Robert Şerban

 

 

 

(ROUMANIE)

 

 

 

 

Tout seul

 

chaque fois que tu vis loin
de l’enfant que tu as mis au monde
tu te mets à prier un peu plus pour lui
et tu te fais du souci pour ta propre existence
chaque soir tu te mets à compter les durillons de ta paume
comme les rois faisaient jadis le compte des îles
conquises par les caravelles
te voilà toujours plus riche
et toujours plus tourmenté
d’un jour à l’autre
ton cœur s’abaisse lentement au fond ta poitrine
comme une ancre
tu n’as plus besoin de personne pour te redonner courage
mais les dents sont les premières à se défaire de la peur
et tu te mords les lèvres avec furie
comme si tes dents ne les reconnaissaient pas
comme si elles ne savaient pas que nuit après nuit
tes lèvres touchent le front de l’enfant
qui t’apparaît en rêve

 

 

 

 

Le bon aime le méchant

 

toutes les aventures s’achèvent sous un drapeau
tu sais cela depuis l’époque où tu grimpais en haut du mur du jardin d’été
et que tu étais près de t’envoler au vent
quand bien même tes yeux étaient semblables à des ventouses collées
au gigantesque écran
où la vie clapotait comme une carcasse de vache crevée l’été en plein champ
ton cœur battait la chamade sous le maillot de corps décoloré et trop large pour toi
— une noyée se souvient qu’elle a oublié de laver les fraises
au moment de toucher le fond
puis rentre chez elle en vitesse
ton enfant te demande de lire les mots
qui sont écrits sur la lèvre inférieure de l’écran
et toi tu inventes une histoire
dans laquelle le méchant aime le bon
parce que leurs drapeaux
sont fichés l’un à côté de l’autre
dans le même sol

 

 

 

 

Invocation

 

je vide le pain de sa mie
comme si je vidais
les entrailles d’un lièvre
du bout du doigt avec lequel je fais le signe de croix
je roule des boulettes en forme de petits pois
les dispose l’une à côté de l’autre
pour mieux m’imaginer
les têtes des gens de ma race
qui pourraient bien sortir
à un moment donné
de terre
et nous faire participer
à semblable merveille familiale
je parviens lentement à la croûte
et du bout des doigts
je cherche à savoir s’il reste encore de la mie
si mes ancêtres
sont encore capables d’un miracle
ou s’ils demeureront ainsi cachés à jamais
peureux comme des lièvres
au fond de leurs morts minuscules

 

 

Traduit par Benoît-Joseph Courvoisier

[1] « gradina de vara » : lieu de rencontre estival dans la Roumanie de l’ancien régime, souvent organisé autour de projections de films en plein air ou de salons de thé.

 

 

 

 

 

 
Robert Şerban est né le 4 octobre 1970. Il vit à Timisoara. Il est écrivain et journaliste, il travaille également sur les plateaux de télévision, où il réalise et anime l’émission culturelle « Du poivre sur la langue » (TVR de Timisoara).

Il débute en 1994, avec de la poésie et obtient le Prix du début de l’Union des Ecrivains de Roumanie, pour le recueil „ Bien sûr, j’exagère”.

D’autres livres de poésie s’enchaînent: « Odyssex», 1996, „Du poivre sur la langue” (interviews, 1999, (Prix de la filiale de Timisoara de l’Union des Ecrivains de Roumanie), „Sur les traces du grand fleuve”/”Auf den Spuren des grossen Stroms”, coauteur avec Nora Iuga, Ioan Es. Pop, Werner Lutz et Kurt Aebli, poésie et prose, 2002, „Timisoara, à trois amis”, coauteur avec Dan Mircea Cipariu et Mihai Zgondoiu, poésie, 2003, Prix de la revue „Poesis”, „Le livre rose du communisme” (mémoires, coauteur), 2004, „La cinquième roue”, interviews, 2004, (Prix de la filiale de Timisoara de l’Union des écrivains), „Barzaconii/Anus dazumal” (prose, 2005), „Cinéma chez moi, à la maison” (poésie, 2006, Prix de la Filiale de Timisoara de l’Union des écrivains, Prix de la revue „Observatorul cultural”/Bucarest, pour le meilleur livre de poésie de 2006), Athénée Palace Hôtel (coauteur, avec Alexander Hausvater, théâtre, 2007, pièce mise en scène par le Théâtre National de Timisoara), „L’œil avec auvent”, articles, „Une carrosse chargée de rien”/”Ein karren beladen mit nichts”, coauteur, avec Ioan Es. Pop, Peter Sragher, poésie, 2008, „La mort paraffine” (poésie, 2010, Prix de la revue „ Luceafarul de dimineata”, ainsi qu’une nomination au Prix de poésie de l’Union des écrivains de Roumanie).

En 2009, Pop Verlag publie en Allemagne „Cinéma chez moi, à la maison”, en traduction allemande,Heimkino, bei mir. En 2010, sort en Serbie le volume bilingue Биоскоп у мојој куђи/ Cinema la mine-acasă (Meridijani).
Robert Serban a obtenu la Bourse de la Fondation Soros (1995) et des séjours littéraires à Krems (Autriche, 2005), à Thusis (Suisse, 2007) et à Winterthur (Suisse, 2009).
Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues (polonais, tchèque, anglais, espagnol, français, italien, hollandais, yiddish, hongrois, norvégien, suédois, arabe etc) et sont publiés dans différentes revues et anthologies roumaines et étrangères.

Contact: robiserban@yahoo.com ou robiserban@gmail.com

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