Rodica Draghincescu

 

 


                                                          

 

(France)

 

 

 

 

Le lieu ne fut qu’une Question tenant lieu de LIEU                                             

 

 

Au Commencement fut le Questionnement. L’Espace ou le Temps ? Le Ciel ou la Terre  ? L’Eau ou l’Air ? Le Vide ou la Vie ? L’Image ou le Regard ? Le Silence ou la Parole ? La Magie ou la Poésie ?

Le Questionnement fut-il  au Commencement ?  Le Commencement fut-il  en même temps avec le Questionnement ? Ou Après ? La Question fut un lieu qui tenait place de Commencement ? Des questions-réponses et des réponses-questions qui sillonnent La Question du lieu en poésie du surréalisme jusqu’à nos jours, le livre de Christine Dupouy (éditions Faux titre, Amsterdam-New York, 2011).

Le lieu ne fut qu’une Question tenant lieu de LIEU.

Christine Dupouy nous propose une étude bien écrite, bien argumentée, minutieuse, consistante, ayant comme thème principal l’invocation de l’interrogation philosophique dans la poésie du lieu, à partir du surréalisme français jusqu’à nos jours : penser, chercher, trouver et nourrir le lieu, vivre et faire vivre le lieu, effacer le lieu, déchiffrer cette relation étrange, intime, cette aventure d’identité, énigmatique, entre Poète et Topos, refaire le lieu comme déclencheur du langage, comme quête de l’écriture.

 « Toute la richesse du travail de Christine Dupouy est de faire surgir avec une grande évidence ce questionnement : de croiser lieu et fait littéraire, (…), rendu à la parole. Si fondamentales sont ces questions qu’elles conduisent à redéfinir la poésie dans son usage contemporain. » *.

Questionner le regard entre les lieux, les choses et les imaginations qu’il en produit. Aller vers le lieu habité ou vidé, connaître le vide signifiant, aller vers les lieux d’une présence ou d’une absence constatées, chercher  et trouver un temps et un lieu idéal, fonder une utopie dans la réalité de ce lieu-ci, comme dans le poème Fruits * de Philippe Jaccottet : « Dans les chambres des vergers/ce sont des globes suspendus/que la course du temps colore/des lampes que le temps allume/et dont la lumière est parfum/On respire sous chaque branche/le fouet odorant de la hâte. » Questionner le spatium comme étendue finie ou infinie qui contient les phénomènes, les objets, les êtres, les surfaces, les endroits et les milieux affectés à tous ces locus des parties circonscrites. L’Espace-Temps, avec ses trois premières dimensions liées entre elles par l’image de et le regard sur  l’espace lui-même, la quatrième étant celle de l’espace humain avec sa Terre, son Ciel, ses Eaux, son Air, sa Vie et son Vide, servant à séparer les étendues, les intervalles, les propriétés.

Le lieu n’est-il pas une notion mais un problème ? Lieu, du latin locus, est, au sens littéral, un morceau, une partie  déterminée de l’espace, un endroit, même si lieu est plus vague, plus théorique, plus abstrait que l’endroit. Le lieu a une présence et une dimension. Il est le topos (devenu, au pluriel, chez nos poètes,  les topographies de l’enfance ou de la vieillesse avec leurs souvenirs du lieu natal, avec leurs horizons lointains, les paysages et les personnages nostalgiques des arrières-pays) et a une valeur géographique, cartographique, point positionné sur une carte et qui est en étroites relations avec d’autres lieux : le lieu référentiel, le lieu-endroit, le lieu biographique, le  lieu d’enfance, le lieu formel et le lieu topique… Il se différencie de l’espace, car il est unique, vrai, une partie des étendues réelles, il répond à la question Où ?

Dans sa signification littéraire topos signifie thème, motif et peut avoir des formes et des fonctions diverses. Yves Bonnefoy donne ainsi une définition intéressante du locus amoenus ou lieu d’élection : « (…) locus : entendant par ce mot la représentation toute mentale qu’il advient qu’on se donne en rêve du rapport qu’on voudrait avoir avec le monde sensible. Un locus de cette sorte, c’est celui qui est dit amoenus chez Théocrite ou Virgile, le Virgile des  Bucoliques : un vallon, un bosquet ombreux, peut-être un pré, des fleurs et des chants d’oiseaux, un ruisseau ou une source, des cailloux sur lesquels ruisselle l’eau transparente : et plutôt vaudrait-il mieux dire l’onde  comme tant le font au XVIIe siècle, car il est clair que ces évocations ne sont pas des choses réellement existantes en quelque point de la terre, mais des représentations, je ne dirais pas abstraites mais simplifiées et le mot onde à la place d’eau révèle bien ce passage d’une parole ouverte à une parole close, « choisie »*.

