Petr Kral

 

 

 

(République Tchèque)

 

 

Donc

(Peau pour la peau)

 

 

   1

 

Le poème ne dit-il que le regret

pourtant on vit il m’arrive

bien d’être là bon gré

mal gré de ne faire qu’un avec une envie

une méfiance

Brûlant dans les veinules

étranglées de mon axiété

Fumant de rage face à un cher visage

 

 

   2

 

C’est ainsi nus de naissance

on est venu pour briller

on n’a fait que se salir

un peu au contact des forêts

 

qu’entrevoir une traînée

de ciel au-dessus des villes

 

 

   3

 

La réussite des

paroles étalées en commun la rivière souterraine

du vin notre sang de ville  Le soir glisse en nous son fil de suie

Fantômas est partout mais Jules Perahim

au regard bleu est unique au monde

ICI EST AILLEURS

J’écris pour réunir mes pièces

 

Au fond de chaque assiette

passe le même courant d’air  A l’aisselle

de l’une d’elles se dresse encore une virgule

Pardonne-moi Marcel

je ne serai jamais leader

 

 

   4

 

Les faits sont là les livres

on les a avalés tous

je sors de la boucherie

avec une brochure de viande fraîche

 

Mettre en joue

son propre soleil  Je suis

pour le contre

 

Le rire

des billets de banque alentour

Suffit de se plier

à la syntaxe des jours

 

A présent

dis : donc

 

 

En photo : Petr Kral et Jana Bokova

 

 

   5

 

La ville est notre forêt

La barbe notre hantise

On ne connaît de lions

qu’écaillés

 

 

   6

 

J’ai une chambre vide dans chaque

train en partance

 

Mes meilleurs poèmes

furent écrits par mes amis

sans parler du saxophone de Lester

 

Et à qui donc profite le silence premier

ou bien dernier crime de cette guerre dispersée

omniprésente qui ferraille

encore dans la vaisselle du matin

guerre dont tout le monde connaît l’horreur

et personne l’issue

 

Nous allons mourir mes chers

c’en sera fait de nos murmures excités

dans l’auditoire qui se calme

peu à peu  Entre les cages des zoos

quand les lumières s’éteignent

Finis nos regards fascinés

face à la carrière embrasée où pend une tresse d’or rieur

 

Nous allons mourir

il y aura les Chinois

 

 

   7

 

La table se renverse la ville

bat de l’aile

 

La saison se termine en gloussements embarrassés

comme elle a débuté peut-on encore commander

du moins une penderie finale

aux tiroirs remplis du parfum de l’ultime orage d’été du trot

de ses chiens déchiquetés

 

Ne peut-on la faire traîner ici dans le creux des allées

par des Slovaques excitées voir leurs joues rougies boucher

   les lacunes de la ville

 

L’entaille qui nous ouvre le fil de voitures qui cherche à

   nous gommer

 

Ah Eric montrez-moi la doublure de votre pardessus

 

 

   8

 

Et alors que je chuinte là avec les spectres cultive la peau

pour la peau toi les cuisses ouvertes le doigt immobile

sur ton bouton rougi gonflé

de silence te figes face au miroir aveugle

 

 

   9

 

L’horreur du lit des parents

désert envahit la cité bée

dans l’étendue de l’océan

 

Quelqu’un comme toujours ramasse

quelque part une aiguille dans la poussière

Un autre se borne à bâiller

la gare dans le dos

 

Tout autour planches et tôles tuyaux

Monde

jamais assemblé

 

        

                                  

En photo : Sébastien Reichmann et Petr Kral

 

 

Circuits

 

 

   1

 

A l’ombre des villes plus d’un emmêlait obstinément les fils

de ses réformes et trouvailles loufoques tantôt une planète

portative

et tantôt un monument aux crétins

Sur les quais du métro parfois quelqu’un me photographiait

en casquette juste à temps pour rapporter la chose cachée dans

la nuit

de l’appareil en cadeau aux indigènes sous un ciel grondant

légèrement

en marge d’une autre métropole

Chacun d’où qu’il soit venu

avait autant d’aneth qu’il méritait

 

Je me suis ouvert de vastes portes sur le monde

entre les dents en y enfonçant un cure-dent

en fin de dîners dans les salles et aux terrasses de Rome de

Barcelone

d’Amsterdam et de New-York

Au Chartier je m’installais d’avance à table comme dans la

cale

d’un paquebot traversant l’éternité

Istler dans l’obscurité d’une buvette pragoise

se dressait devant sa bière parmi d’autres ombres

comme un témoin sans nom dans les coulisses de sa propre

existence

 

