pour moi, il s’agit d’être attentive à ce qui m’est transmis, tout en observant leurs gestes et leurs mimiques : ils sont si appuyés, tellement expressifs que j’entre petit à petit dans cette danse des visages et des mains au point de voir mes propres mains participer à la « conversation ».

 

J’ai la curieuse impression après quelques entretiens, que grâce à Madame B. je communique mieux  avec Damien que ses propres parents.

 

Ils vont revenir souvent avec leur fils. En cours de route c’est d’abord le père qui manque, puis la mère qui abandonne et finalement, c’est à trois que nous terminons le voyage, Damien, Madame B. et moi.

 

Nous avons soulevé des problèmes et posé des questions, dans ce silence du langage si « parlant ».

 

Nous avons échangé des sourires, et aussi des regards complices ou réprobateurs.

Damien est encore un adolescent, avec tout ce que cet âge sous-tend de provocation, d’opposition, de mauvaise foi, mais aussi de demande d’affection et de respect de l’intime.

 

Mes propos parfois intrusifs sûrement, étaient, je crois, acceptés par Damien. Il déchiffrait sur mon visage la disponibilité  et le désir de comprendre où il avait mal. Peut-être comprenait-il que moi aussi… Oui, j’avais du mal à transmettre toutes les nuances qui auraient rendu les questions plus acceptables ?

 

Il nous a été facile de nous adapter l’un à l’autre. En sa présence, j’ai appris à me défaire de l’impassibilité habituelle de celle qui écoute sans juger ni manifester d’émotion inopportune. Au contraire, j’ai laissé les émotions qui me traversaient apparaître sur mon visage. J’ai laissé parler mes mains et très vite, quelques signes utilisés par Damien et Madame B. se sont imposés à mes doigts.

 

Finalement le travail s’est achevé et nous avons senti tous les trois que le moment était venu. Se quitter. Le moment est venu de nous quitter.

 

Comme d’habitude il a rangé les chaises qu’il avait déplacées puis, en guise d’au revoir, m’a sauté au cou. Ou plutôt s’est incliné vers ma joue du haut de son mètre quatre vingt dix.

 

Madame B. sans laquelle rien ne se serait passé a répondu à mes remerciements par ces mots :

 

« Je n’ai été que l’interprète ; j’ai fait de mon mieux mais peut-être ai-je mal ou trop ou pas assez interprété ».

 

Elle m’a fait part de ses doutes et de ses scrupules. Pourtant elle est professeur à l’école des jeunes sourds. La langue des signes est son outil de travail. Mais elle doute toujours. Elle est angoissée à l’idée de mal traduire, de dévier, de travestir involontairement la pensée de ceux qui lui font confiance pour être des acteurs dans le monde des « parlants » où ils sont des étonnés en perpétuel questionnement.

 

Moi aussi je doute et ne pouvant interroger Damien dans ma langue, je suis condamnée à ne jamais savoir si les messages que j’ai cru recevoir de lui étaient ceux qu’il m’envoyait et s’il recevait mes paroles avec le sens que je croyais leur donner.

 

Pourtant, il m’a semblé que nos yeux nos mains et nos visages ont dit des choses malgré le silence qui  régnait dans ce bureau.

 

Le temps a passé.

 

Par ses parents j’ai eu des nouvelles de lui. Damien.

 

Des nouvelles pas très bonnes.

 

Damien a pris tant  confiance en ses capacités qu’il s’est émancipé. Il a pris ses affaires, son argent et s’est enfui.

 

On l’a aperçu rôdant autour de la gare avec des SDF. On l’a vu blessé, au visage, à la main et il boitait.

Ses parents s’inquiètent.

 

Il faut que la police le ramène ; mais est majeur.

 

Il est handicapé ; comment pourrait-il survivre dans ce milieu dangereux où, c’est bien connu, les loups sont des loups pour les hommes ?

