Poésie, cette obscure amplification…INTERVIEW avec le poète et le traducteur DINU FLAMAND

 

 

(Roumanie-France)

 

 

 

Moldova et Bârgau

 

 

 

Anchidim Flămînd (pseudonyme littéraire Dinu Flămând) est un auteur et un journaliste roumain né le 24 juin 1947 à Susenii Bîrgăului, petit village du nord de la Transylvanie. Il fait ses études à la Faculté de Lettres de Cluj et obtient sa licence en 1970.

 

 

 

Dinu Flămând, La poésie de la terre

 

 

 

Il participe, dans les années 70, à la création de la revue littéraire Equinoxe qui sera le point de départ d’un des plus importants mouvements culturels de son pays.

 

 

 

Dinu F. et l’écrivain Ion Pop, les années 70

 

 

 

Affecté à Bucarest, il travaille pour diverses maisons d’édition et revues, notamment Amphithéâtre et Le 21-e Siècle. Il publie des essais, poèmes et traductions dans la plupart des revues littéraires de l’époque. Ses premiers recueils de poèmes sont publiés à partir de 1971 : Apeiron  d’abord, ensuite Poésies (1974).

 

 

 

DF, les écrivains Cezar Ivanescu  et Gabriela Melinescu, les années 70

 

 

 

Mais c’est avec Greffons (1976) et surtout Etat de siège (1983), qui traduisent une évolution importante dans l’œuvre du poète, que le ton devient décidément polémique. Des poèmes seront supprimés, censurés, des membres de phrase disparaîtront ou seront remplacés. Tandis que les autorités croient deviner, dans le dernier titre une (trop) transparente dénonciation de la répression en Pologne, la description s’applique en fait, à son pays, la Roumanie, où la situation se dégrade de plus en plus. Une partie du recueil sera publiée l’année suivante en Espagne sous le titre maintenu Estado de sitio.

 

 

 

DF et le grand romancier Marin Preda à Mogosoaia, en Roumanie

 

 

 

En parallèle, Dinu Flămând déploie une intense activité de chroniqueur, de journaliste, de critique littéraire. Il rédige l’introduction à l’œuvre du grand poète national roumain  G. Bacovia (1981), (qu’il compare plus tard au poète portugais Pessanha, dans un article publié au Portugal par la revue Nova Renascença, vol. IX, 1989).

Dinu Flămând publie aussi L’ intimité du texte, en 1985. Dans le domaine de la traduction : Le pollen insidieux (1977) de Martin Booth, en collaboration avec Liliana Ursu et Vingt poètes latino-américains contemporains, une anthologie (1983) en collaboration avec le poète chilien Omar Lara – à cette époque en exil à Bucarest. Le climat idéologique devenant de plus en plus étouffant, Dinu Flămând se voit obligé de se limiter à son activité de critique et de traducteur.

 

 

 

DF et le grand poète roumain Nichita Stanescu (1983)

 

 

 

C’est alors qu’il découvre les  poètes portugais, latino-américains, espagnols, italiens, français qui le sauveront du marasme socialiste : Fernando Pessoa, Miguel Torga, Sophia de Mello Breyner Andressen, Jorge de Sena, Herberto Helder, Fernando Assis Pacheco, Al Berto, mais aussi Carlos Drummond de Andrade, Umberto Saba, Samuel Beckett, Lautréamont, César Vallejo ou Pablo Neruda  qu’il commence à traduire.  Un nombre impressionnant d’anthologies traduites par Dinu Flămând ont d’ailleurs été publiées en Roumanie (tout récemment l’espagnol Antonio Gamoneda, et un quatrième volume d’Œuvres de Fernando Pessoa).

Il obtient la bourse Gulbenkian, en 1985 ; ce qui facilite son premier contact avec le Portugal. C’est à l’occasion d’une deuxième invitation au Portugal, à un congrès d’écrivains lusophones, que sur le chemin de retour, Dinu Flămând demande l’asile politique à la France.

Entre mai 1989 et avril 2010, Dinu Flămând travaille comme journaliste bilingue à Radio France Internationale, à Paris.

Depuis 2011, revenu en Roumanie, il réalise et présente une émission hebdomadaire de télévision sur  l’actualité sociale et politique interne et internationale. Il travaille actuellement au Ministère des Affaires Etrangères de Roumanie.

Le recueil Vie à l’essai (1989), publié en Roumanie, réfléchit la réintégration de l’auteur dans la vie de la société roumaine postrévolutionnaire. Il sera suivi par De l’autre côté (2000), édition bilingue, traduite  du roumain en français par Pierre Drogi, avec les illustrations de Neculai Paduraru, de même que par l’anthologie La migration des pierres (2001,2004) et Tags (2002). Ce dernier livre obtient le prix national de poésie, de l’Union des écrivains de Roumanie. Poèmes en apnée, dans la traduction de Pierre Drogi, est édité chez La Différence  (2004). Une autre anthologie bilingue, Havera vida antes da morte ? , publiée chez Quase, Porto, en 2007, dans la traduction de Teresa Leitão, avec une introduction de António Lobo Antunes, est disponible au Portugal.

 

 

 

DF en résidence d’écrivain à Itaparica, Quinta

 

 

 

En 2010, les éditions Palomar, de Bari, Italie, publient l’anthologie La luce delle pietre (traduction Giovanni Magliocco) couvrant la période 1998-2009. La même année, l’Université Vasile Goldis de Roumanie lui accorde le titre de Doctor Honoris causa. En 2011, il obtient le grand Prix national « Mihai Eminescu » pour l’ensemble de son œuvre poétique.

