Rodica Draghincescu

(France)

 

La fée des diables

(Le journal qui tue ses lecteurs)

 

 

(traduit du roumain par Nicolas Cavaillès)

 

L’amour est la seule passion qui se paye d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même.

Stendhal 

I

Position d’attaque

Frau Helga s’empare de ma valise, la jette dans le coffre de l’Opel noire, et Guten Abend, de la poche droite de son pantalon elle sort ses lunettes, se les enfonce dans les bajoues, ensuite, fière du nouveau look*, demande mes papiers. Je les ai fin prêts, et les lui tends. Helga marmonne un Danke ! Moi, je ne comprends rien, je la regarde jusqu’au fond de ses binocles, et ses verres tendance batracien ne m’intimident plus. Ce n’est qu’une fonctionnaire occidentale. Je me donne du courage. Au fond, je ne suis ni ancien agent de la Securitate de Ceausescu, ni pute, ni voleuse, ni trafiquante, ni criminelle. De quoi aurais-tu peur, mon poussin ? Baisse pas la tête, me dis-je, t’as reçu une bourse d’étude. T’es bonne, tes papiers sont en règle.

 

Passeport, visa, assurance maladie, visa, assurance maladie, passeport, visa, passeport, assurance maladie. Elle vérifie les coordonnées. 3 fois. Prononce horriblement mon nom de famille. 3 fois. Elle s’applique à remplir les formulaires prévus, puis me donne à signer en bas de chaque page. Oui, je signe, mais je ne sais pas ce que je signe. Contente d’elle-même, Helga me suggère d’ouvrir la valise du coffre.

 

Ja, ja, gut ! Elle tousse. S’interrompt de temps en temps pour cracher dans un kleenex. Ses yeux s’exorbitent. Ja ! Gu (…) ut. Recrache à profusion. Zum Teufel ! Tousse à nouveau. Verzeihung ! – s’excuse-t-elle, na, ja, es geht ! Celle-ci c’est Helga Schinken. Noch ein Mal Verzeihung ! – s’éclaircit-elle la voix. Me tape sur l’épaule droite, s’excuse comme si elle m’avait tuée. J’ai la chair de poule. Je chuchote : Ok ok, no problem ! Elle se tait une seconde. Mi sérieuse, mi moqueuse, se met à me reprocher des cheveux trop blonds, trop ébouriffés, sans aucun rapport avec le visage imprimé sur les documents roumains envoyés par la poste. Son regard se fige sur mes cheveux de blé dans le vent. La Fraufraulein montre du pouce la noirceur et la coupe des photos d’identité et vice versa: Warum sind Sie so (…) ? Ma foi, que dois-je lui répondre ? Elle me pousse dans sa bagnole sombre.

 

19h 55. Arrivée à la destination finale. 19h 56. Je fuis vers la lumière. M’enfouis dans la lumière ? Oui, c’est ça ! J’ai du mal à tenir la cadence de ses brodequins.

 

Stuttgart. Château Solitude. 19h 59.

 

Maison 3. Clé numéro 30. Chambre 30. L’ancien logis des chevaliers du Herzog Karl Eugen de Württemberg. Charles Eugène, comme l’appelaient courtoisement les Français. Ce prince s’est fait construire au XVIIIe siècle, un château d’été, selon les rêveries philosophiques de Rousseau.

 

20h 00. Le studio pour boursiers ne fournit pas le linge de lit. Les chevaliers d’autrefois ignoraient l’usage de couvertures, couettes douillettes et autres oreillers. Dormaient-ils sur des barbelés ou sur de grosses femmes tout en duvet ?

 

20h 32. Encore étourdie, je m’efforce de mettre au point ces détails :

 

1. On m’a dit d’apporter des draps. Bon. Je les ai apportés par avion. Voilà*.

 

2. Il est 20h 33.

 

3. La maison 3 a quelque chose d’un hôpital psychiatrique.

 

4. Noir, blanc, blanc écaillé.

 

5. Fauteuil, lit, table, chaises, téléphone préhistorique, lecteur de cassette en panne. Je croupis dans ce désert.

 

6. Après le coin de la première pièce, celle qu’a aussi habitée Maître Schiller, lors de ses études militaires – quelques lampes rustiques, bidules, gadgets, machins.

 

7. La cuisine ? Une idée vague : trucmuches, ustensiles dans le genre.

 

8. L’aile droite, la partie destinée aux boursiers occidentaux, est la zone endimanchée.

 

9. L’aile gauche, simple, sans chichis, prédestinée à ceux qui viennent des pays pauvres, est modulable pour les cas d’urgence ou le festif.

 

10. La clé numéro 30 et sa petite étiquette rouge qui désigne le numéro de la chambre. 30. Maison 3. 3 étages. 33 studios. 33 boursiers. Ces combinaisons de 3 me font penser aux années d’études de l’époque Ceausescu : sous-nutrition, restrictions, interdictions, obligations, déceptions, disparitions. Jeunes gens dans des locaux pauvres, poussiéreux, délimités par des couloirs nauséabonds. 3 grands amphithéâtres humides et noirs, munis de tables et de chaises bancales. Les 3 portraits, datant de la jeunesse fertile du conducator. Les 3 Nicolae accrochés aux murs parmi des pots de fougère et de géranium, les 3 à la cravate orange, multipliés, photocopiés et encadrés à l’infini. Les 33 salles d’étude, leurs 33 drapeaux nationaux rouge-jaune-bleu en soie chinoise, de sous lesquels tombaient les billets doux des étudiants en quête d’un idéal.

 

Taratata, les trompettes ont sonné, /Taratata tous rassemblés on chantait :/ Merci, en cœur, notre parti, du fond du cœur. Cette musique de suif et de sauce à l’ail rance suintait de la radio du concierge et s’étalait sur les parois de l’édifice. Au rythme des valses révolutionnaires, les femmes de ménage, rouge aux lèvres, parfumées à l’eau de Cologne, ramassaient les conserves vides laissées dans les toilettes, triaient les mégots selon dimensions et prix d’origine tout en discutant pain, sucre et huile rationnés.

 

Dans les couloirs universitaires, à tout vent, les paperasses et les débris tournaient en rond. Les jupes des tziganes récemment embauchées par l’administration s’affairaient sur le tempo des godasses et des balais de paille. Ce va-et-vient de sorcières à califourchon sur les outils « officiels », provoquait un grand émoi parmi les cafards noir corbeau et les blancs-becs à la moustache naissante. Les uns et les autres s’esquivaient face au déluge balayant.

 

Un courant d’air mortel serpentait à travers les fenêtres brisées, remises en état avec du carton. Vers midi, s’il faisait soleil, les ruines des églises avoisinantes se reflétaient sur les portraits vitrés du conducator.

 

Au-delà des bosquets du Parc de la Jeunesse s’élevait le sulfureux 13, cube en ciment blanc, équipé du minimum nécessaire. Au rez-de-chaussée, un monsieur en blouse grise et au képi impressionnant, le chef du secteur, comptabilisait, tous les matins, les chiens et les chats errants. A midi après coup, il consignait la somme obtenue dans un grand livre rouge. A 3 heures il s’en allait, content de son devoir accompli.

 

Le foyer au numéro fatidique accueillait le nombre le plus important de chats de tout le quartier. Gentilles comme pas possible et débordantes de pitié, les jeunes philologues jetaient par la fenêtre des morceaux de fromage ou de pain trempé dans du lait. Le gardien et l’espion de service n’y voyaient pas d’inconvénient. Ils avaient eux-mêmes mis à la rue deux ou trois chattes pleines. Leurs péchés s’annulaient pour ainsi dire car ils n’engueulaient jamais les pucelles.

 

13 ? Un bâtiment. 13 dortoirs ou 13 salles d’étude ? Espèce d’abri-sous-roche. 13. Habitations petites et insalubres, 13 espaces enregistrés sur des plaques métalliques. Un je ne sais quoi multiplié par 13. Un 13 contre les intempéries, des chiffres rouillant royalement. A l’intérieur le modèle standard du confort roumain : lits superposés, 3 + 3, une table étroite au milieu, à 3 pieds. Une seule armoire pour 3 + 3 personnes. Et la cuisine que dalle ! Sorte de cellule multifonctions, étroite, dégoûtante en été, garde-manger des moustiques et mouches obèses, – gaie, accueillante et chaude quand vient l’hiver et que les gens se rassemblent. Commérages, contagions des rires, petits dîners avec cervelas, pain blanc et vin, dans les odeurs de cigarettes et d’humidité.

 

Le terrible 13 ? Buanderie et douches communes, une seule et unique salle par étage avec 3+1 toilettes à la turque, occupées tout le temps, pas la peine d’en rajouter, bref, foyer pauvre, sans chichis Jet Set.

 

13 + 5 ! Après le 13, excessif comme un abysse, encore 5 foyers identiques de l’UTM, et voilà le 18, du même acabit. Près de l’alimentara « Le Bâtisseur », vers la chaussée qui mène à la ville de Buzias, parmi des mares verdâtres, grenouilles, serpents, roues de voitures et cadavres d’animaux, juste au milieu des rosiers sauvages, se trouvait le foyer numéro 18, que les étudiants avaient surnommé « la raie à pellicules ». 270 portes au total, avec des planches clouées en guise de « réparation », s’ouvrant sur des intérieurs étroits et bas de tête. Le 18, l’absorbeur ou le cercueil social. J’y ai été obligée de m’encadrer pendant quelques semaines après la rentrée, pour avoir droit à une bourse d’étude. Lettres, bizutage, temps mort. Ceux qui ont préféré les chambres sous-louées en ville ont été considérés comme « des traîtres bourgeois ».

 

Stuttgart. 3, 30, et 13 (– 1) mois de bourses. Ce lit étroit, dur à souhait. Au-dessus règnent encore les souvenirs de ceux qui ont habité ici avant moi : toute sorte de calligraphies incrustées dans la chaux des murs : Gde ti ? Ja ljublju tebja ! Déclarations d’amour, lettres cyrilliques, tâches, traces et dessins colorés. Bercée par les vapeurs de soupe à l’ail du restaurant voisin, moi, je plonge dans de premiers rêves souabes, protégée par les barreaux de la fenêtre ouverte et le portrait d’un chevalier d’époque.

 

5 octobre, 18 heures.

 

Solitude. Au-delà de l’entrée d’honneur, ce château a d’autres ouvertures, dont celle permettant l’accueil des touristes en groupes.

 

Quatre-vingt marches. Je monte sur la vingtième. Rencontre déjà un jeune ensommeillé, plein de plumes dans les cheveux. D’après le caméraman qui filme à deux mètres de nous, il s’agirait d’un acteur jouant un marié pour une pub culinaire. Il mange du jarret. Je descends. Apparaît aussi la mariée, jeune, blue-jeans, coupe garçonne. Elle mange une cuisse de poulet rôti. Le brouillard tombe.

 

Nous cherchons la porte de ma chambre. Nous veut dire moi et un papillon d’automne. Nous y entrons. Lui, il vole, moi, je marche. Le papillon s’écrase sous la table. Son mal progresse, devient un pont vers le reste. La forme du décès pourrait être celle de la lettre U. Je ressens la mort de l’insecte dans mes os. Les ailes du mort ont la beauté d’un U.

 

Le U du prénom de ma grand-mère Utza puisqu’elle est bien morte. Un U doré d’ailes et d’âme volante, U de Utza transformée en insecte à fleurs. Lorsque j’étais petite, Utza m’assurait que les papillons d’automne ne sont que des lézards magiques qui à la fin de leur vie s’incarnent pour une seule journée en papillons. Le lendemain de leur mort ils deviennent princes des neiges, possédant mille châteaux et mille rênes au Pôle Nord. Je l’écoutais bouche bée, soir après soir. Ses histoires à dormir debout me faisaient avaler les cuillerées de soupe. Malgré mon rejet, le liquide gras glissait dans la gorge. Ma bonne Utza, elle est morte il y a à peu près cinq ans. Les derniers mois de sa vie elle ne parlait plus qu’en vers. J’empaquette son papillon dans du papier alu’ et je le mets sous l’oreiller.

