Robert Serban

 

 

(Roumanie)

 

 

Ne te laisse jamais

 

ne te laisse 
jamais
enterrer  vivant
même si les enfants veulent animer le sable
et qu’ils te choisissent comme moule

ne jamais chercher sous l’eau
ce qu’on peut trouver sur terre

ne rien chercher dedans
mieux lancer des mottes et des pierres

la faire vaguer

ne jamais désirer creuser un puits
même si la bouche et les yeux de tes enfants et de toi-même
ont séché

mieux vaut attendre la pluie et surtout
apprends-leur à attendre aussi

                            

 

Il n’y a pas eu de guerre

 

il n’y a pas eu de guerre cette année  non plus
pourtant les femmes ont ramassé beaucoup plus de riz et d’huile
beaucoup plus de haricots
de farine et de fleurs de tilleul
on s’est acheté des chemises couleurs foncées
des chaussettes beaucoup plus épaisses
des épingles
du papier à lettres et de l’encre

On n’a pas eu vraiment de guerre
pourtant les enfants ont bricolé des clous
pour les pointes des flèches en bois de saule
et les cailloux aigus ont déchiré leurs poches
les plus braves d’entre nous ont dormi dehors
nuit après nuit
ils ne fermaient les yeux que lorsque les chouettes
commençaient à chanter

Il n’y a pas eu vraiment de guerre
mais le ciel ressemble à un insectarium
où étincellent les têtes d’épingles

 

 

Nous sommes revenus

 

Nous sommes revenus  pleins de boue et de sang
genoux cassés yeux saillants exorbitants
moins nombreux

sans avoir jamais connus nos noms et prénoms

 

On s’aligne les uns contre les autres les épaules serrées
et chacun de nous reçoit son trophée:
un melon dans lequel est incrusté
le visage de celui qui a été tué par une épée une lance ou à mains nues

Des tronches des vaincus suinte un jus jaunâtre
comme de la cire fondue

Nous nous tenons l’un près de l’autre
et de temps en temps
l’un de nous fait passer son doigt
sur le visage de l’ennemi
puis le met dans la bouche et en claquant de la langue

pousse des hum de plaisir        
 

 

 

Je me cache

je me cache sous la grande cloche de l’église
et je prie pour que personne ne meure et qu’il n’y ait plus de jour férié
que la rivière ne sorte plus de son lit
et que le feu n’éclate pas à l’improviste

 

 

je me cache
le dos collé au bronze rugueux
regard fixé sur le battant qui pend immobile et meurtrier

dans la grande cloche un brouillard épais
cependant j’y sens palpiter une solitude plus affreuse que la mienne

des vapeurs montent de mon corps et se condensent sur le battant en bronze
l’humectent et le salent
il commence à bouger tout doucement
tel un mort ressuscité par la pluie

  (Les poèmes traduits font partie du recueil „Cinéma chez moi, à la maison".)

Version française: Lucia Sotirova & RD

 

 

 

 

 

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Robert Şerban est né le 4 octobre 1970. Il vit à Timisoara. Il est écrivain et journaliste, il travaille également sur les plateaux de télévision, où il réalise et anime l’émission culturelle « Du poivre sur la langue » (TVR de Timisoara).

 

Il débute en 1994, avec de la poésie et obtient le Prix du début de l’Union des Ecrivains de Roumanie, pour le recueil „ Bien sûr,  j’exagère”.

 

D’autres livres de poésie s’enchaînent: « Odyssex»,  1996, „Du poivre sur la langue” (interviews, 1999, (Prix de la filiale de Timisoara de l’Union des Ecrivains de Roumanie), „Sur les traces du grand fleuve”/”Auf den Spuren des grossen Stroms”, coauteur avec Nora Iuga, Ioan Es. Pop, Werner Lutz et Kurt Aebli, poésie et prose, 2002, „Timisoara, à trois amis”, coauteur avec Dan Mircea Cipariu et Mihai Zgondoiu, poésie, 2003, Prix de la revue „Poesis”, „Le livre rose du communisme” (mémoires, coauteur), 2004, „La cinquième roue”, interviews, 2004, (Prix de la filiale de Timisoara de l’Union des écrivains), „Barzaconii/Anus dazumal” (prose, 2005), „Cinéma chez moi, à la maison” (poésie, 2006, Prix de la Filiale de Timisoara de l’Union des écrivains, Prix de la revue „Observatorul cultural”/Bucarest, pour le meilleur livre de poésie de 2006), Athénée Palace Hôtel (coauteur, avec Alexander Hausvater, théâtre, 2007, pièce mise en scène par le Théâtre National de Timisoara), „L’œil avec auvent”, articles, „Une carrosse chargée de rien”/”Ein karren beladen mit nichts”, coauteur, avec Ioan Es. Pop, Peter Sragher, poésie, 2008, „La mort paraffine” (poésie, 2010, Prix de la revue „ Luceafarul de dimineata”, ainsi qu’une nomination  au Prix de poésie de l’Union des écrivains de Roumanie).

 

En 2009, Pop Verlag publie en Allemagne „Cinéma chez moi, à la maison”, en traduction allemande, Heimkino, bei mir. En 2010, sort en Serbie le volume bilingue Биоскоп у мојој куђи/ Cinema la mine-acasă (Meridijani).

 

Robert Serban a obtenu la Bourse de la Fondation Soros (1995) et des séjours littéraires à Krems (Autriche, 2005), à Thusis (Suisse, 2007) et à Winterthur (Suisse, 2009).

 

Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues (polonais, tchèque, anglais, espagnol, français, italien, hollandais, yiddish, hongrois, norvégien, suédois, arabe etc) et sont publiés dans différentes revues et anthologies  roumaines et étrangères.

 

 

Contact: robiserban@yahoo.com ou robiserban@gmail.com

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