Rodica Draghincescu

 

Mettre en gage le cœur. Écrire avec. En-gager la main.

 

(Chronique littéraire)

 

 

Ce n’est qu’un poète qui pense et force le monde à être meilleur. Et les apoètes ou les nonpoètes ou les contrepoètes éclateront en reproches : (…) du blablabla, du coq à l’âne métaphorique, du pléonasme rhétorique, de la confusion, de la réitération, de la gratuité, de la préciosité, de l’exclamation sucrée, de la mièvrerie, et du et de la et même de l’, non parlons plus des : sentiments, sensations et réactions normales ou adverses. Admettons cela. « Changeons cela ! »- dirait le poète.

“La poésie ne change pas le monde, mais elle affine et intensifie les consciences” nous rassure Antonio Gamoneda, l’un de plus grands poètes d’aujourd’hui.

Le poète ne doit pas rester indifférent à ce qui se passe autour de lui, il se doit de ne pas vivre dans une bulle d’air ou dans une boule magique. Il doit s’inscrire dans une mouvance, suivre ses contemporains, vivre avec eux, affirme Pierre Vendel, jeune poète lorrain qui nous accueille ici, sur le territoire orphique, son premier livre à la main.

 

Mettre en gage le cœur. Écrire avec. En-gager la main. Écrire avec.

Engagement du cœur du mot de la page. Écrire sur. Écrire de l’intérieur vers… Obliger le monde à ne pas devenir immonde. Extérioriser la raison. Écrire pour lier la parole à la vérité. Écrire dans la vérité, pour que la vérité soit vitale. Ne pas exister dans l’indifférence. Écrire pour réagir. Réagir, s’engager, s’enrôler dans l’armée des lettres de la liberté. Promettre d’écrire librement. S’y attacher. Tenir sa parole. Engager l’écrit, tel une clef dans la serrure, dans l’ouverture de. Du chemin. Le chemin d’un monde meilleur. L’offrir aux autres. Déverrouiller les portes de la paix. Les défendre. Messager le bien dans le monde. L’offrir aux autres. Écrire pour. Engager des pourparlers. Pour parler à ceux qui sont en besoin de, écrire. Écrire en parlant. Écrire en partant. S’enrôler pour la Justice. Combattre entre deux pages, deux phrases. Déposer son art au service d’une cause noble. Être le partisan de. Faire de la conscience généreuse tout autour. Ancrer l’écrire et le dire dans un geste humaniste. Urgenter l’écrit. Écrire l’urgence.

 

Générer l’il faut !

Il fallait que Pierre Vendel publiât Funambule*, recueil de poésie qu’il gardait précieusement depuis une quinzaine d’année, chez lui, ayant peur de et du et de la et surtout de l’ (ici on peut compléter avec le mot « édition »).

Et bien oui, surtout le poète peut et sait parler de la politique sans le faire politiquement ! Il faut tout simplement réviser votre attitude négativiste vis-à-vis de la poésie. Pourquoi ? Puisque l’on ne parle presque jamais d’art politique dans l’art poétique ? Puisque pour beaucoup la poésie se cantonne à je t’aime, je pars, je pleure, je suis triste (…) ? Puisque l’on a oublié Brecht et Aragon ? Et bien oui un poète peut et sait parler de la politique sans le faire politiquement ! Il s’appelle Pierre Vendel, je viens de vous le dire. Lui et ses proches le savent. Et demain ceux qui aiment la poésie vitale le sauront.

Dans Funambule, Pierre Vendel met son art poétique au service d’une cause qui souvent s’ancre dans un contexte historique précis. La voix du poète invite à la réflexion ou à l’action : sa poésie est engagée, sa poésie a une conscience : « Il était le syndrome de la liberté/La frustration d’un gosse qui habitait/Dans une ville en cul de sac/Comme un poisson qui serait condamné/De vivre à jamais dans une flaque/D’eau, exposée à l’évaporation. » (Le mur de l’oppression)

La poésie de Vendel est engagée. C’est une lyrique guidée par des concepts -idéaux, puisqu’elle répond à une triple fonction communicative qui facilite la transmission des idéaux spirituels, philosophiques, ludiques et émotifs, sociaux et politiques. C’est une poésie qui nous nous montre notre monde. En besoin d’être dit(e). D’être chanté(e). D’être raconté(e). D’être illustré(e). D’être transmis(e). Une poésie réclamant plusieurs voix, plusieurs tonalités, plusieurs expressions artistiques.