 

Ici, dans le pays blanc (les petits Européens, les nations balkaniques, appellent l’Allemagne le « pays blanc »), dans la chambre blanche, aux portes blanches et à la lampe allumée, on se croirait dans un sanatorium.

 

Lundi ou dimanche ? Gouttes de pluie. Et ces jeunes pas soignés sur eux, êtres bizarres, acteurs à réclames gastronomiques en train de filmer leur bouffe mouillée. L’Allemagne est un pays de gourmands. Je ferme la fenêtre et les abandonne tous à leurs ripailles, figés dans une photo de magazine.

 

Payée au mois, je me décris sur de longues feuilles de papier. Je livre mon intimité au kilo. A coqueter ainsi avec la littérature rémunérée, je finis par perdre la spontanéité. Me forge une prison. Reste là, près du téléphone comme auprès d’un instrument de torture. Je fais ce que je ne voudrais pas. Dingue, seule et sûre qu’il n’y a plus d’issue. Comme dirait l’autre, « partie pour un repos international ».

 

Du soleil ! Lundi. Les châtaigniers perdent petitement leurs feuilles dorées, ils ne peuvent plus les nourrir, ils s’en débarrassent. Sans chlorophylle, fatigués, ils se préparent à la dormance. Les feuilles prennent des teintes jaune, orange, brune ou même rouge. Automne. Vieillesse ? Déclin ? Dans le parc et dans la forêt du château, les coloris attirent les jeunes amoureux. Arbres robustes, séculaires, et arbustes, différents âges et espèces, idéale répartition. Après quelques semaines de soleil, les températures sur la colline peuvent générer les spectacles les plus flamboyants.

Il se fait tard. Les 3 belles gitanes qui ont passé leur après-midi à boire du café sur la terrasse du Schloss vont partir. Elles ont perché leurs bébés dans les sacs à dos. Les jouets trop vieux resteront abandonnés dans l’herbe. Cela me fera penser aux jeunes tziganes des contes fantastiques d’Eliade, à leurs lardons perdus entre les jambes des passants pendant que leurs mères fumaient la pipe et riaient aux anges.

 

3 heures du matin. Nuit des revenants, dans le langage de papi Peter. J’y goûte. Blottie dans des fauteuils en métal, me prélasse, paresse et caresse des yeux les chimères du plafond. Au dessus de la porte – le crucifix bouge. Sujets à mes caprices, ombres et bruits confus. Des corps impalpables s’allongent sur les murs :

 

Criaillements. Paroles émises à voix très haute en signe d’avertissement. Un petit tas de bois, un feu de cheminée, les silhouettes de deux chiens de chasse. Un enfant. FrieDRIch, le fils de Kaspar Schiller, joue encore dehors, on l’entend compter : 1, 2, 3, 4, 5 (…). Et : Arrête, rentre ! La voix de la mère, par l’ogive de la fenêtre, prend des allures de liane. Dorothea continue à l’apostropher : C’est trop tard. Viens, on a allumé les chandeliers. Allez mon grand, il fait nuit ! Une rumeur de foire emplit la maison.

 

Le petit Schiller aux yeux bleus et humides est dans les bosquets d’églantiers, avec ses lutins. Il est espiègle, essaie d’obtenir un délai : Nonnnn, je t’en prie ! Encore un peu, m’maaaan, nonnnnn ! L’écho est son meilleur ami : M’maaaan, nonnnnn ! L’instant d’après, il surgit là où personne ne l’attend. Il surprend les domestiques, les fait courir, les fatigue à mort. Une fois rassuré, il se faufile dans la cave sachant que les grandes personnes envoyées sur ses traces s’arrêteront, peureuses, sur la première marche qui avance dans le noir : Que notre petit monsieur Johann Christoph Friedrich veuille bien (…) ! Monsieur, c’est l’heure du dîner et du coucher ! Le coquin se tait, il se voit déjà victorieux. Deux-trois minutes passées, Frau Schiller, en personne: Je suis là ! Tu vas rentrer maintenant ! Le gosse s’esclaffe : Je rentre pas, non ! nonnnnnn ! Et la maman menace: Bon, je vais tout raconter à ton père ! Dans l’obscurité le mot « père » est phosphorescent et cinglant. S’il Vous plaît, non, jamais ça, m’man ! L’enfant décide de rendre les armes, capitule avec regret : Attends, j’arrive ! Le jeu de cache-cache avec die Mutter, il l’a toujours mimé sans problème, puisqu’il connaît par cœur sa maman Thea.

 

De jour, dans les recoins du jardin, ce jeu à qui sera le plus rapide, n’a pas le même goût de bonheur frais qu’il a la nuit. Ou bien, s’il l’a, c’est par hasard. Les faits et forfaits sont diablement plus vifs le soir tombant, surtout au moment où Herr Kaspar s’enferme avec ses bouquins dans la bibliothèque et ordonne qu’on ne le dérange pas avec des broutilles domestiques.

 

Herr Kaspar est quelqu’un de sérieux. Monsieur est un sage. Nous pouvons manger sans lui, puisqu’il en a décidé ainsi ! Dans la bouche de Dorothea, le mot « sage » a des sonorités pathétiques, surtout que le prêtre Moser répète à chaque fois qu’elle va à confesse : La crainte de Dieu, voilà quelle est la sagesse des sagesses ! La santé de l’âme réside dans la crainte du péché et non pas dans la crainte de son ennemi ! Prier et chanter la gloire de Dieu procure la paix à l’âme, l’équilibre, car seule la prière évite l’impasse ! 

 

En l’an de Grâce 1756, un régiment important du Prince Ludwig Eugen, devenu en 1793 duc de Württemberg, ce petit frère de Karl Eugen von Württemberg, et époux de la baronne Sophie Albertine von Beichlingen, arrive en Bohème. Un régiment d’infanterie comprenant 1217 hommes, 2 compagnies de grenadiers, 10 compagnies de mousquetaires, majors, capitaines, maréchaux-ferrants, tambours, trompettes, hautboïstes, éclaireurs, le tout faisant partie des armées autrichiennes qui se préparent à la guerre de sept ans (1756-1763). C’est ici que, touché par une épidémie, le régiment essuie des pertes considérables. Dans cette situation, Kaspar Schiller soigne les malades et dit des prières. Sous l’aile protectrice de Dieu, à la fin de la guerre, il rentrera chez lui sain et sauf. Tout en usant de ses connaissances médicales, en disant des prières au chevet des moribonds, il chantait la gloire de Dieu Frau Schiller raconte souvent les exploits de son courageux mari.

 

Le jour, Dri voit Ilka. Ilka est potelée, et elle a de très belles pommettes rouges. Anilka, dite Ilka, fille d’Almuth, la cuisinière des Schiller. Elle habite en bas avec les autres domestiques, brode des mouchoirs, des cols, manchettes, jabots et petits tapis à l’atelier situé dans la cour annexe du domaine. Ilka a un an de moins que lui, mais sait faire un tas de choses : imiter le rossignol, rire la bouche fermée, courir sur les talons, attirer les cigognes reposant sur les cheminées des maisons au mois de « floréal ». Elle claque des dents et comme par miracle la cigogne se pose sur la haie. Derrière un tel succès, fière et toujours à distance, Ilka regarde Dri du coin de l’œil. Chaque fois qu’elle se retrouve nez à nez avec le fils des maîtres, elle a envie de l’humilier. Au courant des sentiments du jeune homme, la demoiselle essaie d’en profiter. D’un air important, ne lui adresse que deux trois mots futiles comme si elle devait être ailleurs.

 

La beauté de la fille le rend muet. Ses longues tresses noires et brillantes invitent à la caresse. Mais chaque fois qu’il tend la main pour lui offrir un bonbon ou un bateau en papier, surgit, à pas de chat, Christophine, sa sœur. Elle le tire par la manche et le gronde : Encore celle-là ? Vas plutôt t’habiller pour la chasse, on est vendredi, et c’est la chasse au renard ! Schill, tout timide, répond par un Bieeen de routine. A treize ans les pensées intimes se construisent en un labyrinthe d’énigmes et de plaisirs et ne dépendent de personne.

 

30. Chaud. Je tourne mon sablier. J’entends le jupon à armature d’Ilka faisant bouffer la jupe vers l’arrière du corps. Dehors, les gitanes allemandes prennent le bus 92 pour retourner chez elles. Ensuite, dans mes anciens souvenirs de lecture, les tziganes de M. Eliade se sont tiré les cartes. On les entend encore mais on ne les voit plus. Leurs rires… On ne les entend plus. Les unes et les autres sont déjà parties.

 

De cette nuit à peine passée pointe une journée ensommeillée. Ce que tu vois et transmets après est une insulte grossière. Rien ne correspond à rien. Les fenêtres ont de sacrés barreaux. Va te faire foutre, Schloss ! Prison numéro 30. Tu contemples le paysage et le rapporte à ce Schiller de la photo collée au mur. Te perds loin du monde, devant le poster. Tu t’égares pour lui.

 

Le petit prince ailé gît sous ton oreiller. Ah, voilà ton papillon. Plus mort qu’auparavant. Un mort empaqueté. L’état du cadavre : ailes, tête et antennes détruites. A 19 h 55. 19 h 56. Un autre jour ? Fenêtres et portes sur le désert. Alternativement, dans les platanes de la terrasse vis-à-vis des dizaines de lumières. Ça se passe de la même façon soir après soir. Croire que ce papillon à toi les ait allumées ?

 

Le téléphone sonne. Allô ? Allô ! Oui ! Bon (…) jour ou bon (…) soir ? Un type qui parle, syllabe par syllabe. Allô ? Oui, tu ne te souviens pas de son nom. Et zut, ce mec à l’appareil s’imagine t’appartenir. Et si, des fois, il ne t’appartenait pas, le Jules ? Enfin. En Yougoslavie les Serbes se battent, ils ont incendié le Parlement, les Roumains ont fermé les frontières, on craint une guerre ethnique. Le touche-à-tout t’annonce, t’informe savamment, il est journaliste, correspondant de guerre.

 

La conversation finie, tu te consacres à la musique. Annie Lennox. Deux tubes. Tu écoutes Annie. Tu l’arrêtes. T’arrêtes de te. Tu la remets. Ça ne va pas ? Non ! Il me faut un échantillon de moi-même. RD en cas d’avarie. Et tu n’as qu’une sorte de : a) sons, b) voix, c) des uns, d) des autres, e) larmes, f) rien, g) zéro salé qui sollicite les papilles gustatives, bloque le système nerveux et n’est point un élément de relaxation. Tu t’isoles. Tu t’égares. Acoustiquement, tu fais la sourde avec toi-même, fous en l’air ta sonorité ambiante. Autiste, t’envoies paître le souvenir X, le souvenir Y, tous ces souvenirs dans lesquels tu as plongé de plein gré. Tu t’arraches à ton nouveau « r » allemand. Tu passes les détails par la mastication de l’oubli. Ce nouveau vide à toi, mâché. Tu ne te souviens plus de ce que, mais tu claques la langue à seule fin que tu t’épuises. Finalement, dégoûtée de ton passe-temps, tu coupes le lecteur de cassettes. Annie ne chante plus avec toi. Et tu ne lui parles pas non plus. L’échantillon d’amitié à distance et en cas de (…) ne se déclenche pas. Le couvercle de la conserve posée sur la table te reflète. Tu tends la main vers ton double. Tu le touches. Hélas, l’envie de te cannibaliser n’évolue point.

 

J’ai une casserole sur le feu. De l’eau calcaire et des légumes fanés. J’y ajoute un gramme de sel. Ca bout. Deltas, oasis, hallucinations. Que m’arrive-t-il ? Oui, que t’arrive-t-il ? T’as quoi dans les yeux ? Le sel t’est sorti par les orbites ? Mal ? Tu te hisses sur la pointe des pieds. Pleures ? Mais qu’est-ce qu’il y a ?

