Radu Bata

 

 

 

(Roumanie-France)

 

 

POISSON D’AMOUR

 

Pendant que je trompais ma femme, entre trois heures et trois heures trente, avec une nymphette aux cuisses d’écailles, à l’autre bout du lit, dans la chaleur de la nuit, elle se laissait séduire par un hippocampe plus entreprenant.

Au réveil, on avait du mal à dissimuler les nageoires qui nous avaient poussés.

 

 

 

 

PORPHYRIE DE NUIT

 

(Le travail d’une ombre n’est honoré qu’après sa dispersion)

 

le jour électrocute

la nuit est trou béant

le jour le cœur afflige

la nuit me belzébuthe

le jour je rédige des vertiges

la nuit je m’entraîne au néant

 

 

 

 

MIROIR AUX ALOUETTES 

 

(Parce que la chasse est ouverte toute l’année dans le bois de la langue)

 

des deux côtés de la rue

c’est moi

je pile ou face

brûle dans la glace des

éclats de guerre lasse

et de fil en aiguille

les bruits de la nuit

 

un fossé me sépare de mon autre

cette ombre familière me regarde

drôlement

ça fait des heures que

je me cours après

dans un vacarme de liège

 

je vais finir par déloger

le gars d’en face

il me tape sur le système celui-là

avec ses airs éveillés son allure de messie de foire

un alter ego malplaisant

si ce n’est pas son vis-à-vis

 

taïaut taïaut la battue s’accélère

je sens que ça va être enfin ma fête

oups

j’ai failli m’attraper

par un bout de caniveau

mais le jour s’est levé

 

 

 

 

LE POINT DE SUTURE ENTRE MES DEUX MOI

 

tant que c’est chaud

noter à l’encre rouge

le rêve de cette nuit

je me dis

 

et je rêve que mon sang

coule à flots

sur la feuille blanche

sans la maculer

 

je me demande alors

si mon sang est blanc

ou je suis coincé

entre les banquises

du soleil de minuit

 

 

REQUIEM POUR UNE NUIT D’ÉTÉ INDIEN

 

rêve poisson clown au jacuzzi d’une lolita

rêve enrobé dans le duvet d’un palmier nain

rêve d’hommes de chair avec poignées en osier

rêve Sancho Panza à la cour du roi des elfes

 

rêve parasol qui regarde les filles se dorer

rêve rock ‘n’ roll avec hôtesses de mer dans le cockpit

rêve mont de Vénus pris la main dans le sac

rêve cascade blonde avec doublure numérique

 

rêve court-circuité par une douche de chocolat

rêve cyclone digital avec un grain (de beauté) dans l’œil

rêve écran plasma balayé d’ondes cérébrales

rêve futur récent avec prépuces électroniques

 

rêve apéritif avec aliens dipsomanes

rêve cartilagineux comme une nuisette de baleine

rêve hérisson avec réveil d’ours mal léché

rêve sampler qui patine sur la crête du coq-à-l’âne

 

rêve sous-entendu avec des sous-titres en braille

rêve filiforme comme une seconde d’inattention

rêve en califourchon sur la ligne noire de l’horizon

rêve écœuré comme une bonne mine désaffectée

 

rêve aveugle au festival des images virtuelles

rêve arête de poisson au festin de Balthazar

 

 

NUITS EN KIT À MONTER SUR LA LUNE

 

chaque nuit entrouvrir la porte d’un réverbère abandonné

descendre dans le cendrier ramasser les mégots du passé

débusquer les monstres de liège qui se cachent dans le placard

entrer dans le tube de caoutchouc pour en ressortir liquéfié

 

chaque nuit avancer à tâtons en territoire limbique

boire la tasse au fin fond d’une onde de porcelaine

dire halo aux esprits nimbés crier sans voix aux spectres sonnés

croiser le feu dans le trou blanc des peurs bleutées

 

chaque nuit devenir le personnage d’un récit qui nous échappe

se dématérialiser sourdement en pluie de confettis imperceptible

dénaturer le jour étalé en morceaux sur la table de travail

voir les flocons de neige former des taches de sang sur le carrelage

 

chaque nuit vérifier les robinets le gaz l’électricité des fibres

atterrir mort ou vif dans la surface d’un souterrain sans issue

perdre le nord magnétique s’égarer dans la calotte analytique

se mutiler dans une cure d’intranquillité de huit heures et demie

 

chaque nuit s’enfoncer un peu plus dans le mutisme définitif

cette nuit je fête mes noces de ciment avec le silence

 

 

2 ET 2 FONT 7

 

(addenda du nucleus)

 

la nuit monte

dans l’aigrette

de mon aile

et je compte

les becquerels

qui furètent et

jouent les sauterelles

 

2 et 2 font 7

3 et 3 font le grand 8

4 et 4 font les cornichons

5 et 5 font des crocs-en-jambe

il n’y a que 1 et 1 qui

s’additionnent normalement

mais si jamais ils ont fait 1 couple

1 et 1

ils ont fini

eux aussi

par faire

chambre à part

 

nuit vade-mecum

ad libitum

dans le vacuum

de mon atrium

j’entends en post scriptum

le strontium

grignoter le linoléum

 

 

LUCIFER

 

Quand                               j’étais                               petit
je                    rêvais                              de                vivre
un                   coup                              de              foudre
avec la Voie Lactée

Quand                               j’étais                               grand
Je                    rêvais                              de                  filer
un                               amour                               constellé
avec la Petite Ourse

Quand                               j’étais                               vieux
je                               rêvais                                  d’arrêter
sur            mon                            écran              nébuleux
une Étoile Filante

Aujourd’hui                 quand                 je               rêve
je                    vois                toujours           le           ciel
Mais                        Vénus                  s’est           cachée
dans le Chant du Cygne

 

 

Extraits de « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin »

 

 

 

 

 

 

 

 

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http://www.editions-galimatias.fr/les-auteurs/radu-bata/

 

Radu Bata est un travailleur intermittent du mot et de la vie. Avec quelques méfaits livresques dans le compte (édités sous pseudonyme) et «un petit dictionnaire comme bâton de maréchal dans sa giberne», Radu Bata survit dans son «laboratoire de balistique verbale», quelque part entre La Seine et Le Danube.

 

« Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » est son premier ouvrage édité par Galimatias.

 

Professeur de français en Roumanie (Buzau) jusqu’en 1990. Plus tard, professeur de français et de journalisme en France.

 

Rédacteur en chef et directeur de petites publications pour la jeunesse (petit tirage) sur Grenoble. A présent, il dirige un club de journalisme et un atelier d’écriture.

Auteur de chroniques, articles, textes littéraires, ayant utilisé plusieurs  pseudonymes : Ion Aretia B,  Fausse Couche d’Ozone (éditions ProMots), 1999, Radu B., Le Rêve d’étain (éd. ProMots),  et dernièrement,  Radu Bata, «Mine de petits riens sur un lit à baldaquin», éditions Galimatias,  2011.

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