Dernier livre paru : En la cuerda de tender, traduction du roumain par Catalina Iliescu, Ediciones Linteo, Espagne, 2012.

Dernier livre édité en France : Inattention de l’attention, La Passe du vent, 2013, traductions Ana Flămând, avec une préface de Jean-Pierre Siméon.

 

 

 

 

 

 

RD : – Dinu Flămând, poète,  critique littéraire, journaliste, traducteur de grands noms de la poésie latino-américaine, plusieurs fois primé en Roumanie, actuellement Ministre conseiller, représentant de la Francophonie à l’Ambassade de Roumanie à Paris…, merci d’avoir accepté cette interview pour le numéro 10 de notre Levure littéraire. J’aimerais bien débuter notre dialogue avec une remarque atypique !

 

 

 

 

 

 

Dinu Flămând: – Très bien, allons-y !

 

RD : – Que représente pour vous le mot « levure » ?

 

DF : – Tout d’abord, j’aimerais avouer que j’ai presque senti le gout de la levure lors de mon premier contact avec le site et le titre de cette revue effervescente, fermentative! Oui, on pourra dire brièvement qu’une mystérieuse levure fait  stimuler la poésie, la faire grandir ; une matière indéfinie qui gonfle nos sensations, nos souvenirs, nos rêves ; quelque chose de la même substance…

 

RD : – Oui, une sorte de substantifique moelle du texte, et ensuite une brûlure de l’imaginaire, comme dirait François Rabelais …

 

DF : – Oui, car une fois passée par cette brulure qui est la création, dans les meilleurs de cas, la bonne poésie devient du bon pain. Noble métier, mais qui parfois est gâché par des mauvais mouvements, décisions, préparations, ingrédients, ou par des quantités erronées, ou pire, par des farines pourries

 

 

 

DF et la Seine

 

 

 

RD : – Je vois que vous connaissez en quelque sorte le goût de la levure!

 

DF : – J’en connais le gout : ma mère m’envoyait acheter cette matière à la petite coopérative du village, du temps où chaque famille produisait encore  sa nourriture essentielle. Et dans mes souvenirs règnent encore, le petit bout  verdâtre qui diminuait, rapetissait progressivement, au fur et à mesure que je rentrais à pieds à la maison, où celle qui était responsable de ma naissance, attendait déjà depuis un bon moment que je lui apporte le ferment pour fabriquer  les dix grands pains hebdomadaires de la tribu. J’aimais beaucoup manger de la levure ! Ma gourmandise pour la levure brute, dont même à ce jour je n’arrive pas encore à définir le goût exact, se terminait, chaque fois, avec une petite indigestion bizarre. Plus tard, plus sage déjà, j’ai arrêté de manger de la levure.

 

RD : – La levure de vos souvenirs, la levure du passé qui avait fait grandir votre vécu…

 

DF : – Je nourris l’espoir que le vendeur de mon village garde toujours un stock de petits paquets de levure, pour continuer à fournir mon village fantôme ; et aussi pour m’aider à gonfler la pâte de mes textes. Continuons sur la levure…

 

RD : – Oui, je vois que la levure déclenche une belle conversation.

 

DF : – C’est un de ces mots qui se dématérialise.

 

RD : – Et les effets-résultats ?

 

DF : – Vous savez, la manipulation industrielle cache sa noble et pauvre texture, son goût vaguement moisi, son odeur complice est presque inexistante dans un produit fini qui ne dit plus son histoire. C’est comme le lait sans la vache, pour les nouvelles générations qui ne savent plus que c’est la vache qui fait le lait et non l’usine qui la met en poudre. Un peu comme la poésie sans âme. On ne peut rien contre, à chaque époque,  il y a des mots qui passent à la trappe.

 

RD : – La levure des auteurs, dans nos cas, nous absorbe dans sa masse de ferments linguistiques, philosophiques et poétiques, aussi !

 

DF : – D’où la difficulté majeure pour chaque lecteur de poésie, à chaque fois quand il ne peut plus identifier dans son expérience directe, les mots et les contextes que la poésie lui propose. Il est obligé d’aller au musée pour voir de ses propres yeux, la forme et la matière des cnémides, s’il veut avoir une juste représentation d’un de ces hoplites qui font trébucher  les épopées et autres grands textes antiques. Voilà qui définit bien la lecture participative, condition obligatoire dans chaque expérience de lecture, quand la vie de la poésie s’agite. Quant aux difficultés de transmission, celles qui surchargent le poète, n’en parlons plus. Il peut s’estimer heureux si l’instinct et son expérience l’aide à éviter quelques formules et mots attaqués par une insidieuse érosion. Les néophytes s’imaginent qu’en poésie chaque époque définit vraiment son style, son lexique, les tournures de son parler et ses « ismes ». Mais de Sapho à Sylvia Plath, en passant par Mariana Alcoforado ou bien Gabriela Mistral ou Emily Dickinson, les passions, les craintes et l’extase s’expriment dans un même langage atemporel.

 

 

 

DF et Jorge Semprun,  Le Delta du Danube, Roumanie 2002

 

 

 

RD : – La poésie évolue-t-elle dans le temps ?

 

DF : – La poésie ne connaît pas d’évolution. Elle exige l’involution vers la révolution de sa propre levure.