 

En traversant la buée montante de la casserole, dans une lueur ennuyante, des indigènes, des femmes Nuers comme celles de la Vallée du Nil. Elles dansent et me racontent leurs mouvements. De la danse surgit le Sorcier Chaloun. D’après le baratin d’Utza, il devrait me faire voler sur sa corneille rose. Un menteur ce mec, j’ai jamais volé pour de bon ! De plus, son oiseau rose portait toujours des habits noirs ! Où vais-je ? Aïe, aïe ! Je me perds de vue dans la vapeur. Aïe ! Nains, lutins et géants de mon enfance. La main gauche aux yeux. La main droite sur le bord de la marmite chauffée. Je me brûle. Et me mets vite les doigts à la bouche. Les suce de manière prolongée, les accommode à ma faim.

 

Tu fais claquer ta langue. Manges dans le bol tes propres photos. Tu regardes du côté gauche. Rien. Côté droit tu fermes les yeux. Vraiment rien. T’as la bouche pleine de toi, ça fait rien. Comme une boulimique tu te donnes la nausée. Tu cours à la salle de bain. Tu trébuches sur l’armoire à chaussures, tu renverses quelque chose, et ça y est, tu te craches dans la glace. Cries libérée : Adieu le Nil de mon enfance! Du sang sur ton bras. Une entaille à l’épaule gauche. Un trait épais. Tu défais ta robe, tu te déshabilles, tu ouvres le robinet, l’eau coule en cascade, tu te laves, tu te fais un pansement, tu te rhabilles et regagnes le salon. De mémoire, quelques vers : Tu fais partie de moi / comme le souffle fait partie de la bouche qu’il abandonne / je vivrais comme vivre je voudrais. Ta chute imite La chute des temps, un titre de Noël. Près du rayon des livres, tu défais ta robe. La jettes au hasard. Partout. Toute nue. De tes cheveux volent des papillons. Venant du côté du Clézio, tu précises les distances. Imagination ? Réalité ? Ni l’une ni l’autre. T’es avec toi-même.

 

Toujours faim ? Vous vous parlez en tête à tête. Toi et toi. A table ! Tu te réveilles de temps à autre. Que veux-tu ? Tu te laisses faire. Après vous, Madame ! Clapotements de langue. Tu grignotes un album photo. Goût amer qui tranquillise. Tu te nourris de toi. Quel jour est-ce ? Tu bondis à la fenêtre : Rien. Il est 19h 21. Où es-tu ? Tu attends de venir à bout de ce paysage morne. Il est 19h 22. Toujours là. Tu existes encore. Que vois-tu ? Du restaurant sortent des vapeurs. A cause du froid, les vapeurs ont un aspect gaufré, glaçonneux.

 

Le lendemain, au même endroit, toujours nue, à table. T’as tenu bon contre tes somnifères. T’es forte ! Tu rigoles en buvant ton café brûlant. Quel jour ? C’est un jour de vieux, de types crasseux, de filles moches, d’adolescentes presque jolies, dont une – assez intéressante – chauve, grosse, la bouche prise dans des anneaux, le nez couvert de piercings. Ils se promènent devant ta fenêtre.

 

Tu t’habilles en tenue de sport. Allons ! Un peu de gym pour accrocher au réel. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 ! Tu mérites un biscuit ! Et tu continueras après la pause, 8, 9, 10, 11, 12, 13, c’est bon, vas-y, ça te gagne, 14, 15 ! Dedans tu bouges bien, tu fais trembler les étagères, dehors, eux, déconnectés, autour des ruines. Le jogging est à la mode. Il faut le pratiquer dans une forêt ou au bord d’un fleuve, ça aide le cerveau et les poumons à faire de beaux rêves ! Tous ces humanoïdes, visages rouges qui s’entrecroisent. Populations élevées au vin chaud, effluves alcooliques, sons bourrés. Et les odeurs de schnitzels qui les accompagnent.

 

Au-dessous de ma chambre, dans la chapelle Solitude, de la musique sacrée. Femmes et hommes jouent de l’orgue sous mon corps. Au-dessous de la 30, on agite, pieusement, l’encensoir. On tend les mains en prière (eux). Tends mon esprit. Tends les mains (moi). Ne dis mot. Place pour.

 

Un quoi brumeux, sorte de gant enneigé, dans lequel la main droite souffre de froid. Il faut que je me réchauffe avec une tisane. Camomille au millepertuis. Plantes médicinales de chez moi. En buvant la potion nationale, je pense à ce que les miens n’ont pas en Roumanie : ça et ça et ça et ça, et moi ici, loin d’eux, je ne suis plus si pauvre. Mon départ les épaule : colis, sommes d’argent, cartes postales, coups de fil en rafales. Je partage ma bourse, la fous en l’air.

 

Demeure seigneuriale, entourée de jardins et de parcs. Campus du XXe siècle. Sur tout cela  trône le resto Schloss, glacé, démodé et cher.

 

Je tempête et je me tempère 3 minutes après. Le froid me déprime ! Le nez à la fenêtre j’invoque une amie. Allez femme, allez diable ! La gonzesse en question est une payse, Roumaine de souche. A Timisoara, elle vivait dans le même bloc que moi. Maria Gorescu, mariée à l’ex-tennisman Théo Selber, dont elle a gardé le nom après le divorce. Bonne résonance étrangère, sésame parfait pour sa nouvelle vie en Allemagne. Maria ou tout simplement Suska, surnom donné par les mamies des blocs 30 et 36. Bref Ska. La voisine m’a invitée chez elle : Viens voir ma banlieue de Stuttgart, mon appart gardé du pépère S. Arrivée en Deutschland, l’épouse de papi Selber se sent maintenant germanisée : cheveux orange, langue recyclée en deutsche cours, et les hanches bien calées dans sa Mazda dernier modèle.

 

Grillades de porc, grasses et cuites à point ! – a-t-elle lancé en guise d’invitation au téléphone. Et des journaux roumains. Et de la pita, beaucoup de pain ! Parce que les Allemands mangent de la verdure, des trucs incroyables à la place du pain et de la viande. Et boivent 10 litres d’eau par jour, telles les oies ! Pour pas que l’esprit s’engraisse ! Eh ! Houlà, j’ai failli oublier la sacrée surprise ! Si ça t’intéresse vraiment, je te fournirai des détails. Ma famille m’a envoyé six arbrisseaux à planter, des pommiers, donnant des « Gorges de pigeon », « Courtes queues », « Gueules de moutons », « Golden», « Gala », et des « Tziganes », comme chez nous. Six que je planterai dans mon jardinet, six, pas plus, que ça sente bon, chouette, quoi, et que je bouffe à volonté des pommes aigrelettes ou sucrées, jaunes, rouges ou rose, tigrées, toutes sortes. Pour que les racines ne sèchent pas, on me les a envoyées avec la motte de terre autour et enveloppées dans des journaux du temps de Ciao. Si tu voyais ça ! J’ai mis les journaux dans ma boîte à gant. Je trimbale le Mal avec. Je le traduis, l’explique de façon un peu théâtrale. Hi, hi, je passe pour la parente de Dracula. J’effraie les imbéciles, quoi ! La réussite est garantie.

 

Suska, 47 ans, ni jeune, ni vieille. Quand même belle femme ! Qui fait des blagues idiotes et rit continuellement. Ni heureuse, ni triste, ni raisonnable, ni aimable. Drôle, cette Suska ! Elle m’a proposé au téléphone d’aller chez elle pour se régaler avec du porc, ne sachant pas que je ne mange que de la volaille. Déjà 4 heures que je l’attends. Eh, la Selberette, où diable es-tu passée ?

 

Le froid persiste et mon calorifère est bousillé. On dirait que les hivers roumains de l’époque de Ceausescu me poursuivent jusqu’ici. Je les affronte comme je peux. Je prends contact avec l’administration et me programme un chauffagiste pour demain. D’après les promesses d‘une employée, j’aurai maître Dieter, le vieux, et pas Heinrich, le jeune qui drague les boursières. Bon, je continue mon arrosage avec des tisanes chaudes. Sachets multicolores aux impuretés des Carpates. Plafar RO. Le sol roumain guérit son peuple où qu’il soit.

 

La Roumaine est en retard. Allez, l’Orangeade, viens ! Comme par magique invocation, quelqu’un marche dans le couloir et s’arrête pile devant ma porte. J’ouvre et l’autre se jette dedans : Salut toi ! La bonne femme (Salut Sus’ !) est enfin arrivée. Une vraie furie, tête en l’air et ventre à terre. Elle prend mon sac à main : J’ai les nerfs en pelote. Vite, vite ! Il faut qu’on se rattrape. Je prends mon pardessus et vite, vite, on descend dans la cour. Je m’assois dans son bolide, claque la porte, boucle la ceinture et elle démarre. Des excuses et des excuses répétées. Je m’en fous total. Je vais finir par comprendre que son patron l’aurait injuriée, bof, elle serait trop lente au travail, et ceci et cela, patati patata, il lui aurait proposé métaphoriquement de lui baiser le cul. Affolée, Ska l’a insulté en roumain et lui a fermé la porte au nez, filant chez une copine, médecin, pour un certificat. A cause de cette histoire avec le patron, elle ne se sent plus à même de cuisiner : Le Supermarkt doit solutionner notre problème ! fait déjà Suska plus calme.

 

On s’arrête à Müller, Olgastrasse : Coucou, on est bien chez les Müller ! Le chariot, ma cocotte, tiens, prends-le. Reste pas là plantée comme ça, à regarder en l’air. Et si ta bourse te le permet, fais des provisions, achète des victuailles ! Sitôt dit sitôt fait. Je choisis un chariot. Je passe en revue les étals de légumes et de charcut’. Et mince, au milieu du magasin, tout à coup, le mal du pays, de chez moi. L’envie de sentir des odeurs roumaines d’oignons, chou, poivrons et tomates, de viande fraîche, melon et pastèque, l’odeur magnifique d’une touffe d’aneth. Les produits du supermarché allemand ont des formes tentantes, gonflées à la pompe, des couleurs irréelles, des prix bio, maxi, prix arti, mini, prix parfumés, il leur manque une seule chose : l’odeur naturelle. Vive la Roumanie moyenâgeuse !

 

 Oui, c’est c’la ! ‘ Y a pas photo. M’y connais, je sais ce que tu penses. T’as raison, normal ! Mais n’oublie pas que tu vas retourner à la cantine de Solitude et tu mangeras quoi ? Des mouches, des papillons ? Et qu’à la fin de la semaine tu risques de jeûner! Je te vois d’ici là-haut sur ta colline, le ventre en vrille, criant famine ! 

 

Puis-je couper court à ses paroles ? Je l’écoute : Ben, fais comme moi ! Suska veut trouver son fromage de vache avec lequel elle ferait des gâteaux: Tous leurs fromages sont pleins d’eau ! Horrible ! Mais qu’est-ce qu’on trait dans ces parages, le taureau ou le bouc ?

 

Déçues, nous décidons de manger dans une pizzeria de son quartier. Finalement nous échouons dans un petit resto chinois, le Kung, près du supermarché Zulger. Chez les Chinois nous commandons deux portions de pâtes aux champignons et au bambou, et deux bouteilles de Coca-Cola. Il faut qu ‘on écourte nos histoires ! – se presse Suska. Nous ne voulons pas nous y attarder. Nous écourtons nos histoires. Ca m’arrange.

 

Je me lève de table. Passe aux toilettes. Reviens. Ramasse mon sac. Suska change d’avis. Elle a déjà payé deux bouteilles de bière brune et remplit mon verre. La serveuse sert Suska.

 

Oh la la, j’allais oublier le journal de Ceaus (…), minute, j’ai mis une page dans mon sac, ça coûte rien d’écouter, en plus ça me fait plaisir de te le lire, comme ça je révise mon roumain. Les années passent, je commence à maltraiter ma langue maternelle. Bouge pas ! Voilà l’échantillon du journal. C’est une histoire d’amour et de meurtre. Je te jure ! J’ai fait du théâtre à l’Université populaire, je jouerai plusieurs rôles, ok ? Je suis sûre que ça va t’inspirer.

