Radu Bata

 

 

 

(Roumanie-France)

 

 

ENTRE CHIEN ET LOUP, FAUT-IL CHOISIR SON À VENIR ? 

(La mécanique des astres, la métaphysique du rêve)

 

 

 

 

J’ai 13 ans et des poussières et je rentre après une journée d’école bien farcie où le brouhaha des récrés a dépassé en intérêt des leçons bourratives. Il n’y a eu qu’un rayon de poésie parmi les textes à la gloire du Parti : un ouvrier qui aime comme un fou une vieille locomotive.

L’automne est encore chaud mais le soir tombe déjà à 18 heures (les pays de l’Est sont précoces pour la tombée du soir). Je porte mon cartable comme une pierre précieuse : dedans, j’ai un poème d’amour fatal que j’ai écrit pendant le cours de maths à une fille inconnue (je suis un peu zinzin, je compose des vers pendant les cours de maths pour des filles imaginaires). Les chiffres m’inspirent, leur addition moins. Un deux, un deux, je marche en me balançant, un refrain vague dans la tête.

Au coin de la rue, une silhouette surgit de nulle part et me bloque le chemin. C’est une jeune gitane, à peine plus âgée que moi. Elle est jolie – elle a des yeux de charbon et des boucles de partout – et prompte : d’un geste leste, elle soulève haut sa longue jupe fleurie et me montre son ventre. Un sourire espiègle illumine son visage et… elle ne porte pas de culotte ! C’est comme si elle jouait à s’offrir à moi !? J’en suis si troublé que je reste planté là une petite éternité à regarder son intimité. Je n’ose pas la toucher. Pourtant, j’en suis fasciné et c’est ce qu’elle attend. Une pensée me traverse l’esprit, tardivement : d’après ce qu’on dit, fréquenter les gitans* est un sport dangereux. J’essaie avec regret de contourner la fille et m’en aller mais elle a déjà laissé choir sa jupe pour m’attraper la main et la serrer avec une force étonnante. «Je vais te dire l’avenir alors», dit-elle. Son sourire flotte toujours sur ses lèvres – maintenant c’est un sourire froid de femme adulte. «Tu vas tomber raide amoureux d’une belle étrangère. Mais elle ne te le rendra pas et tu vas en perdre le sommeil !»

Elle a craché par terre et m’a laissé partir. Elle a disparu dès que j’ai tourné le dos. Une scène comme un éclair. Une rencontre hors normes. À croire que je l’ai rêvée. Comme d’autres que je me rédige pour les fins de mois difficiles et que j’oublie dans la semaine. Quelqu’un a méticuleusement effacé de mon appareil personnel la plupart des images adolescentes mais celle-là, celle de la jeune gitane offerte, me suit comme un chien fidèle depuis des lustres.

Il y a des trains qu’on laisse filer comme des pignoufs.

Ma locomotive était jeune.

* à l’époque, on les appelait tziganes et personne n’en prenait ombrage

 

 

PAROLE DONNÉE, PAROLE OUBLIÉE ?

 

 

 

«Au début, il n’y avait qu’une seule langue» – Agota Kristof

 

La langue c’est de l’air, la parole c’est du vent.

Entre la langue du cœur et celle de la raison, le meilleur dictionnaire s’éploie dans la calligraphie de l’idiome intérieur.

Hormis quelques moments d’enchantement, le passage dans une autre langue* est un exercice douloureux qui s’étire vers l’infini. On ne change pas de vocabulaire comme on change de couvre-chef. On n’échange pas sans sacrifices un écosystème avec un système. On n’efface pas sans mal le ventre et le sein maternels (formateurs), les émotions initiales, les premiers mots dits ou écrits, pour se reparamétrer dans un monde étrange et étranger, pour faire de la place à un sabir qui a du mal à vous adopter.

Ce travail de repersonnalisation se reflète dans un mécanisme de vases communicants : on donne une parole**, ou plutôt on l’enfuit dans un repli pulvérulent de la mémoire où elle va dépérir, pour la remplacer par un son sans saveur ni odeurs, impropre à l’anatomie originelle. Et le processus continue selon un même schéma, les appellations primaires s’effilochant, se désagrégeant, leurs homologues-erzats prenant un espace fou à s’installer, gagner du crédit, acquérir une plausibilité.

Ce troc linguistique est jonché de scènes anecdotiques qui frisent l’indigestion ; on n’entre pas pour de bon dans un nouveau parler sans essuyer les plâtres sociaux, on ne révolutionne pas une gamme apprise par cœur pour jouer la même partition avec d’autres instruments, sans payer le tribut de la fausse note ; imprégnés dès la naissance par des accents*** et des pieds qui nous ressemblent, nous avançons contre nature, comme des malpropres, dans la foule de regards méfiants des natifs. La différence peut être un péché de syntaxe pénalisé sévèrement ; le temps d’apprivoiser règles et tournures, les autochtones ont tendance à marginaliser ces ouistitis qui s’incrustent dans leurs habitudes langagières, à les bouter hors de leurs lignes, à en fabriquer des parias de l’expression juste bons pour le décor folklo d’un pique-nique merguez-zakouski.

