Rodica Draghincescu

 

Pourquoi écrivons-nous ?

 

 

Maxime Dross, Fleur

 

 

L’écriture est un moyen de transport en commun, vers l’ailleurs ! Non-stop, presque gratuit, première classe, vitesse adaptée à nos besoins perceptifs, ainsi qu’un jeu complexe d’allers-retours et de billets doux entre les autres et soi-même, entre le monde tel qu’il se montre à nous et notre sensibilité toujours fragile, mutante, en devenir.

L’imagination se laisse deviner en nous dès notre enfance, sous la forme d’une prédisposition à la rêverie, au jeu permanent et imitatif avec les contes de la nature (on parle en douceur à un arbre, à un oiseau, on imite un dragon, un chevalier, une princesse ou une sorcière, on pense à des voyages hors mémoire, etc).

La première envie d’écrire se manifeste d’abord par un imaginaire atypique, travesti en paroles de refus et épisodes de forte solitude, émerveillements et étonnements devant la beauté ou la laideur de l’environnement, sensations insolites, poussées à fond. On dénomme souvent cette envie talent, don, capacité, prédisposition artistique, fragilité créative, sensibilité particulière, qui surviennent à n’importe quel âge à brûle pourpoint ou qui agissent imperceptiblement durant la jeunesse et font irruption à l’âge mûr. Il faut savoir qu’il n’y a ni formule ni définition pour obtenir l’intégralité de ce mirage.

Et il se fait qu’un jour, nos mains ne nous obéissent plus, elles gagnent leur indépendance : marchent, parlent, s’éloignent, reviennent et repartent, nous rendent tristes ou heureux, nous font pleurer ou rire, deviennent sentimots. Cela signifie qu’elles sont, imaginairement, en pleine transe ou innovation anatomique. Les mains s’inventent une autre topographie de la chair et des organes, une autre fonction, un autre sens, un nouveau rapport à la vue et à la langue.

Quand nos mains nous (dé)écrivent, entre elles et nous, se produit une métamorphose, leur expression devient amoureuse (l’amour ici représente l’étrangeté d’une situation, le frisson du besoin). En écrivant, on se substantialise, on se concentre, on réfléchit intensément à (…) et on se dissipe à la fin pour mieux se (re)chercher après. Les mains alignent nos pensées, et les lignes soignent nos cœurs. Et nous ? Nous, nous nous y jetons, nous y croyons avant de tendre nos bras vers le ciel (là il faut imaginer la Muse) et nous nous lançons. Nous commençons à commencer, volons, survolons le plat relief de notre quotidien. Nous montons, nous traversons les nuages et les soleils des paroles. L’air est pur, la terre si belle ! La fulgurance de la lumière nous extasie et nous découvrons l’inconnu que nous sommes. En hauteur, nous apprenons à respirer autrement, nous sommes au début de nous-même et de toute chose … avant de retomber sur notre feuille de papier, ou sur notre écran pour effectuer le premier geste de sauvegarde. Et c’est reparti : on (se) raconte, on se parle, on est à la quête d’un nouveau rationnel, d’un lieu de rencontres, de nos retrouvailles avec notre propre histoire, avec notre part d’humanité.

Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi tant de gens écrivent-ils ? (Ecrire dans le sens de rédiger, témoigner, inventer un petit monde, transcrire des idées et des sentiments).

D’abord, il y a le plaisir d’écrire, cet appétit, ce tendre frisson que l’on ressent, qui nous parcourt quand nous marions les mots, et, sitôt après avoir fêté les noces de nos émotions, nous nous revoyons et contemplons la nuit d’amour entre les principaux protagonistes, leurs mots amoureux, avec un faible/intense sentiment de satisfaction.

Pour certaines personnes, écrire est une façon de réparer ou de séparer des souvenirs, de s’exonérer de telle ou telle histoire sentimentale, une façon d’y réfléchir, de s’en prendre à (…), de se moquer de (…), de faire le point, en les minimisant ou les exagérant au besoin. « C’est un exorcisme de l’âme au bout des doigts ! » m’avait confié un jour le jeune poète Maxime Dross. Avoir l’envie d’expliquer à d’autres ce que l’on éprouve aujourd’hui ou ce qu’on a ressenti jadis permet de prendre de la distance (…), de dédramatiser les amertumes et d’accepter la vie.

« Réussir un livre est bien plus fort qu’un coup de poing ! » C’est un pugiliste qui le dit. Hurricane Carter, film américain inspiré de la biographie d’un boxeur des années 60, présente aux amateurs de cinéma, un plaidoyer vrai au sujet de l’impact de la parole écrite sur les gens. Le skazka du long métrage nous raconte en paroles et images, la rédemption d’un “mauvais garçon” noir qui se fait emprisonner injustement alors qu’il avait déjà payé pour ses erreurs.