 

Que puis-je contre une femme en érection linguale ? Le menton appuyé sur les mains, je lui laisse croire que j’écoute. Suska vérifie autour d’elle, compte trois Chinoises et quatre Teutonnes, des blondes troisième âge en vraiment mauvais état. Le personnel sommeille du côté du bar. Super contente, Suska est convaincue qu’aucun auditoire ne puisse jouir autant que nous ! Penche légèrement la tête en arrière, comme si elle était presbyte. Elle lit haut et distinctement, en mettant un doigt sur la première ligne du journal :

 

Fin octobre 1988. Lorsque les miliciens de la brigade d’intervention spéciale débarquèrent dans la localité de Merla, tout le village savait ce qu’ils cherchaient. La rumeur selon laquelle Ana, une femme de 49 ans, avait été tuée, s’était vite répandue. Qui avait mis le village en émoi ? Une copine d’Ana. Dès le lever du jour, elle avait surveillé la maison de sa voisine pour lui demander un peu d’argent. Mais celle-ci ne se montrait point. Alors la voisine s’approchant de la haie se mit à l’appeler : « Ana ! Anika ! »…Pas un seul bruit. « Allez, voisine, lève-toi, sale flemmarde, tu veux quand-même pas rester encore au lit, alors que le soleil est déjà haut ? » grondait-elle en franchissant le portail pour sonner le lever. La porte de la maison était largement ouverte. « Alors, ma petite Ana, t’as gagné quelques sous cette nuit ? J’aurais besoin d’un emprunt, ma petite ! Où es-tu ? »

 

Elle rentra dans la maison mais s’arrêta comme foudroyée par ce qu’elle y vit. Se précipita dehors, effrayée, affolée. Ensuite alerta les voisins. L’un d’eux, plus agile, courut au poste de la Milice : « Cam’rade comandant, il y a du meurtre chez Ana Lungu ». L’adjudant Jugan s’y rendit aussitôt. Il regarda, observa, analysa et fit un rapport à la Centrale de Valea. L’événement fut ensuite transmis à Sasu, puis aux chefs du département de sorte que l’équipe d’investigation se mît vite en mouvement.

 

C’était un samedi. Devant le portail d’Ana la foule s’était vite amassée. Les policiers avaient pris des mesures pour que personne ne pénètre dans la maison ou dans la cour. Même ses amies voisines étaient tenues à distance. L’expert exerçait son métier : il observait tout ce qui se trouvait dans l’espace où les faits avaient été commis. Nanu, le procureur, continuait les recherches avec l’officier Marcus. Ils cherchaient des pistes. Ils ramassaient des informations, des indices, les vérifiaient, formulaient des opinions. La victime était veuve depuis deux ans. Et avait cinq enfants. Avait eu, plus exactement. Car elle s’en était un peu débarrassée. Les deux derniers, elle les avait placés à l’orphelinat. L’aîné avait franchi la frontière serbe et de là était allé en Italie. Elle ne voulait plus en entendre parler. Parti, pour toujours, qu’il y reste ! Ses filles avaient trouvé quelqu’un et s’étaient mariées très jeunes, loin d’elle. Seule, elle menait la vie qui lui plaisait. Plus personne pour lui faire des reproches, ou la faire rougir, non, elle avait succombé aux désirs de la chair : elle buvait et acceptait des rencontres occasionnelles. Elle sprintait sur les derniers cent mètres, avant d’avoir ses 50 ans. Sa dernière conquête : un pauvre idiot travaillant comme maréchal-ferrant à l’autre bout du village.

 

C’est à peu près tout ce que l’on avait appris jusqu’au soir. Le lendemain, d’autres informations sur Ana et ses amants vinrent s’accumuler l’une après l’autre. On disait avoir vu le suspect, le principal suspect, dans les environs, mais une semaine avant les faits. D’autres, au contraire, racontaient que l’individu avait été aperçu chez un voisin, celui-là même qui avait couru à la police, le vendredi, la veille du crime. A quel voisin se fier ? Surtout quand les pauvres voisins n’avaient plus aucune notion du temps. « Quel jour qu’on est, Pépé ? », « Et vous avez une idée du jour qu’on est, Mémé ? » avait-t-on demandé à un couple de vieux qui affirmait des choses sans queue ni tête. « Ben, je dis que c’est vendredi. » « Moi aussi ! » On était dimanche. Heureusement que Vuila, venue emprunter de l’argent, savait quelque chose sur un maréchal-ferrant.

 

« Allons jusqu’à cette maréchalerie pour voir ce qu’on peut y dégoter ! », décida Marcus. Et il partit avec deux autres policiers au-delà de la colline, à Alirma. Ce n’était pas la porte à côté. Ils durent traverser des touffes de sorbier, des trous dans le terrain, des vergers abandonnés. Et ça c’est rien encore. La maréchalerie appartenait à un autre village, Broiscaz. Marcus discutait avec toutes les personnes qui connaissaient Vasile Papu, l’amant en titre d’Ana. Il fallait établir avec certitude ce qu’il avait fait de vendredi à samedi. Son entourage avait précisé que Papu, dans cet intervalle de temps, n’avait pas quitté la maréchalerie. L’homme ne niait pas : « Je connais cette Ana dont vous dites que je vais la voir, de temps à autre. » Il ne dit pas qu’à leur dernière entrevue il avait eu un accès de jalousie. Ana l’avait raconté à la voisine emprunteuse : « Il est jaloux dingue, il me voudrait que pour lui, comme si s’était le plus fort en trompe ! Fichtre alors, je ne suis pas son officielle ! » Il s’était laissé aller à sa furie. Mais de là à accabler un homme d’une accusation très grave, il fallait d’autres preuves. Des preuves manquantes, pour l’instant. Papu n’avait pas quitté son lieu de travail la nuit du crime. Il y avait eu une beuverie à la maréchalerie et il avait des témoins. C’était l’aboutissement auquel menait la majorité des interrogations. Moins les témoignages du genre : « Il me semble bien l’avoir vu, mais je suis pas complètement sûr ». Mais à partir des déclarations comme « Il me semble bien que», « on pourrait dire que », « je ne crois pas me tromper » on n’a pas le droit de juger quelqu’un coupable. La première hypothèse ne tenait pas la route. La seconde n’était pas très claire non plus…Une troisième alors ? Le temps passait. Du calendrier tomba encore une feuille. Lundi.

 

« Ce ne serait pas l’œuvre d’un psychopathe ? » se demanda Marcus. « Ce n’est pas exclu », approuva le procureur Tatu. « Vous avez vu ce qu’en dit Victor Frizu, le médecin légiste ? C’est l’acte d’un fou ». Le commandant se souvint d’un certain Salvador Kal. Un désaxé. Il a abordé pas loin de sept femmes de ce village, déclara le sous-officier. Il leur a sauté dessus, leur a serré la gorge, leur a mis la main au… C’est tout juste s’il ne les a pas violées. Elles sont venues se plaindre à moi. Par la suite je suis intervenu. Et le dingue a été interné. A présent il est libre. Et les parents du type sont très inquiets : « Aidez-nous, faites quelque chose ! Il est redevenu violent. Il a menacés de nous couper en petits morceaux. Aidez-nous à l’isoler quelque part ! » En conséquence, on a procédé à son internement dans un hôpital à profil neuropsychiatrique. A Ocna-ville. Le vendredi en question il aurait rendu visite à ses parents et il se serait disputé avec eux, puis il se serait couché.

 

Mardi. Les investigations repartirent à zéro. « Qui était de service de garde citoyenne la nuit de vendredi à samedi ? » Le chef du commissariat villageois lança un défi à sa mémoire. Et visa juste. Il indiqua l’homme qui aurait du cette nuit là veiller sur la paix du village. L’homme fut convoqué à la police. Il se présenta rapidement. Marcus le toisa du regard. Et remarqua aussitôt sur le bas de son pantalon de grandes taches de sang. Il en fut stupéfait. Il bouillonna : « Raconte vite, qu’est-ce qui s’est passé pendant ta surveillance ? » « Que voulez-vous qu’y s’passe ? Vous savez bien tout. » « Et t’étais où déjà ? T’as rien vu, rien entendu ? T’as rien senti d’anormal dans le bled ? » « Franchement, non. » « Mais où t’avais les yeux, les oreilles, les pensées ? » L’homme fit silence. Il était tourmenté, agité. Ses mains le trahissaient.

 

Il fut trahi par ses mains qui ne cessaient de pétrir les bords de son chapeau. « Allez, dis-moi, raconte ! » l’exhorta l’officier. « Camarade comandant, vous savez, pendant la nuit, j’ai ressenti le froid. Et j’ai fait un saut chez moi, chercher quelque chose à me mettre par-dessus. A la maison il faisait si bon. Je me suis allongé un instant auprès de ma femme et voilà que je me suis endormi. Je ne me suis réveillé qu’à l’aube, j’ai raté mon travail, c’est clair, je mérite d’être puni. » « Et ces taches, sur ton pantalon ? Ca vient d’où ? » L’homme baissa son regard, les aperçut, lui aussi et en fut désorienté. « Je sais pas, d’où ça peut bien être ? On a tué un petit cochon mal en point il y a quelques jours. C’est peut-être ça ! » De longues minutes de silence des deux côtés. Ensuite, le paysan, craignant de commettre un péché, prit son courage à deux mains et dit : « Camarade chef, j’sais bien c’que vous cherchez, je comprends c’que vous me voulez. Je vous serai utile, mais donnez-moi un petit délai. » « Bien. T’es libre. »

 

L’homme remit son chapeau sur la tête et se perdit dans une ruelle. Il allait sans but précis. S’il rencontrait quelqu’un, il s’arrêtait. Et bavardait un brin. Il se mettait ensuite en route sans trop savoir dans quelle direction il allait, ni où il voulait arriver. Devant le dispensaire il rencontra une femme de son village. Il se mit à lui raconter ce qui le tracassa, essaya de lui expliquer que lui, un type tranquille, sans histoires, se voit à présent injustement soupçonné pour un crime qu’il n’a pas commis. « En plus ils m’ont vu avec ces taches sur le pantalon. Comment voulez-vous qu’ils ne soient pas soupçonneux ? » expliqua-t-il. « A présent ça m’est revenu. Ces taches, j’ai aidé à transporter le cadavre à la voiture. Mais qui est-ce qui me croira ? » « Ah, vous seriez bien étonné de savoir qui a tué Ana ! »- dit la femme rencontrée sur son chemin. Le villageois sursauta : « Qui, ma petite? » « C’est Marin, mon frangin, je vous dis ! » (…) « Ben, il était pas à la Station des tracteurs ? » demande l’homme. « Pour sûr qu’il y a été. Mais samedi matin, lorsque je suis allée voir mes parents, je l’y ai trouvé lui aussi. Il était agité, je vous l’dis. Il tenait pas en place. » « Qu’est ce t’as, toi ? » que je lui ai demandé. « Que veux-tu que j’ai ? » m’a-t-il répondu avec un soupir des plus profonds. « C’est moi qui ai tué Ana ! » On a tous été saisis d’effroi. Je vous avouerai, la main sur le cœur, que j’ai été bien contente, parce que comme ça, s’il va en tôle à vie, c’est moi qui hérite de tout ».