 

RD : – Belles pirouettes autobiographiques autour du mot – concept « levure » et de son univers pluridisciplinaire. Allons un peu plus loin. Parlons de l’auteur  Dinu Flămând. Dinu, vous vous êtes imposé dans le monde littéraire roumain par un style robuste, direct, tranchant, comme poète du « verbe mordant ».  En êtes-vous d’accord ?

 

DF : – J’aimerais bien le croire. Surtout pour le côté « imposé » ! C’est peut-être vrai que j’avance vers la simplification des choses …

 

RD : – Maniériste, selon les critiques ?

 

DF : – (…)  il m’arrive parfois, dans mon « maniérisme » – qualificatif,  définitif et vaguement méprisant, que me réserve la critique littéraire industrialisée de mon pays, de mordre.

 

RD : – Mordre ?

 

DF : – (…) on va dire comme ça, pour mieux symboliser les choses, car il s’agit souvent d’auto-cannibalisme.

 

RD : – Drôlement dangereux…

 

DF : – N’étant pas moi-même, quelqu’un qui s’apprécie, l’exercice me nourrit vaguement et à contre cœur. J’aime le style bien fourni, la phrase avec des balcons et pigeonniers, foisonnant du lierre grimpant qui orne sa façade assez ombrageuse, pour cacher le mystère de ses chambres profondes, où se déroulent les drames du temps. C’est ce qui conduit Pessoa à célébrer la prose – art suprême d’après lui –  plus que la poésie, grave impiété qu’on lui accorde, mais à lui seul (et à très peu d’autres, en commençant par Lautréamont).

 

RD : – Hier et aujourd’hui. L’auteur et le lecteur. Et demain ? Le lendemain de nos livres… sera comment ?

 

 

 

DF en lecture publique, Alicante, Espagne 2014

 

 

 

DF : – Ils sont de plus en plus rares nos lecteurs de poésie, à admettre que le protocole du style, qui pour moi représente un respect envers le lecteur mais aussi une stratégie intime pour apprivoiser mes peurs, ne peut aucunement se dispenser d’une réelle empathie et communion.  Le « longtemps », à la longue, est également nécessaire pour écrire et pour vivre la poésie, en tant que lecteur. Je ne sais pas ce qui adviendra de cette nouvelle mode ou manie de lire superficiellement, à la hâte, des fragments de textes, des résumées, les pauvres déchets d’une production exotérique qui gomme le mystère et aplatit le relief de l’inconnu. Alors oui, je prends la tangente, je réagis avec des paroles crues. Mais pour arriver dans le cœur même des quelques dilemmes nodaux qui méritent d’être matérialisées, il y a un long travail en amont de la parole. Il faut déblayer avant, invisiblement et muettement.

 

RD : – Ecrivain-gladiateur qui ne combat pas pour se défendre, qui ne lance pas sa lance ou sa hache pour tuer, mais pour mieux fondre en deux ses oublis et ses douleurs secrètes et pour cela métaphysiques, Dinu, j’ai toujours vu en vous l’un des plus grands sportifs du verbe « oublier» ! Votre écriture est-elle un oubli de (…) ou un réveil  à (…)?

 

DF : – Voilà une perche pour me hisser vers l’autosatisfaction. Merci ! Très tentant ce virage vers l’oubli. Je vais l’accepter car le diagnostic me semble vraisemblable. Sauf que j’élimine le « gladiateur », avec tout son arsenal viril.

 

RD : – Pas d’armes, juste des âmes à viser !

 

DF : – Oui, exactement… Il persiste encore dans ma mémoire un passage superbe de Fernando Pessoa…

 

RD : – Vous traduisez et accompagnez avec passion les livres de Pessoa.

 

DF : – Oui, je l’ai encore traduit récemment… et j’ai retenu ce passage magnifique, qui parle bien d’un « stoïcien » suicidaire, le Baron de Teive, à sa dernière heure, qui prend sa vie avec son glaive dans l’arène, arène qui symbolise également, le Monde !

 

RD : – Mais hélas, ce n’est pas votre cas, vous avez l’air de bien réussir votre vie et votre plume.

 

DF : –  Oui et non, mais bon, c’est mieux de dire plutôt non, nous sommes tout à fait d’accord, ce n’est pas mon cas. Je cajole et je combats l’oubli. Nous venons tous les deux, vous et moi, de cette Transylvanie complexe, inconnue et métaphysique (Platon lui-même aurait pu choisir le nom !); nous savons très bien que là-bas chaque famille a ses histoires qui, à leurs tours, ont couvé épreuves et horreurs.

 

RD : – Vous êtes né au sein d’une famille traditionnelle, vous avez de belles racines qui puisent leurs énergies dans la terre transylvanienne !

 

 

 

Les parents de Dinu, Livia et Traian

 

 

 

DF : – Le fait que j’ai passé mon enfance dans une famille traditionnelle, où trois générations vivaient sous le même toit, et j’ai entendu des histoires vraies de la première et de la deuxième conflagration mondiale, dont les protagonistes hantaient mon grand-père, mon propre père ou bien des voisins, a fixé définitivement, je crois, dans mes gènes, l’impossibilité d’oublier.

 

RD : – Je m’imagine… 

 

 

 

DF et le grand écrivain Jorge Amado, Lisbonne 1984

 

 

 

DF : – Et vous savez, la période communiste, je l’ai perçue comme une troisième guerre, impuissant comme j’étais d’épargner surtout à mon grand-père cette nouvelle et injuste épreuve. Je ne comprends toujours pas comment les autres se débarrassent si vite du passé. Je travaille toujours, dans ma faconde secrète, à corriger et améliorer ce passé obsessionnel. Ne me dites pas que c’est impossible, inutile, contreproductif ou bien « inconvénient ». Merde !