Ut pictura poesis. Ut Philosophia poesis. Ut Musica poesis. Telle l’idée grecque ancienne évoquant la ressemblance entre la peinture, la philosophie, la musique et la poésie. Les vers du recueil FUNAMBULE appartiennent surtout au monde matériel et à ses dénominations verbales qu’ils subliment et qu’ils illuminent. Un Poesis et un Poiein (au sens de créer) qui s’intéressent à l’Histoire, non seulement à celle de l’âme fragile, sensible, humaine et du cœur (son domaine de prédilection), mais aussi à l’Histoire proprement dite : celle des faits, des évènements, des changements et de l’accumulation matérielle ou sensorielle: « Vue d’un monde brûlé à vif/D’une boule montée sur un bûcher/Brasier incandescent né/D’essence de dragons maladifs/Ne restera plus que des cendres/Quand cette boule redescendra » (Dépêche d’un terrien).

Pierre Vendel agit en poésie. Il fait sortir la poésie de la passivité lyrique. Ses textes modèlent la glaise de la métaphore, ses mots mettent leurs sens et leurs sonorités à la pâte nourrissante de nos émotions. Parfois le poète sculpte imaginairement une Minerve bien aimée, incarnant des sentiments et des sensations vécus dans la moelle des mots évocateurs et des rythmes cadencés : « Spectacle, colère, déclic/Tu craques, tu claques, tu prends tes clics/Feu de paille sur ton éthique/Simple état d’âme étatique. » (Dépêche d’un terrien).

Homo Faber (fabrication idéaliste) et à la fois Aède (ancien poète chanteur). Dans les deux artisans on retrouve une substance/matière animée, transfigurée, sublimée poétiquement.

Si écrire ou lire des poèmes peut sembler, de nos jours une activité obsolète et dérisoire, coupée du monde des réalités, Pierre Vendel réussit à nous démontrer le contraire, avec des arguments poétiques. La poésie, tel que notre auteur nous rassure, sera toujours l’essence même de la nature humaine, la beauté, la pureté et l’espoir d’un lendemain meilleur.

« Chaque poète – dixit Pierre Vendel – portera la marque de son temps ainsi que de son histoire particulière. La poésie qui sait agir et réagir est une création faite d’allusions sentimentales et de missions sociales, tout en s’assignant d’une mission honnêtement politique. La poésie est donc civilisatrice, apud Victor Hugo », modèle cher à Pierre Vendel.

Une Poésie qui s’énonce clairement et dont les mots se disent aisément et profondément. Profondément engagée. La poésie, au delà de la musicalité de la rime et du rythme, doit demeurer engagée. En s’affranchissant des tragédies de l’histoire, et avec une rigueur et une densité si caractéristiques de l’écriture contemporaine, moyen d’expression et de contestation, la poésie n’a pas pour mission de mettre en vers les théories ou les explications du monde, elle n’a pas besoin d’être théorétique, hermétique, savante, discursive, dormante, universitaire, mais d’en condenser le sens, de les rendre plus crédible, plus accessible et plus frappant.

Il faut que le poète contemporain sorte de sa tanière, qu’il communique avec son public, autant par le ton, le regard courageux qu’il porte sur la société, que par l’engagement qu’il fait de tout son être pour une certaine expression de lutte, ou de pensée. Les poètes doivent être libres de toute contrainte, quelle qu’elle soit, tout en proclamant haut et fort, par le biais de la rime leur autonomie d’expression. Leur univers existera toujours par leur langage magique, la seule force qui permet la signification du refus et de la vérité.

Un vrai poète se doit d’avoir une grandeur de caractère, une générosité de l’amour et de la défense de l’être humain, au nom de la paix et de la beauté de l’humanité.

 

Sensibiliser, émouvoir, indigner, toucher, faire réfléchir, prendre conscience.

La poésie de P.V. s’engage. Et cette poésie engagée a de nombreuses fonctions : poésie de révolte, poésie de combat, elle sert à révéler la réalité, à convaincre les hommes d’adhérer à une cause ou encore de mettre en garde contre l’oubli. L’idéal qui fait vibrer le cœur du poète se doit d’être le plus noble.

 

Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Paul Eluard, Louis Aragon, Léopold Sedar Senghor, Antonio Gamoneda et combien d’autres modèles!

La poésie engagée est liée au lyrisme, car elle parle d’amour, de liberté … « Le poète engagé, croit P. Vendel, est nécessaire à la société, car il symbolise la voie de la résistance. Et conclure à la façon de Victor Hugo, sera toujours actuel » : « Le poète en des jours impies/Vient préparer les jours meilleurs. /Il est l’homme des utopies, /Les pieds ici, les yeux ailleurs » quatrain sublime et indémodable de ses Rayons et des Ombres (1839).

 

Des temps de tous les mots. Des témoins, témoignant. Des mots, parlant. Des mots, témoins de tous les temps.

 

 

Pierre Vendel, Funambule, poésie, illustré par Béatrice Garcia, Éditions Le Chasseur abstrait, Toulouse 2009

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