Radu Bata

 

 

 

(Roumanie-France)

 

 

LES RÊVES DE LA LANGUE

 

 

L’AUTONOMIE DU CERVEAU ET LES DÉFICITS LEXICAUX

 

 

 

 

On peut quitter son pays, on ne quitte jamais sa langue.

 

            J’ai depuis belle lurette un amour immodéré pour les mots. Ma lexicopathie, précoce, s’est illustrée en épisodes successifs, souvent folkloriques, parfois paranormaux. En voilà un, tel qu’il m’a été rapporté par ma mère et ma sœur :

            J’avais cinq ans et des poussières et j’étais considéré comme un enfant curieux mais raisonnable. Ce soir-là, je m’étais endormi dans le grand lit douillet de ma chambre, orienté vers le Nord. Vers minuit, je suis entré dans la pièce qui jouxtait la mienne où ma mère et ma sœur finissaient de mettre dans des pots la confiture de coings préparée pour l’hiver et je me suis mis à marcher en rond en scrutant le parquet.

            – Que fais-tu ? m’a demandé ma mère.

            – Je cherche, j’ai répondu, sans décoller le regard du sol.

            – Qu’est-ce que tu cherches?

            – Des mots.

            – Pour quoi faire ?

            – Pour nous TOUS.

            J’ai encore tourné deux ou trois fois, préoccupé, avec des gestes mécaniques, frôlant une rangée de pots alignés sur une étagère et je suis retourné dans ma chambre où je me suis recouché instantanément, comme si de rien n’était.

            Le lendemain matin, la famille était dans tous ses états : j’avais marché et même parlé dans mon sommeil ! J’avais dit des bizarreries et ma syntaxe avait été à côté de la plaque ! Comment pouvait-on «chercher des mots pour nous tous» ? Que voulaient dire mes réponses absurdes ? Et surtout : quelle tare cachait mon somnambulisme ? Et encore : étais-je normal où il me fallait subir des investigations psychiatriques ? Fallait-il consulter l’anthropologue de la ville (qui vivait isolé dans une forêt) ? Devais-je éviter de dormir seul ou dans une maison étrangère ? Etc., etc.

            Finalement, cette agitation est retombée comme un pet-de-nonne : après quelques jours et nuits d’observation, mon père décréta que son fils ne souffrait d’aucune anormalité. Tout compte fait, mon géniteur voyait plutôt un bon signe dans mes propos somnambuliques dont il soulignait avec fierté l’idée généreuse de partage devant les amis, comme si j’avais énoncé une plateforme idéologique censée aider l’humanité à trouver les mots pour la tirer d’affaire.

 

            40 ans plus tard, j’ai dû abandonner ma langue pour une autre mais mon amour des mots ne m’a pas abandonné.

            Avec le temps, les paroles d’origine ont commencé à lâcher prise. Les égarer, dans le nouveau monde, a été aussi douloureux que la disparition des êtres chers. Et les nouvelles n’ont pu remplacer mot à mot les défuntes à cause des distorsions ethnico-linguistiques. Ces pertes et confusions ont été aggravées par le désintérêt expressif des autres pour ma phraséologie.

 

            Que je sache, je n’ai plus jamais marché ou parlé dans mon sommeil depuis l’âge de cinq ans. Mais je continue à chercher les mots, envers et contre tous.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Radu Bata est un travailleur intermittent du mot et de la vie. Avec quelques méfaits livresques dans le compte (édités sous pseudonyme) et «un petit dictionnaire comme bâton de maréchal dans sa giberne», Radu Bata survit dans son «laboratoire de balistique verbale», quelque part entre La Seine et Le Danube.

 

« Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » est son premier ouvrage édité par Galimatias.

 

Professeur de français en Roumanie (Buzau) jusqu’en 1990. Plus tard, professeur de français et de journalisme en France.

 

Rédacteur en chef et directeur de petites publications pour la jeunesse (petit tirage) sur Grenoble. A présent, il dirige un club de journalisme et un atelier d’écriture.

Auteur de chroniques, articles, textes littéraires, ayant utilisé plusieurs  pseudonymes : Ion Aretia B,  Fausse Couche d’Ozone (éditions ProMots), 1999, Radu B., Le Rêve d’étain (éd. ProMots),  et dernièrement,  Radu Bata, «Mine de petits riens sur un lit à baldaquin», éditions Galimatias,  2011.

 

http://www.editions-galimatias.fr/les-auteurs/radu-bata/

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