 

Mercredi. L’équipe a sillonné les champs, toute à ses investigations, et s’est arrêtée à l’endroit où travaillent les mécaniciens. Marin Rares, le jeune homme de vingt ans, roux, au teint acnéique, aux coudes déchirés, salua timidement depuis son tracteur. Lorsqu’il aperçut les hommes en uniforme il sentit ses roues fléchir, l’engin s’enfoncer dans la terre. « Alors, Rares, comment ça s’est passé, dis ? » « Comment quoi ? » « Tu sais très bien ce qu’on veut apprendre. N’essaie pas de nous entortiller. C’est pas la peine. C’est toi qui as tué Ana. Nous avons vérifié. On a trouvé chez toi le couteau – l’arme du crime – et les vêtements pleins de sang, dans le hangar, sous un tas de betteraves rouges. Comment as-tu pu faire ça ? On te croyait un type normal, de famille honnête ! »

 

« Vendredi je suis allé au village, confessa le jeune criminel. J’ai bu. Je me suis soûlé pour de bon, comme un vrai Polonais. Ensuite je me suis rendu chez Ana. Je voulais faire, comme les autres fois, avec elle. Mais elle ne voulait plus. Je savais qu’elle en avait un autre, plus beau. J’ai vu rouge ! J’ai saisi un couteau sur la table et… »

 

Toute en sueur, les pupilles dilatées de plaisir, Sus fait semblant d’avaler la dernière goutte de son verre. D’un geste court, avec la main libre, gauche ou droite je ne sais plus, elle attrape un couteau et le tend vers mon collier : Fausses, hein ? Je flippe, elle est folle, quand même j’ose : Non, ce sont de vraies perles, un héritage de famille. Ma grand-mère maternelle tenait un magasin de bijoux. Suska, impressionnée, bégaie : Pardonne-moi, presque toutes les nanas portent des bijoux fantaisies ! Ensuite, en bonne voisine de table, dépose le couteau sur son assiette, et se transforme en victime : Ce que tu ne croiras pas c’est que ce pauv’ gars c’est mon cousin ! Et ce que tu auras encore plus de mal à croire c’est que l’auteur de cet article c’est mon oncle Tralan, le frangin de mon papa, policier et auteur de romans noirs. Il en gagne du fric, le tonton, il n’est pas gêné par le sujet, lui qui a tant de galon, il n’a peur de rien.

 

J’ai les pétoches. Elle réalise que mentir comme elle le faisait en Roumanie, du temps où elle délectait les mémés de notre bloc avec des histoires de terreur, eh bien cela ne tient pas avec moi, dans le rôle de l’auditoire. Elle comprend qu’elle a dépassé les bornes : Que le diable m’emporte, j’ai perdu le contrôle de la situation, t’as vu, oups. Je ne sais pas moi, mais j’aime pas que ma famille soit sur le journal, avec des photos, du sang, des noms et de la honte, tu piges, ça la fout mal pour mon dossier ! Heureusement que j’ai quitté le pays. Ici, je n’ai plus de famille ! Là-bas non plus ! Mes parents sont morts l’année dernière d’un infarctus. Excuse-moi ! Je ne sais pas ce qui m’a pris d’évoquer des souvenirs pourris sur ma famille bizarre, relatés dans un journal pris comme exemple négatif. J’aurais pu te raconter brièvement qu’un de mes cousins de la campagne, cousin lointain, a tué une cocotte par jalousie, ou par amour, que le diable l’emporte, et qu’à présent il est en prison… Un enfant raisonnable jusque là, autrement un idiot de first Klasse ! Mais il se peut qu’il y ait une coïncidence des noms ! Puisque nous autres, on a appris la chose dans le journal. Je n’ai même pas osé les contacter une fois ! Ouf !

 

Allez, c’est du vécu… Je lui pardonne tout simplement. Tiens, nos Chinois veulent fermer la boutique, il est tard, Suska ! Toute confuse, elle remet le journal dans son sac. Nous retournerons sur les collines boisées du château, aux toits de tuiles en métal doré qui révolutionnent la pleine lune.

 

Suska, en baillant : Dernier arrêt ! Des- (…) -cends ! J’enlève mes aliments de la voiture. Madame S. baille et balbutie : Do’ bien ! A la p’ochaine ! Je la remercie pour les courses, je lui tape sur l’épaule, nous nous saluons à l’asiatique, nous bâillons, nous rentrons chacune de notre côté.

 

Les sachets lourds me tirent vers le bas. J’ai de la peine à les transporter jusqu’à l’ascenseur. Maison 3. Personne devant, personne derrière, et moi je ne suis pas à l’aise. En attendant l’ascenseur, je jette un coup d’œil sur les couleurs et les cadres des tableaux que certains artistes ont exposé dans le couloir, ces portraits aux fauves et arabesques voyants. J’entends des pas, le battement bien rythmé de mon cœur dans l’escalier, après quoi, un terrible ploc ploc. Du va-et-vient nocturne. Le fou rire d’une femme ivre ou en chaleur. Pas de course, brouhaha de voix, roulement de bouteilles vides, petites frayeurs qui s’arrêtent au bout de mes souliers. Pan, un cendrier plein. Là-haut, des gens font la fête, pourquoi aurai-je peur, moi ? Premièrement Suska est bien loin, elle a eu peut-être un accident de voiture, deuxièmement les jeunes néonazis ne sont plus dans la cour annexe du château. La police les a éparpillés hier soir. 3-ièmement (…).

 

Ca sonne. L’ascenseur arrive, serpent de feuilles sur le mur. Je regroupe les sacs, appuie sur le bouton numéro 1, monte, arrive à destination. Le couloir ne semble pas sûr. On dirait de la cire molle. Je m’enfonce, j’avance, je trie mes mauvaises pensées, j’avance.

 

Je traîne les bagages tout le long des murs. Traces noires. 30. Finalement j’arrive. Sors ma clé du corsage. Ouvre doucement la porte du 30. Ma montre est elle aussi dans le corsage. Il est 23 heures. Les secondes passent. Je chancelle sur le seuil de la porte numéro 30. Je fais 3 pas (…). La frontière. Je passe (…). Suis dedans et ça me charme. Entre et ferme à clé. 23h 01. Je me remets sur mon lit, comme après un vaccin immunitaire.

 

L’une de mes voix critique mon esprit fougueux: Tu ne sais pas ce que tu veux, tu dis tout et n’importe quoi, tu regrettes d’être seule parmi des étrangers hostiles, de n’avoir personne auprès de qui fermer les yeux dans l’intimité, de ne pas avoir ça et ça, car Vous, les donzelles, vous accrochez vos âmes aux hallucinations et autres dangereuses mélancolies pour dire un jour que cela n’est que vanité, malheur, perte de temps si précieux, puis le lendemain, vous devenez ironiques, furax, indépendantes. Trop tard, le courage et le cynisme, tout comme l’ironie, on les a dès le début ou on ne les a pas (ce qui fait la différence entre une femelle et un matelas, selon un copain expert en matière de nichons).

 

J’ai franchi le seuil. Je me suis introduite dans la légende de ma chambre. J’y suis. Des flambeaux jaillissent des vases. Quel doux bruit. Du vin coule des carafes. Harpes et mandoles. Puis ce gazouillement se tait. Mes murs s’illuminent. Lignes et formes, ombres farinées. La poudre du papillon ? L’âme de qui ? Et je me rappelle Peter et ses théories cinglées, son travail sur les fantômes et leurs visages captés sur une caméra. Peter ne pense pas que ces phénomènes viennent de loin. Ce serait des manifestations sous forme d’énergies mesurables par nos appareils. Il s’y connaît : teintes, grosseurs, puissances, d’un nombre élevé suivant les lieux. Il gaspille sa vieillesse avec la mise au point d’un appareil-photo capable de les absorber, un numérique haut de gamme. Fantômes ou phantasmes ? je lui pose la question qui l’embête. Sa réponse est la même : Comme tu préfères ! Il y a deux semaines, quand il m’a appelé d’Italie, je lui ai dit : Teutons. Et Peter conciliant : Eh ben, pourquoi pas ? Je viendrai un jour sur ta colline pour les filmer. Ça t’arrange ? Il a 75 ans, je lui ai promis une grande soirée fantômes ! Ce serait dommage de refuser. Ombres farinées, jeux inconnus.

 

23h 13. L’armoire à glace. Tu te positionnes dedans, touches délicatement tes sourcils effrayés : Mais non, j’ai besoin de vivre dans le réel ! Tu t’obliges à mieux réfléchir : Le réel se réduit-il à ce que l’on perçoit ? Imaginer, est-ce chier sur la réalité ? Et la glace te rassure : Ça ira, tu seras réelle. Consolée, tu lui adresses un oui… Tu te prépares à sortir de la légende, te repositionnes, et vas-y, tu replonges dans le réel, tu fouilles dans les poches de ton pardessus, tu trouves la lettre qu’il te faut. Qu’est-ce que t’es contente ! Tu la défroisses d’un air amusé. Ensuite à celui qui t’a récrit en usant d’une calligraphie confuse, signe d’un handicap, tu dis : Adieu, pépère, ouste, tu m’plais plus ! Tu chies sur ce souvenir mensonger, le noies dans les chiottes. Tu tires la chasse. La boule en papier et ta grosse commission résistent au courant fort de l’eau. Ils lui opposent une résistance de teigne. Pendant près de cinq jours ils boucheront les WC. Tu y ajoutes du parfum J’adore. Au bout de cinq jours ces caca-paroles vont disparaître, non sans conférer une certaine noblesse à l’égout.

 

Bonjour. Bien dormi, bien réveillée. Vive le somnifère ! A cette heure du matin, l’air est satisfaisant. Je joue avec moi pour nous rendre heureuses. Menottes, lignes concentriques, petites blessures. Je me fais l’amour. A la prisonnière. Après 38 ans d’apprentissage je joue bien.

 

Le lendemain. Nuit. Quoi d’autre ? De plus en plus légère, une nouvelle plane, survole ce que j’écris. C’est peu avant 1 heure. L’armoire à glace me réfléchit. Mes démons persos s’en échappent : T’écris ou bien ? T’es en train de te pourrir ta vie ? Ecrire sur la Merde, ce n’est pas écrire de la Merde ? C’est ça qui t’arrange ?

 

Dormir, surveiller la conscience du dormeur, garder le sommeil. Dormir trois mois, oui, ça m’aiderait à vivre plus vite le temps du château. Exister. Naviguer sur le voilier des besoins et des désirs. Parallèlement, mystérieusement. Dé-stresser. Songer à la rencontre avec un duc vigoureux et chaud. Le duc Somnifère, à la peau transparente. Des rêves palliant à des manques et à des besoins auxquels on n’oserait même pas penser. Goûter des rêves lucides. Prendre conscience de notre état de rêve et contrôler ce qui nous arrive. Ne jamais succomber. Ouvrir vite les yeux et rejeter le mal ! Et à la fin ou à l’aube, savoir faire la distinction entre rêve et état d’éveil.

 

***Puis-je crier Au secours ! dans ce genre de formules ? Mes mains au-dessus de la tête, inculpées, condamnées. J’entends : Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac. Je dors mal et j’en suis consciente. Le meilleur signe d’un bon sommeil, c’est ma forme dans la journée. Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac. Je répare un réveil à l’aide d’une paire de ciseaux. Les aiguilles de la montre n’indiquent plus l’heure, elles courent affolées l’une après l’autre. Je jette les ciseaux. Je bloque avec les ongles les engrenages. Quelqu’un crie : Quel jour est-on ? Une autre voix plus douce, en réponse : le 29 ! Le tic-tac s’arrête et mes mains rajeunissent, rapetissent, deviennent deux puces rose bonbon, elles ne se voient même plus mais j’ai les entends applaudir. Qui est là ?

 

29 ? Oui, elles sont là. Et moi aussi avec elles. Un jour de novembre, à mon vécu. Ma famille appelle cela la première fois. Qui me revient, tel le premier péché. On s’appelle tous à tout hasard tu. On s’appelle tous en un instant je. On reçoit tous quelque chose, un petit moi, la moitié d’un nom, la moitié d’une vie. On est tous les contenus de la moitié de ce nom, de cette vie. Des moitiés d’illusions. On grandit tous comme ça ?