 

Je me sens coupable : je n’ai sûrement rien compris à la problématique de ce garçon. A cause de la décontraction dont j’ai fait preuve, de mon manque de sérieux et de gravité, il s’est cru capable de courir le vaste monde. Je ne l’ai mis en garde contre rien ni personne. Je l’ai considéré comme un grand adolescent ordinaire, sans vraiment tenir compte du handicap.

 

Il est en danger. Il ne peut être que en danger alors qu’en le quittant je l’ai cru provisoirement apaisé et un peu plus mature.

 

Dans son dossier, il y a un numéro de portable : je parie sur l’improbable et lui envoie un SMS. Damien est réputé illettré mais au cours de certains entretiens, il m’a écrit, maladroitement quelques mots en majuscules. Alors je rédige mon texto en majuscules.

 

Il répond par une série de points d’interrogation.  Je continue, j’essaie de lui rappeler qui je suis car je me rends compte qu’il n’a pas la moindre idée de l’identité de son correspondant bien que j’aie signé mes messages de mon nom complet.

 

Lui dire que je suis qui, quoi ?

 

Peu à peu les SMS se succédant, Damien me fait savoir que le fil entre nous n’est pas rompu.

 

Il comprend que je veux le voir. Il demande pourquoi. Je lui dis que je ne veux pas qu’il dorme dans la rue, en majuscules aussi grandes et aussi grasses que le permet mon téléphone. Mais comment son portable à lui traduit-il mes injonctions ?

Par combien d’obstacles imprévisibles et  de signes mystérieux nos téléphones sont-ils séparés ?

 

Que pense Damien devant mon insistance à l’attirer vers mon bureau ? Nous parvenons enfin à nous fixer rendez-vous.

 

Je ne veux pas risquer plus d’incompréhension entre nous ; ce sera donc le jour qu’il veut, l’heure qui lui va.

 

Je ne suis pas sûre qu’il faille être aussi laxiste ; devrais-je être avec lui plus directive et imposer un jour et une heure ?

 

Mais il est là.

 

Très vite après avoir compris mes messages il est arrivé. Il est retourné chez ses parents et a demandé à son père de l’amener chez moi. Il est là et ses yeux interrogent.

 

Le père « signe » beaucoup moins bien et moins vite que Madame B.

 

Damien est impatient. Il tente à maintes reprises de couper la « parole » à son père qui selon lui, ne le laisse pas assez s’exprimer.

 

Chacun voudrait parler et empêcher l’autre de tronquer sa pensée. Chacun a quelque chose à me dire, à se dire, à dire à l’autre. Il semble que tout le monde soit sourd mais peu à peu le calme s’établit.

 

Je surprends un regard du père à son fils plein de fierté quand Damien raconte sa fugue. Je vois le fils s’apaiser et le père s’attendrir. Le père finit par me confier que la mère de Damien n’est pas commode ; il comprend les révoltes de son fils mais …

 

A l’heure actuelle je ne sais pas si tout ce que j’ai saisi de la relation entre père et fils reflète la réalité ou si, comme le dit Madame B. j’ai trop, mal ou trop peu « interprété ».

 

Je ne sais pas ce que Damien pense du monde environnant et de la place qu’il veut y occuper.

 

Quand je lui demande ce qu’il veut faire, il me répond qu’il veut travailler avec des animaux, ou être maçon.

 

Pour construire quoi, Damien ? A cela il ne répond pas. J’imagine qu’avec des animaux, la communication sera aisée et fluide parce qu’ils vont s’aimer beaucoup eux et ce grand enfant courageux et volontaire.

 

Damien ne dort plus dans la rue et nous communiquons par SMS entre les rendez-vous.

 

J’espère que le père va prendre sa place et oser la tenir face à la redoutable mère de Damien.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ce texte n’est pas une histoire inventée. C’est du vécu revisité, retranscrit, littérairement réincarné sous la forme d’un témoignage symbolique proposé à nos lecteurs par une psychiatre qui, de temps en temps, use de son talent littéraire, pour mieux faire passer ses messages thérapeutiques.

 

 

Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 
 
Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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