Rina Maggio

 

  

 

 

(France)

 

 

 

 

 

Dentelles de marbre

 

 

 

 

 

-La Cour !

 

Ottavio se leva du haut de ses 22 ans et vit défiler les Dieci. Ils portaient un béret et un grand bandeau noir sur leur toge rouge.  Il se revoit enfant, lorsqu’il emmenait l’encens  le jour de grande messe.

 

-Tu es bien Ottavio Mulino? – lui demanda le plus âgé.

-Oui Monseigneur.

-Tu reconnais avoir écrit un texte subversif appelant à la rébellion ?

-Oui Monseigneur.

-Tu es condamné à  mort par noyade, cette nuit, dans les eaux de la lagune.

Ottavio baissa la tête.

-As-tu un dernier vœu à formuler ?

-Oui Monseigneur: m’arrêter sur le pont et regarder par la fenêtre un instant.

-Accordé ! Gardes, exécutez !

 

Les Dieci descendent par l’escalier d’or. Ottavio suit les quatre gardes dans un dédale de couloirs sombres, traverse des pièces immenses où le printemps n’a pas encore balayé l’humidité hivernale. Arrive sur le pont. La lueur des fenêtres lui fait lever la tête. Il s’arrête devant la première à  sa droite, soulève ses chaînes et s’accoude contre le mur. A travers les dentelles de marbre servant de persiennes, il aperçoit le pont des esclaves. Midi sonnante. Une foule laborieuse s’entasse entre charriots, charrette, carrioles, tombereaux, chevaux. Un bruit bienfaisant. Il n’avait jamais écouté la vie grouillante de ce quai. Mon pont, ma ville, ma vie, pensa-t-il. Dans le canal quelques gondoliers rament en sifflotant  le plus beau des chants … Parmi les passants il remarque une femme qui tient par la main un enfant, elle porte un châle rouge.

 

(…) Combien de fois ai-je traversé ce pont main dans la main avec maman…

 

C’était en fin de semaine lorsqu’elle allait voir Clotilde la diseuse de bonne aventure, il lui arrivait de l’aider, les jours de grande affluence.

 

(…) et ce jour où Clotilde m’a prédit : « Ne t’inquiète pas petit tu seras heureux ! »

Elle avait raison, j’ai été heureux petit. Ces jours-là, maman m’achetait sur le chemin du retour de la crème frite à la vénitienne.

 

(…) de l’autre côté « del tronchetto »,  la basilique San Giorgio, sa coupole brille sous le soleil printanier. Les gondoles, barques, embarcations, barges, canots, radeaux, chalands, péniches marquent l’horizon de l’île. C’est là que je jouais aux osselets. C’est là que j’écoutais les plus grands parler de rébellion.

 

(…) et presque à mes pieds la fin du grand canal, où Marisa a accepté le premier rendez-vous, je suis arrivé avec une rose en sucre. Qu’elle était belle ma Marisa, elle refusait de me regarder dans les yeux, c’était trop fort disait-elle. (…) la première fois que je serrais une fille dans mes bras, nous nous sommes serrés si fort que je sens encore son corps tout entier, ses seins, son cœur, ses lèvres… Marisa… Marisa…

 

Ottavio ferme les yeux, ses mains accrochées aux chaines, serrant ce corps.

 

Les  gardes perdent patience :

 

-Tu ne vas pas t’endormir ici. Avance !

 

Brusquement, l’un d’eux tire sur les chaînes. Le front d’Ottavio cogne les charnières de la fenêtre, il  s’écroule dans un soupir, le visage ensanglanté, le sourire aux lèvres, dans la chaleur de son dernier orgasme.

 

 

 

 

 

 

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Rita Maggio est née en Italie. Depuis très jeune déjà, elle vit en Lorraine (région messine). Après des études universitaires, elle a travaillé dans des lycées lorrains, comme professeur d’économie-gestion.

Passionnée également par la peinture, l’écriture littéraire et le jeu de théâtre, Rita Maggio côtoie avec talent plusieurs disciplines.

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