 

J’ai grandi moi aussi dans ma charmante semi-illusion. Et je me suis réjoui de toute cette croissance. Jour après jour, nuit après nuit, je regardais mes orteils. A l’aube, à midi, au coucher du soleil, les nuits de pleine lune. J’étais contente car tout était grand et coloré au-dessus de moi, ou petit et mignon au niveau des boucles de mes souliers. Je voyais et sentais sur mes genoux les volants des robes, la fraîcheur des fleurs et des papillons, la douceur des brins d’herbe. Dans ma bouteille de lait miroitait le soleil couchant ou le lever de lune – petites lumières confuses dans l’esprit d’ailleurs.

 

Deux ficelles d’os me suivaient partout. La maisonnée me tenait par les ficelles en disant : Quelles belles mains elle a, cette petite ! Les mains ne me lâchaient pas, tournaient autour de moi, comme deux crécelles joyeuses qui montaient et descendaient sur le corps. Sourdement, sans faire mal à quiconque, je me réjouissais de chaque instant indolore. Mais la véritable joie s’est produite immédiatement après la célébration familiale de la première mèche coupée, genre de baptême orthodoxe, par une après-midi de neige.

 

Il neigeait abondamment. Les flocons s’étaient perdus dans les venelles du village, s’abandonnant dans les ornières. Sous le toit de la maison, dans son nid douillet, une poule couveuse avait eu ses premiers poussins. Mamie Nutza avait apporté dans la maison, au chaud, les poussins à peine sortis de leur coquille et laissé la mère poule dehors. Ils arrivaient avec la première neige de l’année. Pour mon anniversaire, probablement. Sur ses vieux calendriers, Nutza garde encore aujourd’hui la date où les poussins sont sortis des oeufs. Sous la rubrique poules pondeuses-poules couveuses, tout un inventaire dans son calendrier de 1963. Une vraie inauguration des séries gallinacées, petites croix rouges – chiffres et signes importants d’une intendance bien menée. Nutza a donc apporté les poussins dans la maison. Elle a simulé des crachats sur leurs ailes pour éloigner l’épervier, sur les serres contre le renard et sur le bec pour conjurer le mauvais sort. Crachats magiques, salive protectrice. Ils étaient douze, bien comptés. Elle leur a préparé un nid dans un carton rempli de coton. Dans le lit de Nutza, les délicates boules jaunes piaillaient, bourdonnaient, picoraient des petits riens, roucoulant à l’approche du sommeil. Je m’en réjouissais. J’ai écarquillé mes yeux pour bien les voir, tous les douze. J’ai tendu les mains. Je tremblais de plaisir. Je les ai encerclés. Je les ai noyés dans un bocal d’eau. Je les ai tous baptisés. J’en étais contente.

 

Enfant précoce, je babillais, j’imitais bien la pendule, tic-tac, tic-tac, je me roulais dans la maison, je rampais partout, je me déplaçais en m’accrochant aux meubles tel le lierre, je relevais les bras au-dessus de ma tête, j’attrapais tout ce qu’il ne fallait pas. Les poussins aussi je les ai tirés de leur boîte, je les ai noyés. Des gestes d’amour profond jusqu’à la moelle des o(euf)s. J’avais entrelacé mes doigts autour des premiers poussins de ma vie. Bois lolo ! Bois lolo ! Recouverts d’eau. Les douze. Yeux blancs, aveugles, noyés. Ailes huileuses, mouillées. Douze morts. J’ai ri, crié fort, relevé ma jupe en dentelle par-dessus la tête, j’ai tapé des pieds. Vlan ! Mamie Utza, la mère de mon père, mon autre grand-mère venue en visite d’hiver chez nous, m’a flanqué une fessée. Et de la part de mamie B, d’autres petits coups sur les mains. Ça arrivait de la partie gauche de la pièce. Du côté mamie B. Pour que je ne puisse pas dire, par la suite, que mon patrimoine ne comptait pas de vieilles mégères. Qu’est ce que tu nous as fait là ? Bon Dieu ! Tu les as tous tués ! Bel et bien tués ! Les vieilles s’occupaient des petits défunts. Moi, je pleurais nerveusement, en sanglotant. Elles comptaient les morts en les alignant sur la table. Je me suis laissée glisser, la tête en bas, bouumm. La tête a fait pan en heurtant le plancher en bois ! Seul problème, je suis tombée par étapes, latéralement ; ce n’était pas convaincant. Les vieilles n’en avaient rien à foutre, avaient surtout à crier. Crier à la mort. Elles. Moi à pleurer. Pleurer à l’abandon. C’est quoi ça : tu les as tués ? Je n’en savais rien. Le mot « tué » grognait, faisait du noir autour de lui. Et moi je me trouvais dedans. Spirale vive morte de peur. J’ai rampé à reculons, je me suis cachée derrière la caisse de bois. Il me semblait que je les avais trop mouillés, mes poussins. Je les ai trop gâtés. Un jour le mot tués s’est endormi pour toujours. Je ne l’ai plus entendu. Depuis les joies qui ont suivi je les ai vécues, tuées, moi et elles sont mortes à peu près selon le même modèle. Le modèle du ratage. Lorsque j’éprouvais une joie, je devenais maladroite, fatale, j’écrasais toujours quelque chose. Je tuais ce qui me touchait. Avec une certaine régularité.

 

La peur de cette première joie – j’en souffre encore.

 

Voilà deux jeunes maquillés de noir, adorateurs de Satan, le chiffre de la Bête tatoué 3 fois : deux fois sur les joues pleines de sang, et une fois sur leur front recouvert de pommade blanche. Tous deux façonnés comme à la morgue, ils hurlent au soleil, en défiant les autres noceurs. Dans certaines circonstances c’est comme ça, les noces dégénèrent. Je ferme la fenêtre. Allez, prenons une douche. L’eau chaude sait me remettre en bon état. 30 minutes de relaxation. Je m’essuie sur le bord de la baignoire.. M’habille élégamment. M’asperge de parfum. Je redémarre. Mais où aller ? me dis-je. Où ? Je vais porter la poubelle dans les containers du château. La science germanique des containers est inégalable : les écologistes expertisent une nouvelle chromatique ménagère – les détritus jaunes sont destinés au container X, les blancs au container Y, les lourds au Z.

 

Du soleil, des grouillement de visiteurs, une dizaine de jeunes mariées, voitures et carrosses, des citoyens des fleurs à la main, rires, vacarme, cris dominicaux sur la terrasse du Schloss. Château remis en état.

 

L’air est frisquet. Habitués aux températures basses, les promeneurs du château portent encore des habits d’août et me regardent étonnés. Frileuse, j’ai une veste en lapin néo-zélandais, dans le style des femmes slaves, et un gros pantalon clouté. La star des poubelles doit être chic ! Jusqu’aux lunettes noires sur le nez.

 

Là, sur le macadam de la grande cour. Je répands du parfum sur les allées. Me faufile avec mes sacs poubelles parmi les voitures des noceurs. Ça leur portera chance ou guignon. Mes pupilles, habituées à rencontrer des trognons de pommes balkaniques, des mégots, des boîtes vides, de la pourriture, balaient le sol. Et voilà j’ai de la chance. Une petite pièce de monnaie rouillée contraste avec le vert de l’herbe. Je veux la (…). Le gardien siffle, hoche la tête. Se promener sur la pelouse est une chose interdite dans ces parages. Bon, alors vers les haras du feu baron Graevenitz.

 

Les haras comptent seize chevaux disponibles les matins et les après-midi pour les amateurs de galop. Les animaux sont en liberté surveillée. Il y a de grands équidés, de petits, noirs, blancs, gris, bis, à crinières courtes, brillantes, des chevaux énormes, bien nourris, étalons, pouliches, poulains. L’étable, les abreuvoirs, la réserve de foin et de paille se trouvent derrière le vaste terrain.

 

Au-delà des étables commencent les collines des villas des Souabes, et dans la vallée se dressent les blocs des ouvriers turcs, polonais ou chinois qui travaillent à Mercedes Benz. Puisque la distance entre Solitude et leurs demeures n’est pas si grande, le week-end les gens amènent leurs enfants au haras.

 

Aujourd’hui il y a beaucoup de touristes. Les enfants jettent des pommes aux animaux. De temps à autre, les étalons urinent. Un étalon noir s’approche du fossé qui sépare les haras des visiteurs. Son organe déverse une marre. Les mamans prennent peur, et honteuses, essaient de détourner les regards des petits. La scène est taboue. Un étalon blanc flaire à pleins naseaux une jument en chaleur. La jument attend. Il est tout près d’elle. J’aimerais les photographier. Je couvrirais ainsi les murs de : a) poussière soulevée, b) croupes, c) bonne synchronisation, d) acte de reproduction, e) acte de force, f) liberté dans la captivité. Mais je n’ai pas l’appareil photo sur moi.

 

Faute de mieux, je vais à la chapelle. Réfugiée contre une muraille, je lis le programme musical. De derrière les touffes de cynorhodons apparaissent des dames en rayures. Les vieilles bourgeoises courbées sous des bijoux en or n’arrêtent plus de toussoter. Elles allument des bougies et les emportent dans la chapelle. Sur leurs visages jaunâtres trônent la brillance de l’or et celle de la mort.

 

Le restaurant d’en face est bourré de clients bedonnants. Aucune table de libre. Les fêtards représentent le monde, plein de sous et de manières, les heureux. Moi, je proviens de l’autre bout, je suis l’on ne sait jamais.

 

Autant de temps libre. Et que faire avec ? A quel saint ou à quelle activité me vouer ? Ma voix intérieure a toujours eu une grande gueule ! Même dans les moments où rien ne va plus comme maintenant, j’en fais l’expérience. Comment me diriger dans la bonne direction si tous les chemins d’ici tournent en rond ? Mes étoiles sont difficiles à gérer. Dans des circonstances pareilles mieux vaut ne pas avoir une seule minute pour souffler et qu’on ait besoin de moi sur tous les fronts.

 

Quel jour ? Maintenant, comme toujours. Naïfs stratagèmes de consolation. Je parle à ces beaux parleurs, à tous ces téléphonistes qui s’intéressent à ma solitude. La satisfaction d’appétits momentanés est foutue. Je viens de manger et j’ai la nausée. Quand ça va mal, c’est déjà mieux, style roumain. Je vomis sur la glace de l’armoire. Tournure d’esprit qui me porte à penser que ça finira mal un jour.

 

Dormir pour être moins malheureuse ! Seule faveur.

 

Est-ce lundi qu’il est 4 heures ? J’ouvre les yeux. Mon réveil n’est pas bon, il affiche toujours 4 heures. Quelle heure est-il à 4 heures ? 8 heures. Je poste trois lettres. C’est lundi. A 11 heures je reçois des affiches, le programme littéraire de notre institution, deux paquets de revues françaises, à midi et quart un fax de Paris.

 

Je tire mes pensées au vol. Je profite de leurs ailes fragiles ! Boum, elles tombent l’une après l’autre. Bravo ! Je n’en ai plus ! J’aimerais bien m’occuper, m’affairer d’un endroit à un autre avec un but, utilement. Désorientée, mécontente, ennuyée. Rien à l’horizon. Le fameux cours d’allemand pour débutants ne commence que dans un mois, l’Académie n’a pas assez d’inscrits. Pas un Américain, pas un Anglais, pas un Français, pas un Japonais qui apprenne l’allemand, chacun se débrouille comme il peut.

 

Au-delà de dire, lire et écrire, quoi de neuf ? Pour ne pas moisir d’ennui, je me fais des tresses, mets mes chaussettes ourlées de peau de lapin, mes godasses de marche, je prends un tas de feuilles blanches et un bic. Je quitte la 30. Je sifflote dans l’ascenseur, sifflote aussi dans la cour, j’effraie les chardonnerets, les feuilles des arbres, le ciel encore bleu.

 

Châtelet de Baden-Württemberg. J’ai l’honneur de vivre à la campagne, je mène une vie de château, prout-prout. Bon, avoir cette chance c’est pas si mal. Cette région est l’une des plus riches du pays. En tout cas c’est ce qu’on m’a appris ici dès la première réunion. Württemberg-Baden, Württemberg-Hohenzollern et Baden se sont mis d’accord pour l’unification. La création du Baden-Württemberg a été pour les Souabes le moteur d’un incroyable progrès économique.