 

RD : – Votre passé est toujours actif et surtout en révolte, je vois !

 

DF : – La poésie réussit parfois à faire le sale boulot. Ou bien j’en ai l’impression, ce qui est la même chose.  Et si on arrive vraiment à sortir de l’intérieur un petit texte qui nous révulse pour de vrai et qui nous fait chier, avec toute notre impuissance réactualisée et écorchée sur les parois de nos âmes, alors il se peut qu’un lecteur vienne nous épauler.

 

RD : – Vous croyez encore dans le rôle du lecteur de poésie ?

 

DF : – Oui, il m’est arrivé quelque chose de spécial l’année passée au salon du livre de Göteborg, en Suède. Je faisais une lecture publique, avec mon traducteur suédois, je lisais un petit poème où je racontais quelque chose sur mon passé : la triste ruse de mon grand-père faisant semblant de ne pas être sain d’esprit, dans le bistrot du village, uniquement pour le plaisir de pouvoir injurier haut et fort, Staline, dans la plus dure période de la terreur. Et devant moi, une Suédoise s’est mise à pleurer, visiblement mal à l’aise par ce qu’elle participait cœur et âme à ma douleur.

 

RD : – Vous étiez ému…

 

DF : – Il ne faut pas oublier un tel moment, un tel partage, un tel échange d’émotions.

 

RD: – Êtes-vous porteur d’inquiétude sur votre raison d’être ?

 

DF : – Vivre honnêtement dans le monde de la poésie signifie somatiser y compris ses inquiétudes. J’aime les poètes qui ont certainement somatisé leur poésie : Vallejo, Bacovia, Holan, Sylvia Plath, Saba, Carlos Drummond de Andrade mais aussi le paradoxal Pessoa.

 

 

 

DF et la statue de Drummond, sur la plage de Copacabana

 

 

 

RD : – Les mettre ensemble pour remonter la pente lyrique du passé présent…

 

DF : – Je sais que les associer peut surprendre. Personne ne semble moins incorporel que Pessoa… Mais je pense qu’ils sont tous présents, souffrant ou bien se réjouissant avec leur corps dans leurs textes, par la texture presque charnelle de l’émotion ; et il se peut, également, que les vibrations de leurs poésies électrocutaient leur corps du temps de leur vivant.

 

RD : – Somatiser la poésie ?

 

DF : – Je ne pourrais pas résumer ici d’une manière plus explicite ce que « somatiser la poésie » veut dire, mais je garde l’espoir de pouvoir m’expliquer dans un livre (pour lequel je continue de ramasser et clarifier mes réflexions). Plus difficile m’est encore de gloser sur la « raison d’être », si j’exclus la poésie…

 

 

 

DF et le bien connu écrivain roumain GELLU NAUM

 

 

 

RD : – Que représente l’écrit pour vous  et pourquoi la poésie avant et après tout ?

 

DF : – Franchement, je ne sais pas. Mais j’ai la superstition de mes intuitions. Ecrire (mais aussi vivre la poésie) est une expérience bizarre qui révèle de l’intensité – autre nom pour l’émotion. Parfois le matériel est pauvre et se moque du critère de la diversité tant chérie par notre époque.  Mais l’intensité doit toujours être maximale, insupportable, un pic dans le diagramme de nos vies sans grand relief. Tout est énorme dans la poésie – cette obscure amplification… Somnolente dans sa matrice, car elle s’accumule lentement. A chaque fois quand elle est grande elle devient révélation violente, clarté hallucinatoire. L’écriture implique l’intérieur, l’essence de notre être, elle commence de l’intérieur. Mais l’approche, par le texte et pour le texte, est en quelque sorte le cadeau inespéré d’une position privilégié, de l’extérieur. On se voit soi-même conduisant le texte et se laissant guider par lui. Le temps devient maniable, le malheur s’adoucit, la peur montre une beauté amicale, le bonheur se palpe et s’exprime, une formidable musique virtuelle refait le monde.

 

RD : – Et la réalité ? Que fait-elle dedans ?

 

DF : – Mais on ne travaille pas en prise directe avec la réalité. Notre intelligence et notre âme élaborent intensément des moments de synthèse, du vécu et du possible, répondant à une seule question : comment être dans le monde ?

 

RD : – Oui, comment être dans et avec le monde ?

 

DF : – Tel le calligraphe taoïste qui reproduisait le paysage élaboré dans sa mémoire et savait bien qu’il fallait se préparer intensément et provoquer le moment propice pour le coucher d’un seul trait/jet sur papier, le poète cherche à définir pour lui et pour les autres ce « sentiment du monde », comme disait Drummond. Un idéogramme en perpétuel mouvement… Le merveilleux Su Schi (1036-1101) disait : « l’idée précède le pinceau ». Il doit exister une connaissance poétique qui précède la poésie. Pour y accéder, l’expérience d’une seule vie ne suffit pas.

 

RD : – Vie infinie mais qui finit quand même, un jour ou l’autre.