Mais le tableau n’est pas unicolore. De pauvres hères peuvent vivre la transition comme un enrichissement, certains bons bougres comme un affranchissement, de rares oiseaux comme une renaissance de phénix. Et les locaux peuvent s’avérer parfois plus confraternels que les congénères paternels !

Ce matin, j’ai rêvé mon premier baiser dans ma langue d’aujourd’hui. Si la sensation était authentique, le nom qu’elle portait semblait confectionné dans une machine à calculer. Je me rappelle avec précision la chaleur de l’étreinte, je subodore le silence coupable de ma voix. Perdu dans le double langage, je constate que mes pores font leur boulot proprement.

La langue, je l’ai toujours dans la peau.

 

* Vérifiée sur le terrain, l’équation selon laquelle «plus tu (te) donnes à une langue, plus tu en reçois», a pris du plomb dans l’aile.

** Petite annonce du milieu vital : “Échange parole de chair contre parole de chair. Sons sans provision s’abstenir.”

*** Dans “Budapest”, Chico Buarque donne une explication psycho-sociale aux prouesses prosodiques des métèques : «Pour un immigrant quelconque, l’accent peut être une revanche, une façon de maîtriser la langue qui l’oppresse». Comme quoi, dans ces histoires d’enjambements, le rapport mélodique peut être un rapport de maître. Être baisé ou baiseur, la question est culturelle. Attention donc au positionnement : parler le cunnilingus entraîne une exposition de l’anus.

 

 

LE MEILLEUR AMI DE LA FAMILLE

 

 

 

 

«Histoires vécues»

 

Le meilleur ami de la famille était un illuminé fort séduisant. Il venait souvent passer les fêtes de fin d’année ou les Pâques chez nous, en province, accompagné d’une nouvelle jeune beauté triée sur le volet. Jusqu’à ce qu’il trouvât une jolie brune au tempérament de feu qui l’a fait rentrer dans les rangs de l’amour, il nous a donné à voir toute une collection de modèles. Des morphologies de podiums qui ne pipaient pas mot pendant les longues soirées de discussions animées mais qui brillaient par tous les pores. Des filles aveuglantes comme des étoiles géantes pour le garçonnet que j’étais.

Le meilleur ami de la famille était écrivain*. Il formulait des compliments enguirlandés pour saluer les bons plats mitonnés par ma mère, il notait des vers sur des serviettes de restaurant, il traduisait Le Petit Prince avec le môme que j’étais accroché à ses basques. Il était un peu à l’Ouest, le meilleur ami de la famille : il se laissait poser des ventouses par mon père juste pour que j’en prisse de la graine, un jour où un rhume me tournait autour, il n’entrait pas, à ses risques et périls*, dans les cases dessinées par la littérature ou le régime, il allait faire la grève de la faim en France plus tard pour que sa famille pût le rejoindre. Une grève qui pèsera lourd dans son départ pour la principauté des ombres.

Lunaire et salutaire, le meilleur ami de la famille m’a encouragé dans le goût immodéré pour les étoiles, les chemins de travers et les nuits blanches, inoculé dans mon ADN par mes géniteurs.

J’ai suivi à la lettre son parcours géographique et, aujourd’hui, je ne suis pas loin de la grève générale.

 

Voici, de mémoire, la copie d’un de ses poèmes :

 

Comment vas-tu ? Merci, ça marche après l’aurore.

Je vis, il n’y a pas d’autre solution.

Le matin au marché parmi les fleurs et les poivrons

Je respire l’odeur des coings encore et encore

Et je rentre avec le cabas plein de météores.

 

Je vis bien, ne te fais pas de soucis.

Je n’attends pas que la mort vienne, j’attends que la vie passe.

C’est vrai, quelques émois me tracassent

Mais ils sont éphémères et tout petits :

Je dis bonjour au lieu de bonne nuit.

 

  • Ben Corlaciu (1924-1981) a donné aux roumains la traduction du Petit Prince et des lettres de noblesse à la cohabitation de la poésie avec la prose. BC a eu le courage rare d’affronter les gorilles du pouvoir stalinien et joué la montre, comme Rimbaud, avec l’éternité de son œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Radu Bata est un travailleur intermittent du mot et de la vie. Avec quelques méfaits livresques dans le compte (édités sous pseudonyme) et «un petit dictionnaire comme bâton de maréchal dans sa giberne», Radu Bata survit dans son «laboratoire de balistique verbale», quelque part entre La Seine et Le Danube.

 

« Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » est son premier ouvrage édité par Galimatias.

 

Professeur de français en Roumanie (Buzau) jusqu’en 1990. Plus tard, professeur de français et de journalisme en France.

 

Rédacteur en chef et directeur de petites publications pour la jeunesse (petit tirage) sur Grenoble. A présent, il dirige un club de journalisme et un atelier d’écriture.

Auteur de chroniques, articles, textes littéraires, ayant utilisé plusieurs  pseudonymes : Ion Aretia B,  Fausse Couche d’Ozone (éditions ProMots), 1999, Radu B., Le Rêve d’étain (éd. ProMots),  et dernièrement,  Radu Bata, «Mine de petits riens sur un lit à baldaquin», éditions Galimatias,  2011.

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