L’écriture et la lecture peuvent-elles changer une vie ratée ? Il faut l’espérer, car le bonheur de composer (et d’écrire) redonne confiance en soi-même. C’est par l’écriture que Rubin Carter regagnera son équilibre, sa paix et sa vérité intérieure. Et puisque tout livre trouve son lecteur, le roman autobiographique de R. Carter en trouvera au moins un. Celui qui prendra la décision de rechercher/de comprendre/de s’intéresser à son auteur. A son lecteur passionné, Carter confie: Ecrire un bon livre c’est plus fort qu’un coup de poing !

Tantôt réelle, tantôt hallucinante, notre vérité intérieure est vacillante. Nous ressentons partout ses oscillations. La recherche d’une vérité qui nous est propre, caractérise toute identité humaine. Nous n’écrivons pas toujours pour être repéré (dans le sens de lu) ou pour être en dialogue. Cette constatation peut paraître stupide mais il est important d’être lu, d’avoir des critiques (bonnes ou mauvaises).

Lors de mes entretiens avec des écrivains contemporains européens, certains m’ont avoué que la critique littéraire ne les intéressait guère. La critique et la publicité assurent l’intérêt des éditeurs et les ventes des libraires, à quoi cela sert-il alors d’affirmer : L’opinion avisée d’autres gens ne m’intéresse pas ? Peur du qu’en dira-t-on ? Peur des louanges ou de mots blessants? C’est compréhensible mais à partir du moment où on a pris contact avec un éditeur et qu’on lui a donné l’accord pour nous publier, on devient, tour à tour, sujet, bonne référence ou cible. Des difficultés inhérentes.

L’écriture est un long dialogue avec soi-même … apud Nathalie Sarraute

Bien sûr, il y a des gens qui écrivent pour seulement écrire et communiquer, écrire et partager leur écriture. D’autres écrivent sans rien se proposer. Ecrire dans l’enchantement d’écrire. Ecrire. Pour accoucher de soi-même sans douleurs. Accoucher le soi-même de soi-même sans douleur. Ou l’accoucher de l’Autre qui simultanément nous accouche de lui-même ! Inventer la posologie du sens unique mais pourtant commun. Créer des liens, nourrir l’Autre et s’en nourrir.

Ecrire ? Il y a quelques décennies le journal Libération demandait à des écrivains de renom pourquoi ils écrivaient ? A cette question encore à la mode, Samuel Becket répondit : « Bon qu’à ça » Eloquent, son humour noir et définitif avait résumé le fond et la forme d’une pensée et d’une œuvre à part.

Ecrire c’est créer une présence, remplir ce qui nous manque. « Tout commence à partir de ce manque » dit le poète belge Eric Brogniet. Ecrire. Sur le vide de la vie ? Sur la vie du vide ? Décrire le vide plein, l’absence noire. Redéfinir le vide vidé, l’absence blanche. Ecrire de la poésie ou de la prose ? Qu’importe ?! La poésie protège les mystères des prosateurs, elle les garde chiffrés mieux que tout autre énoncé. Les poètes habillent et habitent les frontières des vérités (absolue et relative), (ren)forçant le fini par l’infini et le visible par l’invisible. Leur nature est non de dissimuler mais bien de laisser deviner leurs symboles. Car qu’est la culture sans poésie ? L’humanité sans poésie est une fin quelconque.

Plus près de nous, Jean d’Ormesson essaie d’expliquer à sa façon, l’acte d’écrire : « Ecrire, c’est inventer avec des souvenirs. » En écrivant, on extrait de soi des réflexions, des sentiments et des épisodes sensoriels intimes et dangereux, tantôt enrichissants, tantôt banals ou fabuleux, mais toujours soumis à la pérennité que leur confère l’écriture. Une fois notées et métamorphosées en pages de littérature, les paroles sensibilisées vont porter une trace, appelons-la signature, plus ou moins fidèle de la pensée, ils vont projeter sur la feuille de papier (l’une des surfaces de l’âme), notre vie intérieure, avec ses abysses labyrinthiques (bonheurs, malédictions, découvertes, preuves de courage et de sagesse, révoltes, passions, etc).

Les fils mêlés du noeud gordiennement artistique sont difficiles à défaire. Comment guider cette action ? Et en a-t-on vraiment besoin ? Car seulement, elle compte. Jamais son résultat et son interprétation. L’acte d’écrire a pour lui le fait que l’écriture n’attend jamais rien de son scripteur et, quoi qu’on le juge ou préjuge, elle, l’écriture, subsistera. Pour qu’elle s’en porte garante il lui faut au moins un témoin, un lecteur, une sage-femme, tout comme Aristote ou Socrate l’ont été dans leurs dialogues avec leurs dialogueurs.