 

DF : – Tout à fait…

 

 

 

DF à Prague, La maison-musée Vladimir Holan

 

 

 

RD : – Soyons optimistes… Dinu, aimez-vous toujours le sport ? Je sais que dans votre passé vous avez flirté avec … Ce passé sportif a laissé des traces sur vous. Vous êtes un poète athlétique…Vos poèmes sont des pistes d’athlétisme. Sauf que sur ces pistes on court en reculant…, on s’initie, et comme dans une danse celtique, on découvre la mort comme une nouvelle naissance !

 

DF : – L’effort physique est merveilleux. Les sages inspirés dans la Grèce antique y voyaient un art poétique libérateur. Ce sont les premiers à avoir compris que combattre pour la performance relève d’un engagement métaphasique. On se bat contre nos limites, même si les esprits béotiens apprécient uniquement la pugnacité de ton orgueil et la vanité range sur nos fronts l’ombre abstraite de quelques feuilles d’oriel. Mais aujourd’hui nous avons du mal à comprendre que les grands athlètes transpiraient et rêvaient comme suprême récompense une ode de Pindare ! J’ai commencé à accepter et ensuite à adorer les lourdes épreuves imposées à mon corps, par le travail à fa ferme de mes parents, au moment où j’ai compris que j’aimé le défi. Il existe, oui, le contraire de la course aux obstacles – la course à reculons, comme vous le dites, chère Rodica. Mais toutes les sophistications psychologiques, anthropologiques et même poétiques se relèvent incapables de nous apprendre comment négocier la grande tournante.

 

RD : – En athlétisme, ce sont les couloirs de la piste, dont le nombre varie de un à huit, qui portent les pieds du coureur entraîné vers son but. En poésie, ce sont les mots des vers (ou les vers des mots) qui dirigent et génèrent l’imagination et la beauté esthétique. Entre les pistes de l’athlétisme et les strophes du poème, il y a une ressemblance au niveau du souffle de l’athlète et de celui du poète, car les deux performeurs mettent en jeu leurs corps, au nom d’un idéal immédiat ou lointain. L’athlète et le poète mesurent leurs records créatifs avec l’expression de l’unicité ou de la spécificité du rythme et de l’image ! Tout leur parcours, entre l’esprit et le corps, est une perpétuelle cérémonie d’ouverture et de clôture de soi-même, d’une grande intensité émotive !  Qui vous attend dans le passé de vos poèmes ? Et dans le présent ?

 

DF : – Notre monde accumule tant des symboles plus ou moins essentiels, pour ensuite les combler de futilités. Tout récemment une marque commerciale qui propose des t-shirts à rayures m’apprenait que c’était la marine française qui avait décidé de leur nombre, conformément aux nombres de victoires de Napoléon. Les poètes symbolistes intégraient mieux que nous les correspondances du monde qui les entouraient, et leur forêt de symboles frémissait sous le vent réel qui s’abattait sur les vraies forêts d’Arden. Ou bien je me trompe ? Elles sont belles vos associations.

Elles pourront servir pour expliquer la coïncidence de liberté et de rigueur dans cette forme fixe qu’est le sonnet, petite cantate profane que l’indiscipline paresseuse de nos époques place imprudemment dans le musée de la poésie. Je ne savais pas qui m’attendait dans le passé de ma poésie. Je le sais maintenant – c’est l’enfant que je continue à faire survivre. Sinon, à présent, j’aperçois un autre témoin, moins drôle, moins physique, plutôt symbolique : la vanité qui triche avec moi et me file parfois l’illusion que j’ai bien bouclé tel ou tel texte. Pire que le corps, l’esprit ne sait pas très bien comment éviter la médiocrité.

 

RD : – Vous avez consacré toute votre vie aux livres. Quels sont les tomes qui vous ont servi d’oreillers ? Qu’est-ce qu’ils vous ont appris ?

 

DF : – Je ne lis jamais dans le lit et j’utilise tout simplement des coussins plus appropriés. Mais je continue à lire ailleurs qu’au lit, car les livres ont été et restent ma première source de liberté. Tous mes livres ont une grande importance pour moi, les mauvais aussi.

 

RD : – L’expérience livresque et l’expérience de la vie, la vie qui se livre, la vie qui se lit, le livre qui se vit, comme diraient les textualistes…

 

DF : – Selon moi, de nos jours, ce qu’on appelle  expérience livresque me semble un gros mot. Comme si les livres nous empêchaient de vivre ! Comme si la vie des livres n’était pas de la vraie vie. Les systèmes totalitaires classiques utilisaient déjà  l’antinomie livresque/vécu. Les communistes nous poussaient vers les chantiers du travail patriotique, jamais vers les bibliothèques. Je constate effrayé cette nouvelle et insidieuse hypocrisie sociale qui marginalise la lecture – c’est à dire l’interconnexion de connaissances, d’émotions, et autres exercices de sagesse par la lecture traditionnelle.

 

RD : – La concurrence du virtuel, le commerce de la Toile…

 

DF : – A quoi bon, dit-on, si l’information est rangée dans de grands stocks numériques, à la disposition de tout le monde ? On réduit la lecture au cumul : comme l’esprit commercial règne, on nous livre l’information sur commande (et dans le commerce, il faut vite écouler les stocks !) On ne parle presque jamais du dialogue multiséculaire et intergénérationnel qui est le contact vrai et nécessaire avec tout texte historicisé, fiction ou pas. Mais je vois que mes contemporains continuent d’acheter des livres, beaucoup plus que dans le passé. Les lisent-ils ou bien se contentent-ils de les ranger quelque part dans leurs maisons ? Je pense qu’ils les lisent. Alors pourquoi ce discours schizophrène sur « on ne lit plus ! »?

