Rolande Scharf

 

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(France)

 

 

Comme on fait son lit on se couche, ma fille !

(L’histoire personnelle du mot « comme »…)

 

 

C’est ce que répétait ma grand-mère, comme si, à 10 ans j’étais capable de saisir la portée de cette maxime.

 

Je me représentais alors la vie comme une interminable année scolaire qui s’étirait jusqu’à ma majorité. Et puis ensuite à moi la liberté ! Pas question de me coucher tôt, de ranger ma chambre, faire mes devoirs, brosser mes dents et me laisser diriger comme un bébé. J’irai où bon me semble dans le vaste monde, comme la feuille portée par le vent.

 

La feuille au vent est en principe morte, alors que je me promettais bien d’être aussi vivante  que possible !

 

Je voyais mon avenir en rouge et vert : rouge comme la passion, le palpitant, le défendu, et vert comme l’espoir, l’inconnu, le magique.

 

Bonne-maman était pétrie de principes comme farine malaxée dans un pétrin pour donner à la fin un pain délectable.

 

Quels que soient la situation, l’époque, le lieu, il sortait de sa bouche un axiome, un proverbe, une sentence ou une maxime assénés avec conviction comme une évidence confondante et rassurante.

 

La signification profonde des préceptes énoncés par l’aïeule était souvent le fruit d’une solide sagesse terrienne ; un peu fruste et sans nuance, parfois  contredite par un autre aphorisme tout aussi péremptoire.

 

Il arrivait que je peine à saisir la substantifique moelle de ces phrases sibyllines autant que définitives. Tout comme dans le pot au feu dominical je rageais de ne pouvoir saisir la moelle contenue dans l’os à moelle, dans la conversation  de grand-mère, j’étais souvent obligée de faire naître du sens comme un accoucheur extirpant au forceps un nouveau-né récalcitrant.

 

Bref cette histoire de lit qu’on fait comme on se couche m’a longtemps posé problème.

 

Enfant je ne faisais mon lit que contrainte et forcée par les cris aigus de ma mère et sous la menace de ses punitions. Plus tard je ne faisais que recouvrir au matin le lit défait, lorsque j’y pensais et au cas où un visiteur s’annonçait dans mon studio.

Ne pas faire le lit ne m’a jamais posé le moindre problème dès lors que je ne vivais plus sous le regard de ma mère. Au contraire, l’idée de "faire son lit" évoquait pour moi la pension, ou pire, l’armée, avec le lit tiré au carré comme pour la revue en détail des troupes un jour de 14 juillet.

 

Et me coucher dans un lit en bataille ne m’a jamais empêchée de dormir comme une souche car je bénéficie d’un sommeil de plomb .Comme dirait encore ma grand-mère j’ai " le sommeil de celui qui a la conscience tranquille"

 

Le temps a  passé; ma grand-mère chargée d’années a sûrement évité "l’enfer pavé de bonnes intentions" et s’en est allée d’un pas décidé au paradis des sages. Sur sa tombe on a gravé les banalités sirupeuses habituelles alors que j’aurais aimé qu’elle repose sous sa maxime favorite : "comme on fait son lit on se couche" comme un clin d’œil de son destin farceur.

 

J’ai fait ma vie, comme on dit ;  comme si nous étions les orfèvres de nos destinées, alors que nous sommes menés depuis l’intérieur par des forces incontrôlables et depuis l’extérieur par des évènements imprévisibles.

 

J’ai fait ma vie et après  beaucoup d’errances, comme une aveugle dans un labyrinthe.

 

Je viens à l’âge de 30 ans de recouvrir la vue devant l’homme le plus charmant, le plus intelligent, le plus aimable qu’il m’ait été donné de rencontrer.

 

J’ai pour lui les yeux de Chimène au point de me cogner dans les réverbères quand nous marchons dans les rues de la ville et d’oublier d’avaler ma salive quand je l’écoute parler.

 

En sa présence je deviens sublime, étincelante et pleine d’esprit. Dans ses yeux, je suis plus mince, plus blonde plus élégante que dans mon miroir. Ma vie pétille comme un feu d’artifice, et je traverse les orages, un sourire béat aux lèvres, comme "le ravi de la crèche" cher à Giono.

 

Mon amoureux et moi partageons  les corvées du quotidien comme les bonheurs nocturnes, les soucis d’argent comme les fâcheux inévitables et les films ratés comme les vernissages de peintres célèbres.

 

Hier matin il m’a apporté le petit déjeuner au lit : chocolat fumant, toasts beurrés sur un plateau garni d’une rose blanche dans un soliflore d’argent.

 

En principe, je ne déjeune pas au lit ; je n’aime pas cet inconfort où le plateau oscille sur les genoux comme une nacelle prête à chavirer au moindre zéphyr.

Mais à deux, comme ce fut délectable de grignoter à belles dents les toasts craquants ! Qu’importe si le plateau tanguait et si le chocolat odorant a versé dans la soucoupe ….

 

Je ne vous décris pas le reste de l’histoire, des yeux chastes pourraient s’offusquer à la lecture de nos ébats.

 

Ce que je peux, en revanche, vous narrer, c’est que nous venons de passer une nuit détestable.

 

Mon dos est tout râpé par les miettes de pain qui sont restées entre les draps du lit, souvenirs du  petit déjeuner d’hier.

 

Mon amoureux est de mauvaise humeur et me refuse  son baiser matinal.

 

Je viens de comprendre ce que disait bonne-maman quand elle affirmait que "comme on fait son lit on se couche". Je réalise la sagesse de cet aphorisme qui va plus loin que la prescription ménagère d’avoir à entretenir son intérieur chaque jour …

 

Comme quoi même au-delà de sa vie, bonne-maman continue d’éclairer ma route comme le phare en mer guide le marin aventureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 
 
Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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