Rolande Scharf

 

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(France)

 

 

C:\Users\rodica\Downloads\shutterstock_14694631.jpg DES MOTS

 

Dans les wagons de ma tête

Se pressent des mots.

Ils sont aux fenêtres

Essayent de descendre en marche.

 

Les uns se jettent sur la voie

D’autres roulent sous les rails.

D’autres dorment

Et d’autres encore s’empiffrent.

 

Dans les wagons de ma tête

Se battent des mots

De vulgaires mots d’argot

Gras et graisseux.

 

Des mots savants

Qui ont oublié de quoi ils parlent

Jouent à saute-mot

D’un air sérieux.

 

Des mots d’enfants pleins de sanglots…

Des mots d’ailleurs pleins de fous-rires

Des mots de tête aqueux

Des mots sans queue ni tête…

 

Dans les wagons de mon cœur

S’entassent des mots

Des mots d’amour

Que je n’ai jamais dits.

 

Dix mots tout noirs

Raides et tranchants

Encore tout sanglants

D’avoir écorché ta langue.

 

Maudits mots hachés

Par l’hélice des injures

Tordus sur la spirale des offenses

Se plantent au plus intime.

 

Dans les wagons de mon âme

Qui n’en peut plus contenir

Gisent tous les mots

Des fous des ivrognes et des agonisants

 

 

AVANT L’AVANT

 

Mémoire d’eau      C:\Users\rodica\Downloads\shutterstock_53200252.jpg                                                        de-là-bas

Goutte d’eau lourde qui roule

Enroule le vent unique et précieux.

Contemple ce que plus jamais on ne verra

 

On garde et on protège.

 

Blastula ivre de multiplication

Morula sage et organisée

Le bonheur est dans le creux

Tendre et chaud le berceau de dentelle

 

Pour se lover à l’abri.

 

Amas archaïques ouverts en leur centre

Se rassemblent en feuillets dans une hâte dangereuse

Que rien ne peut maitriser

Se plient et se referment

 

Donnant forme à l’ébauche.

 

Se fait chair le désir insensé

Nourri d’amour et de sang acheminés

Par le tranquille canal

Au rythme du cœur battant

 

Battant.

 

Ce temps voluptueux consacré à la maturation

Au perfectionnement et à l’étude

A la jouissance pure et à l’adoration

Pourvu qu’il dure

 

Infiniment.

 

Que les sons soient clapotis

Et lentes les reptations

Que les yeux restent clos sur des songes tranquilles

Baignés par l’onctueux fluide

Absolu et parfait.

 

Mais la houle soudain se lève

Le nid moelleux se cabre et se noue

Éjecte le fardeau précieux

En cruelles convulsions

 

Volte et révolte

 

Passage étroit et souffrance mêlée de sang

A grands fracas explosion

Déchirement impuissance

Forcé de venir au jour

 

Expulsion.

 

Air glacé lumières blessantes

Des cris des cris des cris

Hurlements.

Faim froid peur et tremblements

 

Respirer très fort.

 

Conscience d’être et de pâtir

Hors de la matrice originelle

Ne plus voir leurs visages grimaçants

Ne plus sentir leurs mains brutales

 

Sommeil.

 

Et dormir interminablement

Pour tenter de retrouver

La primitive allégresse du devenir

Sans les arrachements

 

Du commencement

 

 

Vile Ville

 

Au début ils étaient apeurés.

 

C:\Users\rodica\Downloads\shutterstock_65664544.jpgLe froid, les bêtes, la nuit, tout leur semblait hostile, tout les terrifiait. Le tonnerre et la foudre, la pluie ou la sécheresse qui les frappaient les ont agglomérés les uns aux autres. Tremblant et glacé, chaque corps aspirait son réconfort contre le corps voisin.

 

Leurs huttes groupées faisaient barrage aux éléments et leurs feux ensemble allumés éloignaient les terreurs.

 

La civilisation s’est emparée du genre humain ; ensemble, ils ont conçu ce délicat rejeton :

 

La Ville !

 

Douce ville posée sur un lit de quiétude et vivant au rythme des saisons.

Tendre ville destinée au bonheur de ses hôtes faut-il qu’un mauvais sort la transfigure ?

La ville devient conquérante :

Au creux d’une vallée, au confluent de deux fleuves ou au pied d’une montagne, elle s’étale, s’étend et se répand, avalant goulûment  les forêts les bosquets et les coteaux.

Elle traque la faune et écrase la flore sous ses sabots de bitume.

Elle vrombit de tous ses moteurs fous et lance aux cieux ébahis des crachats acides et des fumées brûlantes.

 

La ville hurle aux oreilles de tous ceux qu’elle a rendus sourds.

La ville inonde l’espace de vaines lumières et d’odeurs assassines.

La ville étouffe ses esclaves dans les carcans de ses modes.

La ville se croit belle parce qu’elle s’attife comme une vielle catin.

La ville palpite du sang répandu en des rixes ivrognes.

La ville pleure sous les bombes quand ses vieux appâts ont suscité trop de concupiscences.

 

Mais voici le temps venu où la ville enfle et fait craquer ses murailles : elle expulse son trop plein d’humains voraces et menteurs.

La ville souffre d’indigestion humaine.

La ville se venge de tous les outrages infligés par des générations incontinentes.

La ville mugit.

Le ciel s’emplit de nuées urticantes qui crèvent comme des chiens en s’écrasant sur le sol désolé.

Et dans un spasme qui lui arrache les entrailles, elle exonère l’ingrate engeance qui l’a corrompue

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 
 
Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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