 

RD : – Pourquoi faut-il ne plus lire? L’inculture, est-elle  dans l’air du temps ?

 

DF : – J’ai vu un jeune homme dans une librairie, plongé totalement dans la lecture du Livre des morts d’Egypte. Je suppose qu’il avait déjà acclimaté son âme aux premières questions contondantes sur la mort. Le hasard lui avait appris qu’une grande civilisation terrestre a essayé de bâtir en pierre,  pendant plusieurs millénaires, des maisons pyramidales pour piéger l’éternité. Il venait à la source. Il est déjà le grand lecteur de demain, j’en suis très optimiste.

 

RD : – Est-ce que vos propres écrits commencent à exister à partir d’un mot ou d’un sentiment ? Qu’est-ce qui vous fait plonger dans les eaux noires de l’encre ?

 

DF : – Je guette toujours le cumul de mes émotions. Mais plonger dedans reste un moment difficile, parasité par des doutes, sècheresses, nihilismes  et autres soupçons dissolvants. On est toujours plus authentique dans le mutisme que dans la vanité d’imposer son ego. J’envie le travail du prosateur, qui se colle à sa chaise devant sa table et qui force la combustion, la continuité d’un travail quotidien. Les poètes sont plus instables et je ne fais pas exception. Ce qui m’aide à commencer c’est la lecture d’autres poètes. Et pas tout à fait la lecture d’anciens ou bien de nouveaux poèmes, mais la passation d’une certaine mélodie, la réception d’une certaine « légitimité ». Une passation de témoin, comme dans cette magnifique épreuve athlétique qui nous oblige de commencer à courir avant même de courir.

 

RD : – Le philosophe Gilbert Durand disait que la poésie suggérait bien la présence de l’absence. Et cette présence mettrait en danger magique la vie du poète. Dans votre livre Inattention de l’attention, vous écrivez : «  et maintenant que ton absence à jamais/ commence à prendre ses racines/ dans le simple passé/ comme les mycéliums sur les murs des maisons abandonnées/ tout se rebiffe devant l’insistance avec laquelle tu te nies/ »  (… – à mon père, p. 84, éditions La passe du vent, 2013). Le poète serait-il un bédouin dans le désert des choses ?

 

DF : – Je n’ai pas l’expérience proprement dite du « désert des choses»  –   l’absence générique, si je la comprends bien. Chaque absence qui marque ma vie est particulière ; à chaque fois la révélation de sa présence m’a infligé une nouvelle et stupéfiante paralysie. C’est incroyable à quel point chaque nouvelle absence se relève riche en douleurs inattendues, ce qui met à l’épreuve quelque chose en moi qui reçoit l’agression de l’absence. L’absence causée par la mort, mais aussi celle causée par la trahison, dans l’amour, qui est encore la pire du pire, le fait de ne plus être aimé ou de ne plus aimer. Les plaies ne se ferment jamais. En plus, il n’existe aucune expérience « utile » d’une souffrance précédente, qui pourrait nous aider à passer le cap d’une nouvelle souffrance. Tout est à refaire. Mais déjà Augustin se prenait en amitié vigoureuse avec la tyrannie de la mémoire et le vide de l’absence dans le désert d’Hippone.

 

 

 

1989, DF et  Sophia de Mello

 

 

 

RD : – Que peut-on dire de nouveau sur la condition et la mission du poète d’aujourd’hui ?

 

D.F. – C’est à lui seul de se convaincre qu’il a ou non une mission. Et c’est toujours lui qui doit la préciser, sa « condition », sans se bercer de grandes illusions. De nos jours, Dieu merci, la poésie n’est plus une institution. Mais les poètes doivent faire valoir leur droit à la parole par des initiatives institutionnelles qui assure ce droit. Ne confondons pas ce droit avec des formes de rémunération de « prestige », qui cajolent d’avantage le prestige du politique, faisant de ce droit son caprice. La poésie peut et devrait être une voix plus forte, pour se faire entendre dans le vacarme du « spectacle » quotidien. J’ai aimé la surprise de trouver dans les librairies, en Espagne, une anthologie montée en pleine urgence, au début de cette période très difficile traversée par ce noble pays dans la stupeur de la crise économique. On lui a trouvé le juste titre : En légitime défense. Le grand et toujours rebelle poète Antonio Gamoneda préface cette protestation collective. Un autre lauréat du prix Cervantès y participe – José Manuel Caballero Bonald. J’ouvre par hasard, à la page d’un poème de Joan Masip : « Que se passe-t-il /…/ dans ce monde dirigé par des stupides apocalyptiques » ?  En légitime défense …belle radiographie du moment !

 

 

 

DF et Antonio Lobo Antunes, Lisbonne

 

 

 

RD : – On parle souvent des poètes, de leurs écrits, et, rarement, de la traduction poétique. Dinu, vous êtes le traducteur de grands livres de la poésie universelle ! Parlez-nous, s’il vous plaît, du travail de traducteur. Quels savoirs faut-il avoir pour ne pas trahir les poètes ? Tout en les traduisant, vous les accompagnez vers une autre langue.