Le lieu de la poésie est le lieu des racines biologiques, de  l’origine, de la mémoire ou plutôt de la remémoration, car la poésie a une base biographique, liée à des objets, des situations ou des personnes impliquées dans la vie du poète.

La poésie du lieu retrouve dans l’espace personnel, le miroir  affectif de la mémoire, cet espace chargé d’histoire et de souvenirs qui s’attache à des lieux,  qui trace les traces laissées par le passé, modifiées par le temps, transposées dans la remémoration. L’espace est ainsi, mémoire, une topographie magique revisitée par l’enfance.

L’universitaire Christine  Dupouy relève l’influence de Heidegger sur la littérature du lieu et de l’image (l’interdépendance espace-temps, l’importance des lieux dans la mémoire affective, le lieu-image, le lieu-son, le lieu-écrit) d’une avant-garde à l’autre jusqu’à nos jours, chez les poètes et les prosateurs René Char, Edmond Jabès, Paul Celan, Yves Bonnefoy, Jacques Réda, Jean-Loup Trassard, André Du Bouchet, Philippe Jaccottet, Saint-John Perse, Edouard Glissant, André Dhôtel, Pierre Toreilles, Jean Tortel, Eugène Guillevic, André Frénaud, Jean Follain, Jean Tardieu, Jacques Dupin, etc. Ces poètes du lieu privilégient dans leurs créations les sentiments et les souvenirs de l’Origine. Pour quelques uns, il s’agit d’un lieu douloureux, car c’est aussi un peu la crête d’un équilibre perdu, l’exil, la marge, l’abîme, comme pour Rimbaud. Ce lieu est parfois la lisière, la frontière.

Pour d’autres, comme dans le cas de Philippe Jaccottet, la poésie se trouve  dans le passage de l’incertitude, de l’hésitation, dans le lieu même des pas égarés, du mystère, ce lieu où l’ici se dépose sur le là-bas. Pour Jaccottet, la préposition symbolique est la préposition  entre, le poète ne figure pas les choses mais il les met  entre d’autres choses, l’entre-deux. Par l’écriture, le poète marque un passage, sa poésie du lieu fait  passer.

Le lieu de la poésie naît dans le corps, dans les premières questions posées au corps (Qui suis-je ?). Cette interrogation est une interrogation sur l’identité du lieu ( suis-je ?) Une seule et même question. Qui vise le lieu-sujet. « Le corps, le lieu, ils sont le nouvel horizon et le salut du discours », écrit ainsi Bonnefoy. Le lieu du dehors et du dedans, plaine-colline-montagne-mélancolie-tristesse-souffrance-joie-bonheur infini, le locus du voir-sentir-percevoir-savoir-émouvoir-pouvoir,  le locus du sens de naître,  exister, mourir, renaître, le locus de la vie, remodelé par les oracles de la langue poétique.

Pour redéfinir la notion du lieu, l’universitaire et poète Christine Dupouy rend un hommage aux poètes marquants de la modernité française, s’appuie sur les livres majeurs de la littérature contemporaine, tels que Le Fleuve caché (1938-1961), La Rose de personne (1963), Retour Amont (1965), L’Arrière-pays (1972), Aromates chasseurs (1975), La semaison, carnets (1954-1979),  Les Ruines de Paris (1985), Le Sens de la marche (1990), Cahier de verdure (1990), etc.

« Pour ressusciter le temps, « peut-être n’est-il besoin que de se déplacer quelque peu dans l’espace. C’est en tout cas ce que paraissent nous dire les poètes, tant dans une perspective régressive de retour au pays natal ou à un passé immémorial que dans une logique progressiste de retour amont, où comme en analyse, si l’on cherche à gagner la source, c’est mieux s’élancer vers le futur »* (C. D).

Dans l’acte d’écrire, dans l’écriture comme acte spirituel et physique à la fois (physique au sens de travail manuel, engagement physique), les poètes font l’éloge à deux lieux : le lieu de l’esprit, de l’âme, c’’est-à-dire, celui de  la source inspiratrice, et  le lieu de l’acte d’écrire,  le lieu de l’écriture, le travail du corps, car c’est le corps qui écrit « je vis le texte comme un corps, comme la projection d’un corps et de son image », affirme Anne-Marie Albiach. « Il faut fixer la plume au bout des doigts », écrit Ponge.

L’origine de la poésie est quelque chose de magie qui s’écrit  dans et avec le corps. L’écriture ne met pas seulement au travail les mots, mais aussi le corps. L’inscription d’une trace est en effet à la fois le devenir visible d’un état du corps à travers le mouvement de la main qui écrit et la mise en forme d’une pensée dans des signes verbaux. L’écriture est en cela une forme d’image : elle se trouve entre corps et mots, comme un pont tendu entre les états profonds du corps et le langage qui le parle.