 

Continûment, souplement, les murs lisses du château laissent ondoyer leurs ombres, comme dans une vieille photo de 1921, alors que le monument avait été envahi par un troupeau de moutons en manque de sel ; photographié d’en haut, le château semblait faire des vagues dans une mer de brebis. 1921.

 

Je survis volens nolens dans un conte, dans un discours qui laisse incrédule, dans ce bla bla maniéré.

 

Vent de Baden-Württemberg. Qui apporte chaque automne des pluies infernales. Mais en ce moment de la journée il ne pleut plus. L’air de Solitude ne fouette que ce château aux fenêtres immenses, aux couloirs labyrinthiques et aux larges balcons. Schloss Solitude peopolisé. Petits tas de détritus, murailles recouvertes d’autographes, remarques sexistes, tags, bâtons, pierres acérées, morceaux de statues, vestiges. Marquant les murs – des traces de pieds 40-41, parfois 48, des traces jusqu’au plafond. Traînées de terre sur les colonnes fraîchement peintes. Comme les duchesses devaient s’évanouir, se pâmer dans le plaisir d’imaginer ces hommes forts monter à leurs balcons intimes. Fuck ! – profanations en rouge et rose, des organes pénétrant des organes ; 3 fois sur 3 statues : Heil Hitler ! – traces de bisous racistes, néonazis, en noir et vert, puis, l’enseigne CT, petite étoile entre les deux lettres, graffitis, runes, symboles satanistes, croix inscrites à l’envers. Je contourne le château, je cours après ses ombres et je note tout dans un calepin. Voilà de belles statues abîmées à force de coups. Et au fond, près des containers du resto Schloss, des tonneaux remplis de terre, de lauriers roses et de branches sèches jetées par les femmes de ménage. Quelques volets sont fermés. L’intérieur de la chambre d’hôtes de Karl-Eugen est bien caché. Pour y accéder il faut s’acheter un billet d’entrée au prix de sept marks.

 

Comme disait ma grand-mère Utza : Le passé dévore le présent et se laisse dévoré par celui-ci. L’ancien monde châtelain est à l’envers. Dans un couloir aux nombreuses entrées et sorties il y a un emplacement vide, destiné à je ne sais quel usage, un pan de mur creux, trois bancs cassés. Un socle neuf comme un œuf, à côté d’une poubelle. A deux mètres, un caisson métallique, sur lequel est marqué en grosses lettres Schloss Solitude, comme pour avertir que l’on entre dans une gare. Dans cette caisse vert militaire sont ramassées des saletés de saison, mais aussi des lampadaires, des chaînes rouillées, et des douilles électriques. Accoudée à la poubelle, Vénus, en imitation marbre. Derrière la statue commence la grotte à barreaux dans laquelle on enfermait les prisonniers (voleurs, malfrats, rebelles) ou peut-être quelques fauves, exemplaires d’un mini-zoo. Ce qui reste du faste de jadis est lamentable : fragments de guirlandes en pierre, appliques et armes enrubannées, colonnes de n’importe quoi, débris. A l’étage, sur les portes, le siècle contemporain fait preuve de ses maladies : I love you ! Fuck you ! SACRA CORONA CAMORE ! Signé : Mafia sur un dessin aux couleurs douteuses, représentant le drapeau italien. Ensuite, ces quelques phrases d’inculture : Ein Joint und der Tag war dein Freud, 21.04.99. Défoncés les mecs, ils confondent Freund, l’ami, et Freud, le psychiatre viennois. Sur tous les grands volets une main anonyme a mal écrit Leseer, Leseer, Lessaal !

 

Je monte une partie des marches – somptueuses, à présent – autrefois envahies par l’herbe. Je regarde les collines au bas de Waiblingen. J’allume une cigarette. Peut-être que je ne m’ennuie pas tant que ça, c’est la mémoire qui me joue des tours, il y a des motifs et des raisons à ma tristesse, je suis à court d’idées.

 

En avance au repas de midi. La cuisinière, un drôle de femme robuste, joues rouges, fêtardes, s’éclaircit les yeux à la camomille, parce qu’elle a trop bu la nuit précédente. Elle n’a même pas daigné répondre à mon salut. Et puisque je n’ai pas prévenu que j’allais manger, selon la règle de la cantine, j’ai eu pour repas des œufs à la farine, tourte à l’œuf, sans pain, sans salade, oeufs en pâte. Et de l’eau du robinet. Les repas c’est uniquement l’affaire de Lotte, la cuisinière, secondée la plupart du temps par Miléna et Léna, femmes de ménage serbes, ou par les gens désignés pour l’épluchage : tantôt un Indien, tantôt un Chilien, un Japonais, une Polonaise, un Anglais, quelques Françaises, jamais de Russes, les Russes se préparent tout seuls à manger, ils ne viennent pas à la cantine, ils s’en méfient ou font des économies. Le directeur de l’Académie, Y.-P., fait son apparition lorsque tout le monde est déjà assis à table, et il se met au milieu. Yves-Paul, le directeur, d’origine française, n’est pas écrivain, ni artiste plasticien, c’est un spécialiste en langues étrangères, un homme énergique, magnanime, la cinquantaine, beau, charmant et amical. On l’appelle der joly Chef.

 

Yves-Paul me présente un philosophe français, un certain Frédéric accompagné de sa cinquième femme, Clotilde, qui a accouché récemment. Le philosophe fait voir sa tonsure. Malingre, empoté, frileux, il zézaie. Ce Fred a peur d’être mordu par la langue allemande. Il ne la parle pas. Nous nous serrons la main de manière anémique avec des sourires niais. Derrière la massive Clotilde attend un autre, le John, artiste plasticien venant d’Angleterre, ensuite un Japonais gentil, Ide, très grand pour un Jap. Un peu plus loin, près de notre chef, une bibliothécaire petite et rondelette, Frau Hanna, avec laquelle j’ai des choses à partager, car elle est originaire de notre cher pays de Dracula. Les présentations faites, nous conversons avec nos voisins de table et les serveurs du jour.

 

Repas fini. Le Japonais m’offre du jus d’orange et du chocolat aux griottes. Quelle sont ton studio ? me demande-t-il dans un anglais précaire. Je voudrais parler encore à vous ! Vers le soir, qu’en dis-tu ? Pas répondu. Pas osé tester mon anglais de vache espagnole. Embarrassée donc, je tire ma jupe sur les genoux, j’esquisse une sortie par la porte de la cantine. Le jeune me court derrière pour me donner un billet doux où il avait écrit son âge (27), son occupation (aucune), son état civil (pas marié), son nom de famille (illisible), le numéro de sa chambre (45). La précipitation de ce post-adolescent m’amuse bien, je lui dis dans un roumain à bas volume : Tu sais, Kamikaze, je ne me noie pas dans le vin de S(s)olitude.

 

Rrrrrrrrr, il part en s’exerçant à dire mon prénom, je m’éloigne, je mets à l’épreuve le sien. Mon cynisme forme une croûte de sucre. Gut ! De la cantine, hop, je saute à l’étage de l’internet. Il y a beaucoup d’encouragements de la part de mes amies, un message du professeur J.C. Salenoix dont les mots me gâtent et me font rire. Je superpose cette pensée à une autre, venue d’ailleurs, un salenoix plus ancien : Ma chère amie, comme le clavier est plus facile que la plume, j’adopte cette fois-ci le tutoiement. Je comprends parfaitement ton amertume, le manque de ma part d’une réponse rapide, normale. Je connais un peu ton pays d’origine, je m’imagine, hélas, combien difficile est ta vie, combien elle est dispersée (…), mais la mienne n’est point simple, même si elle est confortable du point de vue matériel. Je dois être partout en même temps et je n’y arrive plus. Trop de responsabilités, trop de travail, trop de besognes masculines. Et puis, il est difficile d’entretenir une amitié, j’ai failli écrire une famille. Je suis profondément ému par les marques de sympathie que l’on m’envoie, mais c’est tout juste si je peux y répondre, j’ai du mal. Toi, comment fais-tu ? Moi, je me protège comme je peux pour ne pas trop me disperser. Pourtant (je te le dis en toute simplicité), je ne renonce pas aux grandes amitiés. Ma chère amie, tu es de ceux et celles dont je n’ai pas envie de couper les liens. J’aime beaucoup ta force, ton entêtement intelligent. J’espère que tu recevras ces nouvelles et avec, la possibilité de me répondre plus facilement ; ton JCS.

 

Ça me comble, dis-je à l’écran du Macintosh, et je crochète une réponse pour JCS. Je navigue sur Internet jusque tard le soir, je fréquente les sites des revues françaises, je lis Sade, Foucault, Pey, Houellebecq, Noël, Roubaud. Passé 21 heures… Je traverse la cour en vitesse, à la lumière d’une lampe de poche (panne d’électricité). Au-dessus de la forêt scintillent des étoiles grasses, la lueur des toits voisins est blafarde et trébuche dans de sombres rideaux. Il paraît que des bruits métalliques peuplent le domaine. Du grand portail, des sifflements insistants. Il y a là des gens qui font la bringue. 21h 5. Je vais tout droit et vite. L’approche de la maison 3 me rassure. Sur la plaque du ciel, des constellations avec des avions et plus haut, dans les entrailles du noir, une lune pliée, bossue. Je marche avec prudence. Le portier du restaurant Schloss est à son poste.

 

Suis déjà chez moi. Et 3 minutes après que j’ai repris contact avec la 30, sonne le téléphone antique. C’est un écrivain dans un bouiboui parisien. Glouglou. Il souffre et boit de la vodka, entouré de ses amis. Je tai-eee ! dit-il dans un hoquet. Pour cause d’ivresse, ce Marcel avale abondamment sa salive. On dirait qu’il s’étouffe. Un instant de silence et Marcel me résume son chagrin : Suis malheureux, je n’en peux plus, crois-moi, et par dessus le malheur, brûlant, fiévreux et… Etranglé par la toux, il coupe sa confidence. Moi, fraternelle : Tu ne te sens pas bien ? T’es pas le seul, mon pote, égalité, fraternité, moi aussi, et même plus compliqué : continences, douleurs aux seins, aux ovaires, cauchemars, manque d’énergie. Je me soigne à l’eau froide, ça calme, ça s’améliore. Marcel pleure. Marcel, ça va ? Je suis embarrassée, ne trouve pas les mots, je l’écoute tout simplement. Moins ivre, d’un ton révolté, le pauvre M. se met à me décrire son exil, ses chagrins, la misère de ses parents laissés en Roumanie, etc : ils vivent mal de leur pension de paysans, au total environ 50 euros par mois, pour se saouler mon père vend du blé et du maïs, la maladie de ma mère est dans sa dernière phase, je lui envoie des médicaments étrangers mais c’est trop tard, trop tard, elle me l’avait cachée pour ne pas me causer de soucis, mon Dieu, il n’y a plus d’issue. Tous les villages sont condamnés à la disparition, et ça se fait rapidement, il n’y a plus de vieillards dans les régions pauvres du pays, ils meurent tous au printemps, la politique des nouveaux escrocs arrivés au pouvoir leur coupe les vivres et les traitements médicaux, là-bas les riches sont plus riches que jamais, et tous ces enculés de journalistes, roumains ou étrangers c’est pareil, qui parlent des clochards, des jeunes putes, des cambriolages, des orages, putain de merde, ils mettent en relief les tempêtes de neige, le vent, le gel, les histoires de cul international, les bobos des politiciens européens, les animaux errants, au lieu d’écrire sur les vrais problèmes de vie ; et puis tous ces mensonges qui circulent sur notre chère patrie, bordel, on mérite mieux que ça, crie-t-il en guise de conclusion. Le malheur d’autres gens me rend plus malheureuse ! Au lieu de l’épauler au téléphone, je me hâte de raccrocher en lui expliquant que c’est l’heure à laquelle je dois prendre un médicament. Indigné, Marcel brise son verre et je lui raccroche au nez.