 

DF : – Il faut être chez soi dans sa langue maternelle et dans l’esprit du travail littéraire également, ce qui est tout autre chose que l’exercice habituel de communiquer, celui qui abuse du langage écrit. Tu deviens l’avatar du poète que tu traduis. Tu essaies de ne pas trahir ses idées et émotions,  étant conscient d’avoir accepté une tache encore plus difficile : celle d’assurer la même vie de sa poésie dans ta langue. Tu deviens le responsable de la réussite de son difficile asile linguistique dans ta langue maternelle. Quand cela devient impossible, il faut l’avouer. Tu dois expliquer, sans t’expliquer, pour acclimater le lecteur à l’univers social et intime de ton refugié littéraire, en reconstituant aussi cette étrange beauté qui embellit la poésie lue dans une langue étrangère. Ensuite, pour les ruses et astuces, la liste est longue… En tout cas, deux recommandations : il faut travailler intensément sur la topique de la phrase. Apparemment, la langue roumaine n’exige pas la concordance des temps. Apparemment… Au final, la traduction ne doit pas sonner à nos oreilles comme une traduction.

 

RD : – Quelle est votre plus belle expérience en tant que traducteur et interprète?

 

DF : – Ricardo Reis, le hétéronyme horatien de Pessoa, me fermait la porte au nez. Je n’arrivais pas à m’approcher de lui. Car il est infiniment plus difficile d’entrer sous la peau d’un antique que de trinquer avec Michaux ou avec le taciturne Beckett. Maintenant je le sais, le foisonnement de références mythologiques mettait un écran entre nous. J’ai mis du temps pour comprendre que chaque référence à Cronos, Cérès, Apollo, les Cécrops, et autre Moires correspondait à d’autres termes usuels de notre quotidien. Quand j’ai compris que les odes de Reis se focalisaient sur autre chose que l’évocation du Panthéon antique, j’ai trouvé aussi, je pense, la tonalité appropriée pour utiliser l’alternance hexamètre/pentamètre, mais aussi le balancement riche de la poésie populaire roumaine. Plus surprenant encore, pour la première fois j’ai lu ensuite avec plaisir les grandes odes d’Horace, et j’ai même passé plusieurs mois à comprendre et traduire en roumain la plus mystérieuse d’entre elles : l’incroyable Ode d’Arcytas (I, 28), ce géomètre persuadé qu’il incarnait l’esprit de Pythagore, mais dont l’ode mettait en scène l’esprit d’un marin sans sépulture, mendiant quelques poignées de terre pour reposer en paix dans les eaux de la mer. C’est un texte magnifique, il provoque des vagues d’ambiguïté dans la chaleur de cette Italie antique, sur la rive entre la vie et la mort.

 

RD : – Dinu, vous connaissez si bien le chemin de l’exil. Qu’est-ce que l’exil vous a volé  et qu’est-ce qu’il vous a offert, en échange ?

 

DF : – J’ai pensé que mon exil allait finir très vite, après la révolte qui a secoué mon pays. Mais le deuxième échelon du même pouvoir a très vite repris les rênes. Les changements étaient tellement superficiels sans que pour autant l’Occident arrive à comprendre et à réagir. Un paralysant désespoir s’est installé en moi, pour une très longue période. A ce moment-là, l’exil m’apportait le coup le plus dur. Je n’étais pas en Roumanie pour me battre (tous les « revenants » étaient devenus suspects, et la plupart d’entre eux augmentaient le débit des manipulations en tout genre), et l’Occident ne pouvait plus me protéger du fatalisme noir qui me rongeait. Je ne pouvais plus crier ni mes désillusions définitives ni laver la sensation de saleté qui m’accablait. L’exil m’a tout pris et m’a tout restitué à compte-gouttes, pour que je me reconstruise, en quelque sorte, lentement. Heureusement que la poésie s’y connait en lenteurs. Et j’ai eu la chance d’être aidé par des vrais amis français pour « accomplir » cette survie dont je n’arriverais jamais à dire plus.

 

 

 

DF à Matignon 2006

 

 

 

RD : – Depuis quelque temps vous représentez  à un très haut niveau, la francophonie roumaine à Paris. Comment et de quoi vivent, culturellement parlant, les francophones roumains ?

 

DF : –  Même si il y a moins de francophiles que dans les statistiques légendaires véhiculées par les médias, les Roumains restent des Francophones pratiquants, car cette belle religion s’adapte bien à leurs dons linguistiques. On sait que dans le passé beaucoup de Roumains avaient choisi le français comme langue définitive pour leur création littéraire. Le phénomène se répète, moins ample, dans de nouvelles conditions, celle du choix de la langue et d’un plurilinguisme partagé par plusieurs générations. Pour beaucoup de jeunes, dans divers domaines, la francophonie devient cette nouvelle expérience de la diversité qui était un rêve, celui de leurs parents autrefois placés derrière le Mur. Je représente mon pays auprès de l’OIF. Il faut dire que cette prestigieuse organisation ne défend pas que l’utilisation de la langue française dans la vie internationale, étatique et privée, mais surtout elle défend la diversité des langues, donc des cultures, face aux réductionnistes qui propagent le monolinguisme et la monoculture globale. On a compris que la francophonie n’est pas du tout la réplique défaitiste de quelques pays qui utilisent largement la langue française face à la déferlante de l’anglais ou du mandarin. Dans ce sens, l’OIF met en valeur la culture des pays membres, donc la culture roumaine aussi ; et je trouve important le fait que cette organisation ait ouvert récemment à Bucarest, un bureau permanant pour dynamiser la francophonie en Europe centrale et de l’Est. La culture roumaine a beaucoup de retard à rattraper, avant de se faire connaître en Europe et dans le monde francophone. On profite de toutes les opportunités qui nous sont offertes par l’OIF, et je garde même l’ambition d’en pérenniser quelques-unes en Roumanie, par exemple j’aimerais fonder un festival annuel de musique et de poésie.