Puisque le mot poète veut dire littéralement faiseur, poeta faber, fabriquant : tout ce qui n’est pas fait, n’existe pas. Pour Bonnefoy, le poète est celui qui ramasse et remet ensemble des matériaux comme un maçon choisit ses pierres et leur donne la forme d’un bâtiment. Le lieu constitue alors la dimension des choses « qui se font. »

Avec la modernité, la Poésie comprend ce phénomène corporel comme lieu originel de la création, la création vue dans et par le monde réel, l’écriture en tant que fruit spirituel de l’être au monde. Bonnefoy, par exemple, fait l’éloge du présent de la présence et du simple de l’existant,  il se méfie des rêves romantiques pour se concentrer sur l’ici et le maintenant du lieu, au détriment des illusions du lointain, du là-bas, de l’ailleurs et de l’inconnu. Être dedans, être présent, habiter sont les indices de son lieu.

Pour reprendre une formule de Heidegger, l’on se questionne : « À quelles conditions le monde est-il habitable poétiquement ? »  ou encore pour se souvenir de Hölderlin, l’on se dit que « poétiquement l’homme habite cette terre ». Le lieu, c’est le présent, une présence, une vue réelle, un monde en air de terre, d’eau et de chair, un contact réel, ce que Merleau-Ponty nommait « la chair du monde ». Notre espace humain, personnel, est notre rapport à la présence. Le lointain est un ici, un maintenant dans le lieu du temps. La poésie veut essayer de contenir le monde, de le réfléchir dans les images de ses paroles, là où les vers deviennent des formes de relief (celles du pas et du cœur), la poésie du lieu incarne, remplit d’images charnelles le monde.

Chercher, trouver et nommer le lieu signifie déjà conquérir son premier sens. Celui d’un morceau d’univers habité, habitant le grand univers. A celui s’ajoute la quête métaphysique du paysage humain sur le plan de l’ontologie. Il y a passage du sens du lieu référentiel, comme localisation du vécu, au sens du lieu, comme signification du vécu. Ces deux sens se rejoignent dans l’univers poétique d’Yves Bonnefoy, une telle correspondance importante lie, chez Paul Celan, le mot lieu au mot sens : Le lieu devient un sens de vie qui pénètre et assume tout. La poésie du sens du lieu est une poésie itinérante, géographiquement liée au devenu de l’être poétique. Le cheminement  ontologique, initiatique, ne peut être séparé du parcours sociogéographique.

Une étude fascinante, minutieuse, rigoureusement appliquée à nos plus rares besoins d’informations, un ouvrage qui réunit à la fois plusieurs talents de Christine Dupouy : celui de pédagogue, critique littéraire, herméneute, linguiste, poète et lecteur de la philosophie du monde. Son œuvre fait preuve d’une culture vaste et d’un amour infini pour la poésie.

En écrivant sur la notion du lieu dans la poésie française moderne et contemporaine, et sur les terres-territoires d’histoire de l’humanité, Christine Dupouy nous propose, à travers des pages de psychanalyse textuelle, les structures de l’imaginaire dans la notion du lieu, notion étroitement associée et liée à celle du temps et de l’espace intérieurs, vécus. Au-delà d’un grand travail de théoricien, historien et styliste littéraire, chaque rencontre de l’auteur avec le poète choisi pour démonstration, donne naissance à un exercice de fidélité et d’admiration émue. Un langage miroitant, qui explique la poésie du lieu sans la renfermer dans des syntagmes figés, ultimes, mais plutôt dans des commentaires ouverts, premiers, fulminants, que l’essence même du texte favorise. Interpréter c’est-à-dire continuer à penser la pensée du poète, aller jusqu’à démontrer l’origine et l’évolution des mots-sentiments, travailler le conscient et l’inconscient d’un auteur par des questions qui visent le centre, l’équilibre, l’harmonie, le bonheur, le sacré, le mal, la souffrance, ce n’est  pas un simple devoir d’exégète, c’est une  preuve d’un talent inouï.

 

 

 

Christine Dupouy, La Question du lieu en poésie, du surréalisme jusqu’à nos jours (préface de Michel Collot), éd. Faux titre, Amsterdam-New York

 

 

Notes :

* Anne Mortal, Acta Fabula, juin-juillet 2006, vol. 7, num. 3

* Philippe Jaccottet, Airs, Gallimard, 1967

* Yves Bonnefoy, L’improbable et autres essais, Gallimard 1992

 

 

 

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Christine Dupouy – universitaire, poète et critique littéraire. Elle vit et travaille à Metz.

Rodica Draghincescu – universitaire, écrivain, traducteur

www.draghincescu.com

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