Pourrait-on évoquer la péridurale de l’imagination ? Accouche-t-on de son imagination même avec douleur ? Tout être humain a de l’imagination ! A en revendre ! Alors ? Pourquoi cela ne lui suffit-il pas ? Pourquoi faut-il assumer ces épreuves douloureuses et la douleur mère pour accéder à une imagination créatrice et surtout à son langage chiffré ? Des chiffres et des symboles chiffrés qui mènent aux trésors de l’imaginaire ? (…). A mon sens, si cette métaphore tient, c’est parce que l’on est « fatalement malade » de quelque chose de beau ou de laid, et que l’on se met en nécessité de mettre bas, de s’en libérer (…), de se libérer d’une grossesse, d’un brouhaha des pensées, d’un poids intérieur qui alourdit notre respiration et notre conscience. La métaphore tient encore lorsque l’on remarque que le nouveau-né, notre texte, est heureux et crie muettement dans ses pa(m)p(i)ers, couches – papyrus, d’une façon analogue à son accoucheur. Serait-ce là l’acte indolore d’un acte d’écriture réussit ? Oui, pour les uns, non pour les autres… Cela dépend du vécu et de son dire.

Comment accouche-t-on de la littérature ? Accouchement douloureux ou accouchement indolore ! Le temps y a un mot à marquer et un soin à faire. Faut-il que cet accouchement soit célébré dans un absolu silence, ou avec des mouvements et des sentiments stylés, naturellement neutres ou abstraits.

A l’origine, l’être humain reçut une nature originale et poétique. Les contraintes et les contrats que la société lui imposa au fil des temps ont affecté nos différents âges biologiques et notre créativité primaire. L’humain se ratera toujours après l’enfance. L’âge adulte ne lui permet que de récupérer et de réparer les investissements et les dons perdus depuis sa prime jeunesse …Tout enfant est artiste en miniature. L’artiste adore jouer, il garde encore la fraîcheur, l’innocence et la crédulité de l’enfant. Je (pré)suppose que l’on vient au monde avec une prédisposition pour ce qui est captivant, beau et bon. Nous essayons de préserver en nous, dans les plis secrets de notre âme, un cachet particulier, un style, un imaginaire intime, sensuellement profond. Le mal et ses malheurs, nous les connaîtrons plus tard, ils nous seront appris. Même si notre pureté native se laisse affecter par les impuretés de l’extérieur, même si notre société nous exploite psychologiquement, nous explique et nous implique socialement, un jour, notre bonne nature, nos qualités purement humaines reviendront à nous sur le terrain des arts et des jeux artistiques.

L’énigme de l’écrit se renouvelle et s’approfondit chaque fois que l’on essaie de l’expliquer. Jamais l’acte d’écrire ne nous impose le devenir, le ce qu’on appelle devenir écrivain mais bien le devenir autre chose. Ecrire = capter et rendre l’essence de notre monde au Monde.

La qualité en littérature et en art a du bon sens. Qu’est-ce le bon sens appliqué à l’originalité et au style que réclame une œuvre ? C’est le soin d’employer les matières et les mots dans leur vrai sens, dans la géométrie du cercle, comme nous l’aurait conseillé Blaise Pascal, et autant que possible dans leur sens le plus restreint et le plus certain, afin de faire voyager le lecteur plus loin, de le promener sur la surface imaginaire et polysémique de nos mots les plus chers.

L’écrivain lance, élucide ou apaise des énigmes. Il est dans une situation spéciale, il est en cas et position de danger. De plain pied, il est corps d’ange créateur et ne le sait pas. L’écrivain est en danger d’ange. L’écrivain est le plus beau danger de l’ange, celui qui le mettra en situation de parler. L’état d’ange créateur (ou de Muse) n’est pas un état normal ; il correspond à une sensation d’impondérabilité, de chute libre et continue. Son écriture (état de transe) descend du Ciel des symboles sur l’océan blanc et neutre de la feuille et n’est pas toujours la transcription ou la réinterprétation d’une histoire réelle qu’il a emmitouflée dans sa tête, mais bien un modèle à rebours, d’angélisation, de cielisation, de communication sourde-muette, en braille, à fleur de peau, d’œil et d’oreille, sans réserve et peur des civilisations (…). La dernière étape, hors transe, la plus importante peut-être, est la descente, l’atterrissage et la prise de connaissance, qui reste à venir (…).

« On ne naît pas auteur, on le devient à force d’écrire. » affirme Nicole Biagioli-Bilous, professeur de langue et littérature françaises à l’UFM de Nice. Je dirais, pour mieux mettre en évidence le don de l’écrit : nous naissons ange ou muse avant de perdre nos ailes et notre transe au fur et à mesure qu’on nous raconte pour qu’on apprenne à parler mais on le redevient invisiblement/mystérieusement à force d’écrire. En écrivant, nous rajeunissons, nous (r)angenissons, nous retrouvons le bonheur d’exister dans la seconde.

A quoi sert d’écrire de la littérature et de la donner à lire aux autres?

Question fumeuse, un peu comme A quoi cela sert-il de poster une lettre ? Et puis les méfiants, me corrigeraient : en plus, à quoi cela sert-il de créer une revue de littérature ? C’est comme si l’on ouvre une lettre qui arrive en réponse à la nôtre : on en extrait fiévreusement le contenu. Nous nous attendons à tout et à rien. Nous sommes destinataire et destiné au message qui nous concerne ce qui donne un peu de sens à notre quotidien.

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