Roland Rutili

 

 

 

(France)

 

 

SUR L’ÉTAGÈRE

 

-Tu as l’air bien sage sur ton étagère, … mais tu me nargues effrontément !

Que peux-tu bien penser, en me voyant posé telle une potiche, sur ce siège à roulettes de skaï bleu clair ? Le regard braqué, opinant de la tête, agité des mains !

Oui, bien sûr ! Mais quel sofa  ce siège ?

Rembourré à souhait, dossier confortable … Sellerie restaurée par d’habilles mains, assise rotonde, moelleuse, creuset des culs musiciens, comme chez le dentiste.

Oui, c’est assez exceptionnel de passer son temps, beaucoup de temps, chevillé sur un tel trône. Somme toute, il n’est pas fait pour se dandiner devant

un ordinateur ! Ce voltaire de luxe…

 

À la différence du dentiste qui l’utilisait … et qui a su faire du blé, toi, tu te noies dans le temps ! Sais-tu au moins, si ce que tu tires des entrailles de la toile du net, te sera utile ou pas ? C’est plus que moins sûr, et plus que plausible, tu emporteras le tout dans ta tombe, sans avoir changé une chiquenaude au monde. L’écharde d’ennui ravinant ta chair  et celle de tes semblables, te mine, mon pauvre  homme !

 

Ça suffit. J’en ai assez entendu, ho, pour qui te prends-tu ? Ta dorure, c’est du toc, tu es totalement soumise à mon bon vouloir ! Cela fait des  lustres que je ne te soulève plus.

 

A la poussière amassée à ton pourtour  se juge ton inutilité …

 

Là, plantée dans ce rayonnage, jette un regard autour de toi, tu es ridiculement petite, la naine de tes congénères ! Et pour ce qui est de ton timbre n’en parlons pas …   Inexistant !

 

La plus grosse enceinte acoustique du Galaxie ne réussirait pas à faire entendre ta voix, fluette, timide. Sache une bonne fois pour toute que ton existence tient à ma volonté  de t’accepter  dans mon décor ! Mon …  décor. Point barre …

 

À tout moment tu peux finir dans une piteuse  brocante  parmi les puces des objets  tout aussi inutiles que démodés. Pire… à la ferraille !

 

Bon ! Ne te fâche pas, je ne voulais pas me mesurer au bras de bronze avec toi !  Ce n’est pas sans raison que tu m’as recueillie, avec la myriade d’objets qui t’entourent.

 

Je voulais juste attirer ton attention.

 

Nous sommes plusieurs centaines en ta compagnie, formes et supports au contenu riche de nos variétés, résolument abandonnées. Toi tu es rivé sur cet écran que nous maudissons, et avec toi, des millions de tes semblables. Tiens ta femme elle, est de mon avis, bien sûr …

 

Vous êtes sourd au subtil, vous ne seriez qu’ignorance  si … ;  de la taille de pierre,  au papyrus, du papyrus au parchemin, du parchemin aux livres, il ne vous était parvenu, les parcelles de connaissance dans la foire fouille de la  menterie.

 

De générations en  générations,  vous vous êtes succédé sur cette planète accumulant les bourdes sans pareilles.

Alors écoute moi bien, je suis peut-être tous ces qualificatifs dont tu m’affubles, je dis bien, peut-être, et plus encore…  si tu le veux …

 

Mais sous mes apparences rustiques, je nourris un raffinement extrême, le ressenti  symphonique du substrat de tes… livres, de tes… dictionnaires, de tes… encyclopédies,  de tes… glossaires, de tes… disques, de tes… bandes magnétiques, de tes… Digital Versatile Disc, et même, au profond de l’âme de ton ordinateur,  la toile d‘informations qu’il génère.

 

Mieux ! Je te dirais mieux  encore ! Mes pulsations attisent leurs essences, marient leurs caractères, leurs vocabulaires, leurs orthographes, leurs conjugaisons, leurs syntaxes, leurs chroniques, leurs rhétoriques, leurs philosophies.

