Rodica Draghincescu & Gérard Truilhé

 

Rodica Draghincescu

Gérard Truilhé,

 

 

 

 

 

éditeur bibliophile

 

 

(RODEZ/France)

 

 

L’EDITION BIBLIOPHILE

                                

La peau qui se livre

 

R.D.: – Gérard Truilhé, vous êtes éditeur. Petites collections bibliophiles de poésie. En même temps poète, graveur, musicien. Traitez-vous le livre de poésie en objet d’art, en bijou ?

 

G.T. : – Découvrir un poème, un auteur, est une rencontre rare. Pour accueillir et fêter l’événement, j’ai besoin de construire un nid dans lequel le poème se sentira au chaud, protégé ; puis ce nid voyagera de main en main.

 

R.D. : – Votre travail est celui d’un artisan manuel. Vous sentez la magie des mots avec la peau. Combien de temps mettez-vous pour faire un livre ? sous quelles conditions éditez-vous de la poésie ?

 

G.T : – Il me faut des mois pour faire un livre, et pourtant les livres que je réalise ne sont pas épais, une quarantaine de pages environ. J’ai besoin de la lenteur pour imprimer. Le temps ne compte pas. Je ne lutte pas contre lui puisqu’il est le complice avec lequel je vis. J’ai besoin de lui pour lire le texte, m’imprégner des mots boire jusqu’à la lie son nectar, baigner dedans comme dans une eau nourricière. Puis je choisis le caractère des lettres, le papier ainsi que son format que je coupe à la main, jamais au massicot ; toujours des papiers à la forme (vélin d’Arches, BFK de Rives, papiers moulins pur chiffon) qui réagissent bien à l’impression typographique. J’ai besoin d’un papier amoureux. Je compose à la main, au plomb mobile  et tire les livres sur une platine, une « Victoria », qui a été construite en Allemagne au début du siècle dernier. Les tirages limités varient entre 50 et 100 exemplaires environ.

 

R.D. : – Comment choisissez-vous les auteurs ?

 

G.T. : – Les auteurs accueillis aux éditions TRAMES  sont toujours des rencontres heureuses qui en fait n’en sont pas,  car je crois à la destinée des chemins qui se croisent. Peut-être est-ce la poésie qui nous choisit ? En tout cas elle m’entoure d’amis.

 

R.D. : – Une fois le livre édité, résumez-nous s’il vous plaît, le voyage de ce livre dans le monde. Que faites-vous pour soutenir la vente et l’achat de vos livres ?

 

G.T. : – Le livre achevé d’imprimer est présenté dans des galeries, des salons du livre d’artistes et dans quelques librairies spécialisées. En fait le parcours est semé d’embûches, car les amateurs de ce genre de livres ne sont pas légions. Ils hésitent avant de dépenser une somme relativement importante pour acheter un tel livre. Je pense qu’il y aurait beaucoup à faire pour initier et « éduquer » les gens afin qu’ils découvrent et reconnaissent ces éditions au même titre qu’une peinture. Une chose certaine, ces livres ne seront jamais mis au pilon et ne subiront jamais la pression de marché du livre de consommation qui foisonne, empoisonne et asphyxie le devenir de l’édition. J’espère que les livres que je réalise me survivront ; ils m’empêchent de mourir. Ils sont ma métaphore, mon devenir…

 

R.D. : – Quels sont les peintres qui accompagnent vos livres ?

 

G.T. : – Les livres que je fais sont toujours accompagnés d’une ou de plusieurs œuvres d’un artiste qui travaille en osmose avec le texte. Ainsi ai-je travaillé avec Dagmar Martens, peintre hollandaise qui vit à Gordes, Marie-Christine Gayffier qui est aussi poète, Claude Malchiodi, Valentin, Bruno Foglia, Claire Pichaud. J’ai aussi réalisé des gravures pour certains livres comme « Le visage intérieur » de Bernard Noël, « Peut-être hier » de Rodica Draghincescu, « Poème » de Gaston Puel etc.

 

R.D. : – « Trames », une petite maison d’édition, a d’excellents auteurs de poésie. Il vous est impossible de payer des droits d’auteur. Je suppose que vos poètes offrent à « Trames » de beaux manuscrits en cadeau, en signe de respect et d’admiration pour le talent de leur éditeur, pour votre renommée  grandissante.

 

G.T. : – Les livres que je réalise sont partagés en parts équitables entre l’auteur, l’artiste, ce qui règle le problème des droits d’auteur.

 

R.D. : – Quels sont selon vous en France les plus connus des petits éditeurs ?

 

G.T. : – Il existe en France tout un réseau de « petits éditeurs ». Les plus connus ? « Fata Morgana », « Jacques Bremond », « Les petits classiques du grand pirate », « Callodion », « La Cerisaie » etc. Nous nous croisons parfois lors du salon de livres d’artistes ou bien nous nous lisons dans des revues spécialisées comme « Arts et Métiers du Livre ». Il existe en France quelques salons consacrés aux livres d’Art.

 

R.D. : – De nos jours, plus que jamais, quel serait le rôle social de l’éditeur ?

 

G.T. : – Inciter les gens à se connaître, donc à se tolérer, à accepter les différences de cultures, de religions, pour ceux qui en ont. Ce sont ces différences qui devraient engendrer la vie et non la mort. La vie c’est comme un prisme avec des milliers de lueurs ; chaque lueur un battement de cœur, un souffle, une vérité que l’on doit protéger. Les poètes qui m’ont confié leurs mots sont des poètes de la vie, d’une transcendance, mais d’une transcendance qui n’est pas la verticalité.

 

R.D. : – Les prochains livres ?

                                    

 

G.T. : – J’ai achevé d’imprimer un livre d’un grand poète espagnol, Antonio Gamoneda, avec  des peintures originales de Claire Pichaud ; puis il y aura Franco Loi, un poète italien, le japonais Hisashi Okuyama, Serge Pey, peut-être Yves Bonnefoy, encore Bernard Noël, mon voisin de cœur… J’ai besoin de vivre longtemps…

 

 

                                      

 

 

http://editions-trames.pagesperso-orange.fr/

 

 

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