 

Ça va mieux. Je vais lire un tas de feuilles du coffre. Il me faut du UK, ça remonte le moral. 100 kilos, roux, 43 ans, maussade et cynique avec le monde, pleurnicheur ou rigolo avec moi. J’ai vu deux ou trois fois dans ma vie ce romancier et critique musical roumain, lors des salons du livre de Bucarest et de Timisoara. Uk aime mes livres et me soutient moralement, moi je lis volontiers sa prose. Que ne sais-je le chinois ! T’écrire avec une plume de la dimension d’un cheveu sur un grain de riz. J’espère que tu aimes le riz – autrement tu mangerais le timbre en question. Chaque fois que je te lis, je sens un fourmillement, comme une excitation mentale. Tu m’en voudras si je te dis que j’ai rêvé ton âme ? Elle s’efforçait de passer à travers le grillage du corps de l’autre côté, où elle apercevait (et moi avec) un kilomètre de lumière et de beauté. En ce moment j’écoute ta Björk. Je me suis réveillé, je ne somnole plus, mon corps est lourd, c’est clair, je n’ai pas rêvassé. Je m’y connais vraiment en « au-delà ». Hé, comment sont tes yeux le matin ? Et à midi ? Ne sont-ils pas petits et lumineux le soir ? Me mettras-tu sur le papier un peu de ta peau ? Je viens vers toi par les papillons et par les fourmis d’automne, je suis encore vivant. S’il te plaît, ne me prends pas pour un pathétique !

 

Une goutte de pluie n’est pas forcément du pipi de chat. Il pleut. La pluie ne me confine pas dans de tragiques heures de sommeil, comme il arrive à mes amis chétifs.

 

Comme sur un ring de boxe, ding, ding, le téléphone, de manière abrupte, chargé de négativité, me plaque au sol : Hell, Suska, Dinu, Anita, Dan, Edith. Chacun a une mauvaise nouvelle à me donner. Ces conversations sont épuisantes.

 

Je m’en sors plutôt bien, car la comédie du jour se joue à côté, chez les voisins : Marc, le jeune exhibitionniste, le barman du restaurant Solitude, est au premier étage, en face de la chambre 30. Il se déshabille, se rhabille, il change de tenue car il change d’équipe. Pas de voilages, pas de volets à sa fenêtre. Autant d’occasions d’être heureux en se montrant. Il sourit à quelqu’un. Moi, protégée par mes rideaux et par la musique de Cohen, je me promène de manière ostentatoire.

 

Le fax tinte. Theiber s’annonce doucement par un bout de papier. Le fax est à son point culminant. Enrobé, expert en argot, lenteur diabolique, Theiber vient de traduire une page de mon nouveau roman. Comme dans la fable avec la tortue et le lièvre, il n’est pas pressé car il se croit le meilleur.

 

A l’heure du thé allemand, drinnggg, diable. L’Alsacien Léon a programmé au secrétariat de l’Académie, sans mon accord, sa future visite : J’ai lu sur Internet que t’as une résidence d’écrivain à Stuttgart, j’ai appelé le secrétariat de cette académie pour avoir tes coordonnées, bonjour, comment ça va ? Suis content pour ta carrière ! Ca fait cinq ans que je ne t’ai plus vue, à plus. Dans quinze minutes il sera devant ma porte. Il va apporter dans le coffre de sa voiture oreillers, couettes, casseroles et papier-cul pour mon trousseau. Il repartira avec, je n’accepterai pas cette visite.

 

A minuit, dring, madame Kondy, une Saxonne originaire de Transylvanie, m’appelle. C’est moins cher ! – s’excuse-t-elle. L’appareil grince, capte mal la suite.

 

9h 10. J’entame la journée. Je me prépare pour un nouvel événement. Marathon littéraire à Stadtsbücherei. Du monde. Et des émotions. 12 jeunes écrivains de tous les coins de la Terre. Tête de liste, et je parle en premier. Theiber traduit. Une véritable chance, la directrice de la bibliothèque achète mes bouquins, même les roumains. On me donne 75 marks pour les livres (je pense qu’elle a fait un geste, là, car je n’ai pas le même résultat) et encore 250 pour la lecture. Waouh ! Avec cet argent je m’achèterai deux bons fauteuils en Roumanie. A l’avenir je jure d’écrire pour plaire aux Allemands (sur les enfants des rues, sur les chiens errants de Roumanie, orphelinat, pauvreté, prostitution, pain noir, postcommunisme, à la manière de Herta Müller), je jure d’écrire avec dentelles et poils textualistes, au goût des Parisiens, je jure encore de ne pas oublier mes Roumains de là-bas, pour eux j’imprimerai avec mon sang.

 

Dès que l’œil s’approche du miroir, moi, l’observateur, je, la soussignée, je serai accrochée à cet intérieur lisse, donné à voir. Je ne fais que subir. C’est pour cette raison que je cache le miroir où je peux. Je crois que personne n’essaie de se libérer de ses propres tortures, au contraire, tout le monde s’en délecte.

 

Une colonne de fourmis grimpe sur le fauteuil. Je les tue en les aspergeant d’un produit chimique. Les insectes décèdent sur place, je les enlève avec une serviette. Le lieu du crime est immaculé. Ensuite ce petit miroir. Dedans, sur mon visage la femme qui s’est entraînée à la vengeance me sourit généreusement. Comment c’est quand on élimine celui qui s’introduit dans ta vie sans que tu le veuilles ? J’interroge mon miroir. Il me montre brave, assise dans le fauteuil du meurtre, près du téléphone. J’étudie grimaces et chuchotements. Dès que l’œil s’approche de la surface miroitante, hop, attrapée. Je ne me libère pas de, je m’y complais.

 

Pinces à torturer. Je rêve au lit de Schiller tout en broderies. J’habite une maison pauvre. Je n’ai pas de gobelets en bois de rose pour collecter le sperme de mes amants matés. Que dalle ! En conséquence, je n’y bois pas de sperme au vin chaud et je n’en reçois pas de pouvoirs magiques. Devant la fenêtre, je fume deux cigarettes. Je me retourne de temps en temps vers les étagères du salon. Je ne suis pas à la maison, dans ma bibliothèque avec des centaines et des centaines de livres, à la roumaine. Non, suis là, au château, en train de m’interroger : voir des vitraux dans la salle de bain? Ces murs couverts de grès, d’araignées et de moisissures ? La salle à manger était-elle la salle d’armes et de tir des chevaliers de Solitude ? L’histoire fond sur moi.

 

La vidéaste de Berlin me ramène à la réalité. Elle est à ma porte, tire sur la poignée, elle veut des oignons. Je lui donne un oignon apporté de Roumanie, qui a du goût ! La vidéo-artiste m’invite à une promenade dans le bois. Il faut que je l’aide par des suggestions et des trouvailles. Susanne a décidé de prendre en photos l’herbe, la mousse, les cerfs-volants, les figures accrochées dans les châtaigniers et dans les peupliers. La semaine prochaine elle organisera une expo, une installation, comme on dit par ici, de longues photos sur les murs des principaux couloirs. Il y aura à bouffer et à boire pour tous. Elle me demande encore un oignon, je lui en donne quatre, pour l’âme d’Utza. Même les morts peuvent manger ! Attention à ce que tu offres ! Utza croyait que si l’on fait des cadeaux durant la vie, au nom des morts ou des vifs, quelqu’un nous les rendra dans le monde de l’au-delà.

 

Je mange une brioche et je lis une lettre ukienne. Il fait soir. Mon pote pessimiste prend soin de moi, il m’écrit ou m’appelle régulièrement : Tu meurs d’ennui ? Alors, fiche le camps, voyage. Moi j’ai une autre sortie à mon entrée : j’écoute de la musique, et j’écris des livres dessus. Chez nous on parle quotidiennement musique dans toutes nos quatre pièces, chacun son troupeau musical. C’est devenu une drogue ; si je n’en ai pas pendant un jour, ou deux ou trois, je sens la lassitude germer en moi. J’écoute aussi sans entendre : paravent sonore, isolant, BA 13. C’est la seule manière d’éviter les bruits intra-extérieurs de la maison, car j’ai droit à des cacophonies d’enfants, et de vitriers, à des hurlements de soûlards qui pillent le café d’en bas. A tout cela s’ajoutent des cris de cochons. Mea culpa, je reconnais posséder dans ma propre porcherie un porcin, angoissé, préposé aux grognements. Et par surcroît de malheur, tout l’attirail : mugissements de vaches laitières, cris d’oies et de cannetons, caquètements de poules, cocoricos, hennissements de chevaux und so weiter. Ca t’étonne, teutonne ? Ne t’étonne pas ! J’habite une belle commune bucarestoise ! Moi, le paysan du moment. Bises 3 kilos.

 

Je ne suis pas une cible timide. Je victimise le victimisateur, si ça me plaît. Les joueurs d’échecs appelleraient cela « le coup forcé ». Je lutte contre l’engourdissement de mon esprit en me frappant précipitamment les épaules. Je crie à la fenêtre à barreaux, je crie en bas, à la chapelle, j’entends mon écho résonner : Hééééoooo !

 

L’aube à 4 heures. Je dors, dring, je dors, driiiinggg, le téléphone, ne dors plus, soulève le récepteur. Allô ? Hallo ! Je pratique mon incipit allemand. Bonjour, c’est moi ! Et toi, c’est toi, ma puce ? La voix d’un individu stupide. Ayant des problèmes causés par mon existence, il fait l’autruche. Me harcèle avec des questions qui me font grogner. Lui : T’es fâchée ? Je ne méritais pas que (…). J’étais insupportable. Je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive. Tu ne veux plus de moi ? T’en as un autre ? Je ne supporte pas l’idée de perdre.

 

Je le rassure : (…) Des mots, juste des mots qui disent rien ! Ecoute, chéri, l’Allemagne est chère au téléphone, tes cousins ne te prêteront plus d’argent, va faire du ski, va à la piscine, aux sports extrêmes, occupe-toi, laisse tomber le téléphonage !

 

Lui, au bout du rouleau: Tu représentes pour moi la même chose que la poésie : le filet de sûreté qui me permet aventures et acrobaties. Si je n’avais plus rien je t’aurais toi. Tu y crois ?

 

Moi : Auteur de cacaparoles ! Je lui coupe l’élan.

 

J’enfourche des sentiers de forêt. Matin superbe. Y a de quoi voir, y a de la matière. Vaisseau, bateau astral, paradis. Plus de 50 espèces végétales, plus de 30 espèces animales dans le crépuscule qui radote depuis des milliers d’années. Mon anatomie présente, tout comme le soleil d’automne, des taches jaune-orange. Je marche, c’est du moins le nom que je donne au déplacement des pieds chaussés, je respire, j’oxygène mes tissus pulmonaires avec des odeurs florales. Je cours et je parle toute seule. J’élève les genoux jusqu’au menton.

 

Dans la mythologie de ce jour voilà sycomores, platanes immenses, cornouillers, des châtaigniers, et pruniers cassés par l’orage. M’imagine tant de choses. Tombent sur moi des épisodes plus anciens, images vécues, sans acte conclusif. Ex-sujets, ex-événements, ex-ex. Je me masse les yeux. Ouf, combien j’aimerais me débarrasser de tout cela. Je me frotte les paupières, l’une après l’autre, je me nourris du noir de cette imagination. Effet hallucinatoire qui libère des oiseaux chétifs. Et dring, le portable. Je laisse travailler mes oreilles : Allô ? Une voix de secrétaire : Hallo ? Frau (…). Je fais preuve de mon allemand : Yes, Ja, ich bin’s, oui (…). Elle, contente de m’apporter une bonne nouvelle : Sie haben (…). J’ai reçu par la poste un colis volumineux. Mes droits d’auteur pour le roman publié en France.

 

 

Extrait du roman «  Zâna dracilor », Editura Est, Bucuresti, 2009

 

 

 

www.draghincescu.com

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