 

Je suis la petite clochette aux mille élixirs, mon tintinnabule engendre  les synthèses qui t’emplissent d’aise. Plonge dans leurs intimités, délaissées pour ton MAC …

 

Lève  les yeux : sur les étagères, les savoirs sont alignés à t’embrouiller les mirettes.

Sois attentif à ma plainte, car en te nourrissant de leurs substances, tu risques d’être un singe savant, une  cloche … quoi !

 

 

MADAME !

 

Prête à s’enrhumer à la première brise printanière, longue, sur tige, précieuse bêcheuse, taille parfaite, blonde dans son corps, brune par ses manières, elle dédaigne hautaine, les futilités de l’existence.

 

Drapée dans son manteau d’hermine, elle baguenaude dans les salons de thé, les casinos, les bars les restaurants, les cafés concert, les salles de danse, les manifestations, nul lieu où elle ne passe et repasse. Suspendue aux doigts diamantés, elle jaunit les arpèges des indigents.

 

Omnisciente, et par ses contenances princières, elle a conquis la planète.

 

Jamais le moindre toussotement à ses lèvres, rien ne la gêne, elle raffole de    la combustion de ses propres entrailles. Il faut tenir son rang !

Paraître, vaille que vaille, paraître …

 

Et…  Pour la première fois, après toutes ces années, incommodée, elle extrait

de son étui un mouchoir brodé à ses initiales,

 

« Marlboro », dont elle recouvre  sa bouche élégante et son nez  aquilin.

 

Retenant ses imperceptibles convulsions pour ne pas attirer le regard, elle se plonge dans une inconfortable position, explose dans une quinte de toux bruyante.

 

Le mouchoir s’envole, au diable le paraître, la voilà expectorant ses poumons ne sachant à quel élu se vouer pour retrouves ses contenances …

 

Moi je flotte au-dessus d’elle, embuant ses mirettes.

 

Après tant et tant d’années de vie commune, d’une fidélité qu’un chien ne saurait égaler … Jamais je n’ai reçu d’elle une parole douce, jamais une main caressante, jamais une délicatesse, une intention…  Et aujourd’hui, dans son  désarroi, Madame daigne lever son regard sur mon existence.

 

Insécable duo, tantôt bleuté, tantôt grise, tantôt noire,  je suis là, accompagnant ses faits et gestes.  Je suis fumé, la fumée  de  Madame !   Tôt ou tard, je fais pleurer, tousser, cracher en tout lieu.

 

Malicieuse …  Patiente, par-dessus tout patiente,  plus que malicieuse,

j’évolue  évanescente, tantôt  laiteuse tantôt opaque, mouvant  panache  envahissant  l’atmosphère, impossible de ne pas me regarder, me sniffer !

 

J’occupe tous les intervalles, du dedans et du dehors, couvrant ses extravagances.

 

Madame, vous ne faisiez  pas dans la dentelle, vous crapotiez, vous chicotiez, vous susurriez, vous combustioniez  à petite bouffées, avec des airs de donzelle !!!

 

Vous toussez maintenant ? Vous ?! Belle dame indisposée  par vos propres ronds de fumée ?

 

Je ne peux contenir ma joie, j’en ris d’aise, que le plus grand bien vous emporte, mais crachez donc, à petit morceaux goudronneurs, viscères et  poumons dans ce cendrier, que les pluies torrentielles vous engloutissent vous et vos bonnes manières.

 

 

 

 

 

 

 

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Roland Rutili ne comprend pas le monde d’aujourd’hui. Surtout son fonctionnement robotique. C’est pour cela qu’il s’adresse souvent à la poéticité des énergies interplanétaires… Il tient des conférences publiques sur où et comment sur-vivre naturellement dans un monde artificiel…

 

 

 

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