 

RD : – Quelles sont vos autres missions dans le monde francophone ?  

 

 

 

 

 

 

DF : – Je découvre comment fonctionne une des grandes organisations internationales, je m’adapte et je fais connaître la voix de mon pays dans ses grandes décisions politiques, économiques et culturelles. L’OIF s’implique de plus en plus, non seulement dans l’économie du monde de demain, vu l’importance stratégique plus accrue des pays africains, mais aussi dans la protection des intérêts politiques des pays membres et associés, menacés par des crises – que ce soit dans la République Centrafricaine, en Ukraine ou en Egypte. Mais, à chaque fois que l’occasion se présente, je glisse un petit mot pour défendre la poésie et la littérature, obsession que les autres représentants nationaux trouvent assez sympathique.

RD : – La Roumanie est un îlot francophone dans les Balkans mais en Roumanie le français n’est ni la langue maternelle ni la langue officielle. Quels sont les nouveaux liens privilégiés qui lient si fort la Roumanie à la France ?

 

 

 

 

 

 

DF : – Le cas de la Bulgarie est similaire, pareil pour la Grèce, l’Albanie et pour l’ancienne république yougoslave de la Macédoine. On vient vers la francophonie par affinité, mais on n’y est accepté qu’après avoir apporté les preuves d’une volonté concrète, institutionnelle, de se rattacher à cette famille. La langue française ne double pas la langue nationale, elle est censée l’enrichir en lui apportant des pratiques francophones qui ont fait leurs preuves. La plupart des pays francophones ont adopté les traditions du modèle français dans l’administration, la jurisprudence, les programmes d’enseignement, dans la pratique notariale, le droit constitutionnel etc. Elles considèrent que ces modèles leur conviennent mieux que tout autre modèle, anglo-saxon en occurrence, et c’est leur choix. L’OIF est là pour les aider. Si on regarde de près le vaste réseau universitaire qui fédère les pays francophones, le réseau des médias, du sport, des artisans et artistes, des femmes et des jeunes, on réalise qu’on est une grande et complexe famille, mais qui se garde bien d’imposer comme obligatoire, la langue de Molière, dans la savane africaine ou en Arménie.

 

RD : – Vous sentez-vous francophone de cœur ou plutôt lusophone (à se rappeler vos multiples traductions de l’espagnol, du portugais)?

 

DF : – J’ai amélioré sensiblement mon français après un séjour de plus de deux décennies en France, mais les limites de mon prof d’autrefois (mes limites – car j’ai été un autodidacte par la force des choses !) restent tenaces. Je me contente de lire couramment en plusieurs langues, j’en parle quelques-unes, plus heureux de les recevoir avec leur patrimoine, que de m’exprimer d’une manière approximative en les utilisant. Je garde la superstition que des gisements insoupçonnés m’attendent dans les tréfonds de ma langue maternelle, l’unique endroit où je suis autorisé à excaver, si je peux encore.

 

RD : – Dans le poème «  la niche » vous notez : «  il suffit parfois de fermer les yeux jusqu’au bout jusqu’au bout/ pour retrouver la brique secrète qui glisse lentement le mur/et derrière elle une bille en verre qui t’attend depuis toujours » (p/ 98). Dinu, quand vous fermez les yeux, que voyez-vous dans votre bille en verre?

 

DF : – C’est l’immense bonheur de la contemplation qui se matérialise. Là, je parlais d’une réminiscence inattendue de mon enfance. Mais quelle médiocre confusion –  à vrai dire un grand scandale – salit depuis un bon moment le nom même de la « poésie » ! Du temps de grands poèmes et épopées, on n’aurait jamais osé dire qu’un coucher de soleil est poétique, ou qu’offrir des fleurs est un geste romantique.

 

RD : – La poésie vous suit partout… Votre bille est une bulle, une boule ?

 

 

 

 

 

 

DF : – De nos jours, toutes les chèvres ruminent du foin poétique. Et dans la circulation mécanique de lieux communs, on conçoit la poésie comme le miroir flou qui capte le monde réduit à son aspect ornemental. A vrai dire, on ne reçoit jamais la poésie comme un objet, on va vers la poésie, on la cherche et on la provoque. Dans des cas de rare et timide beauté, elle se montre, parfois, sous un symbole fulgurant : tel un moineau s’approchant du poète Vladimir Holan dans une gare, quand il ouvre sa besace et sort sa nourriture. Et le poète comprend que cet oiseau est un messager de la mort.

 

RD : – Et pour conclure, une pensée pour vous-même, une autre pour vos amis et vos lecteurs …

 

DF : – J’écris ici une petite phrase, pour moi et mes amis supposés, afin de pouvoir la retrouver de visu, si par malheur je suis amené vers la fatigue du doute : la poésie est une force mystérieuse, de beauté et vérité ; elle existe avant la parole et continue de fluctuer dans l’univers après l’avoir enrichi et abandonné. Croiser son trajet est un des grands bonheurs réservés à l’homme, à condition qu’il s’ouvre en toute honnêteté et humilité à sa présence à peine soupçonnée.

 

RD : – Merci pour ces moments de hautes volées lyriques!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Journaliste : Rodica Draghincescu

http://www.draghincescu.com

 

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