Raymond Penblanc

 

 

 

(France)

 

 

Le bruit de l’argent

 

 

Elles ont entendu parler les hommes depuis l’intérieur du camion,  et toutes ont reconnu  la voix grasseyante de Bob Milton. Lui-même a cru bon de taper du poing dans la tôle afin de leur signaler sa présence, au cas où elles se sentiraient perdues. Tassées les unes contre les autres, soudées comme on peut l’être dans le malheur, sonnées de n’avoir pas dormi depuis la veille, elles n’ont pas réagi à ce que le gros Milton venait de leur transmettre, un coup de semonce doublé d’un énergique salut matinal. Impossible de voir à travers la grille d’aération. On devine que dehors il fait froid, mais que le ciel est bien dégagé. Est-ce que ça change quelque chose pour elles ? Certaines voudraient le penser. C’est le cas des plus jeunes, les moins expérimentées, celles qui se retrouvent ici pour la première fois. Malgré la fatigue du voyage, elles veulent croire en leurs forces inentamées, en leur enthousiasme de débutantes. Mais chez les plus vieilles le cœur n’y est plus. Désireuses de ne pas démoraliser les petites, elles ont choisi de se tenir sur la réserve, ne laissant filtrer que des sous-entendus. Et que disent-elles ? Que le pire reste à venir. Que ça ne date pas d’hier, que ça dure depuis trop d’années. Des dizaines de milliers d’entre elles ont été arrêtées, rassemblées, parquées, le plus souvent  en pleine nuit, avant d’être embarquées dans des camions aveugles comme celui-ci, pour des chantiers lointains, auxquels on n’accède qu’après plusieurs jours d’un voyage éprouvant, incertain. Car toutes ne parviennent pas au terme. La promiscuité et ce qui en découle, la saleté, la fatigue, l’incertitude, l’angoisse, l’insomnie ont  raison des plus faibles, en attendant que le travail forcé, les cadences infernales en déciment quantités d’autres.

 

C’est toujours pareil avec les vieilles. Elles savent certaines choses, mais ne retiennent que le pire, et bien entendu elles s’arrangent  pour vous démoraliser. Cependant on ne se chamaillera pas, ce serait insensé, et d’ailleurs qui le souhaite ? Sûrement pas Bob Milton, qui en quelques heures verrait fondre son précieux capital. Il s’est mis à tourner autour du camion d’un pas vif qui fait trembler le sol. Il n’est pas seul. Ils sont deux à lui tenir compagnie, un bas sur pattes et un grand faucheux. Eux aussi ont un camion, eux aussi font les cent pas en donnant régulièrement des coups de pieds dans les pneus. On parle d’un certain John Masterpiece, qui n’arrivera que quand le jour sera complètement levé. Derrière la paroi de tôle, toutes se taisent pour essayer de piquer quelques miettes d’une conversation qui a fâcheusement tendance à s’écarter du sujet. Cette fois on parle de femmes, et même de femmes de petite vertu, ce qui fait s’esclaffer les trois gars. C’est toujours pareil quand les hommes se lâchent. Ou ils parlent de fric, ou ils parlent de cul. Ce qui choque les plus vieilles, tout en excitant les plus jeunes, qui n’ont encore rien connu de semblable. Mais qui ont un peu peur quand même. Du coup elles se serrent davantage. Toute une nuit les unes contre les autres, pressées,  empêtrées,  ça laisse des traces.  Beaucoup ont fait sous elles, et pas seulement les plus jeunes. Certaines tentent  de profiter du temps qui reste pour procéder à un semblant de toilette. D’autres se frottent mutuellement. Echange de bons procédés, ultime manière de se consoler, et au moins ça renforce la cohésion du groupe. Encore un coup de pied dans la tôle. Feraient-elles trop de bruit ? Et si c’était une révolte ? Bob Milton s’esclaffe bruyamment. Allons donc. Du coup,  les deux autres ont l’air rassurés. Eux aussi sont des débutants. N’empêche. Ils ont déjà les dents bien acérées. Ils ont des idées, des projets. Un certain nombre de propositions pour optimiser le travail. Par exemple délimiter un périmètre plus restreint, et commencer par le clôturer afin d’éviter le maximum de fuites. Mais comment interdire le passage ? Où comptabiliser celles qui préféreront aller crever dans leur coin sans laisser de trace ? Comment les différencier des fuyardes, les passées à l’ennemi ou rentrées chez elles ?

 

Bob Milton refuse d’entreprendre cette comptabilité. On trouvera  toujours une solution pour compenser les pertes. Et quant à réduire le périmètre, il est loin d’être de cet avis, et John Masterpiece également, que voici à présent,  juché sur son pick-up, sourire aux lèvres, cigare au bec, impérial. Il ne faut pas lui parler de périmètre restreint, à ce John Masterpiece. N’a-t-il pas l’intention d’agrandir de quelques milliers d’hectares un domaine tellement vaste qu’il lui faut le survoler en hélicoptère ou en avion ? C’est lui le patron. C’est lui qui paie, très cher parfois. Et il en veut pour son argent. L’hécatombe, il sen fout. Quand elles entendent ça, les plus vieilles frémissent. Depuis le temps qu’elles étouffent au fond de ce camion insalubre, comme autrefois les esclaves au fond des cales des bateaux … Les jeunes refusent de se laisser perturber par cette référence à l’histoire. Qui flatte l’ego sans donner les moyens de résister. Que des dizaines de millions de leurs semblables les aient précédées, que des dizaines de millions d’autres soient condamnées à les suivre ne peut que conduire à la paralysie. On ne s’adossera pas éternellement à l’histoire. Dans peu de temps il n’y aura d’ailleurs plus d’histoire, plus personne pour la raconter. Le monde court à sa perte si on laisse faire, intervient ici le grand faucheux. Il dit qu’il n’hésitera pas à aller chercher la main-d’œuvre là où elle offre les meilleures garanties, c’est-à-dire à l’étranger. Il est partisan de méthodes draconiennes et ne fait pas dans le sentiment. C’est seulement de cette manière qu’on s’en sortira. Il ne faut pas hésiter à opérer une sélection naturelle, il ne faut pas craindre de sacrifier les plus faibles, les plus vieilles, et de les remplacer par de plus performantes et de plus jeunes, qui elles-mêmes, une fois parvenues au bout du rouleau,  seront à leur tour sacrifiées pour être remplacées par de nouvelles, et ainsi de suite. John Masterpiece est d’accord. L’homme disparaîtra un jour de cette planète, mais le système perdurera. Le système est éternel. Il faut juste de la main- d’oeuvre, toujours davantage de main-d’œuvre. Des robots ? Des chercheurs travaillent en ce sens, il le sait, et pour cause, ce sont des types comme lui qui financent. Et il sort une poignée de billets froissés de sa poche. Il en garde toujours quelques uns,  qu’il aime palper, flairer. Les femmes portent des bagues, des colliers, lui palpe les billets dans ses poches comme des mouchoirs de soie.

 

Tout baigne.  Le soleil peut se lever, il éclaire un monde proche de sa perfection. On flatte l’échine des chiens, qui jappent, qui piaffent autour des camions. Ecoutez-les s’exciter à l’intérieur. Elles se préparent, elles s’activent. Bien dressées, les petites. Elles nous survivront. Tel que c’est parti, elles nous survivront encore longtemps, une éternité peut-être, s’esclaffe le gros Milton, qui ne se voit pas pourtant pas mourir si vite, et John Masterpiece non plus, ni les deux autres. Qui songerait à mourir ici, à cette heure ? Le soleil s’est encore hissé d’un cran, éclairant d’une douce lumière cette étendue virginale,  presque irréelle, pareille à d’immenses champs de neige. Sauf qu’il ne fait pas assez froid pour la neige. On est en février, la semaine ne fait que commencer. Les portes des camions ont été déverrouillées, les travailleuses, les danseuses, comme dit Milton, regroupées, encouragées, réveillées sans pitié pour les plus endormies.  Il est neuf heures quand les premières butineuses s’élancent en vrombissant sous les regards joyeux des chiens, et celui exalté de leurs maîtres qui ne regrettent qu’une seule chose. Ne pas pouvoir décoller avec elles, ne pas pouvoir survoler comme elles se préparent à le faire ces dizaines de milliers d’hectares d’amandiers, ne pas pouvoir entendre encore un moment le bruit soyeux de leurs ailes, le doux bruit de l’argent.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Raymond Penblanc

a revisité Les Trois Mousquetaires dans sa dixième année, plagié Chateaubriand dans sa quinzième, pillé Rimbaud dans sa seizième, avant de voler de ses propres ailes. En témoignent des poèmes chez Guy Chambelland et dans la revue Contrordre, un récit dans la revue Minuit, 3  romans aux Presses de la Renaissance, des nouvelles dans une quinzaine de revues, dont La Revue des Ressources  http://www.larevuedesressources.org/_raymond-penblanc,2602_.html

 

Secousse  http://www.revue-secousse.fr/Secousse-09/Sks09-Sommaire.html

 

Coaltar  http://www.coaltar.net/

 

Paysages écrits  https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/archives/numero-16

 

Remue.net   http://remue.net/spip.php?mot1796

 

Nerval.fr   http://nerval.fr/spip.php?article59

 

Brèves, Népenthès, La Femelle du Requin, Harfang, ainsi qu’aux Editions de l’Abat-Jour (www.editionsdelabatjour.com/article-raymond-penblanc-112461014.html)

 

Collabore au blog Les 807

http://les807.blogspot.fr/search/label/Raymond%20Penblanc

 

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