Chacun aspirait un bon coup

avant de tourner d’un doigt de pain tremblant

la page vide de la ville

Jarry cherchait dans sa bouche comme dans une grotte au trésor

il y a longtemps qu’il manque parmi nous

mais ses cure-dents il nous les distribue toujours

 

 

   2

 

On n’avait pas manqué d’apercevoir

la secrète affinité des villes pour l’eau il fallait seulement

faire comme si on l’ignorait

ne s’étonner guère de ce que le tournant du canal

se serre de si près contre le quai nocturne de ce que l’éclair

repasse son tranchant si vivement

sur ton flanc assombri

(Le creux de chaque chapeau melon ôté

fut une mine d’anthracite même sur les plans les plus pâlis

des films muets)

A l’aube longer dans la brume les maisons livides

comme si elles ne venaient pas à peine d’accoster après une

longue traversée

 

Les reluisants couteaux de l’orage entretemps débitent le tout

en morceaux

qu’ils laissent un par un flotter au long des quais le hangar

en brique de Singapour

suivi de près par New-York muni d’une coquette terrasse

et d’un auvent de toile rayée

 

Dans l’obscure écluse face au rien flambant d’un rouge reflet

de néon

la larme d’une clarté argentée se dresse comme un excès de peu

 

D’immobiles travaux de nuit derrière les fenêtres éteintes

relient les villes distantes les inondées comprises

 

 

   3

 

Dès qu’une femme derrière sa fenêtre

s’apprête quelque part à dormir tu crois qu’elle défait le

lit pour toi

 

Plus tard au cœur du noir

la lumière s’allume dans une maison inconnue sur l’escalier

surgissent quelques silhouettes

Nuit  Des gens montent les marches

tandis que la mer gronde au loin

 

 

   4

 

Quand il pleut comme si on ignorait tout

ne rien dire de la pluie laisser chuinter les gouttes susurrer

les coupons de tissus

que le vent pousse vers l’égout

Chez le coiffeur à la place des nouvelles dans le journal

qu’on repose

donner la parole au léger gazouillis de la tondeuse

et des cheveux fauchés

 

La nuit les passants solitaires

se soutiennent mutuellement  Celui qui à l’angle téléphone

d’une cabine

appelle en cachette celui qui alors qu’il s’éloigne

le long d’un enclos lève avec inquiétude sa montre vers

l’oreille

L’appelle pour lui souffler l’heure exacte

 

L’éclat d’un escarpin noir en haut de l’escalier du pont une 

silhouette de femme dans une fenêtre

au-dessus du chantier suffisent aux passants comme bouées

dans la mer de l’obscurité

 

La lueur dans la flaque sous un réverbère entre autant dans

l’eau

qu’elle en jaillit scrutatrice au-dehors

 

Le jazz passe la nuit à faire le tour du monde

comme une arche somnolente

 

 

   5

 

Il disparut par une porte au fond de la pièce en enlevant son

veston en chemin  Quand elle se glissa hors de l’hôtel une

fois

les articles tapés elle l’aperçut en habit de soirée coiffé

d’un chapeau gris de feutre

Il montait en toute hâte dans un taxi et ne la vit pas

Près de Caballos une bande d’hommes à cheval galopa tout le

long du train en brandissant

leurs larges chapeaux et en tirant

Toi tu crois échapper à la finitude et à ta solitude de mortel

en plongeant la nuit dans les livres

mais au retour du dîner tu frémis de voir le vent en haut du

boulevard

chasser de ternes confettis de ville sur une voie cycliste

déserte

Les coups de corne de lointains bateaux heureusement

sont bien plus que les médiocres destinées des ombres humaines

qui grouillent sur leur pont

et dans les cabines

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

PETR KRÁL est né en 1941 à Prague où il vit. Poète, essayiste, traducteur. Après avoir fréquenté un temps le groupe surréaliste tchèque de Vratislav Effenberger, il quitte en 1968 son pays natal pour s’installer à Paris. Outre des essais sur l’imaginaire des comiques cinématographiques ou du surréalisme pragois, il est auteur, en français, de prose dont Prague (Champ Vallon, 1987), Arsenal (édition bilingue, meet, 1994), Quoi ? Quelque chose et autres poèmes (Obsidiane, 1995), Vie privée (Belin, 1997) et de nombreux livres de poésie. Il a également a contribué à diffuser la poésie tchèque grâce à ses travaux de traduction comme La poésie tchèque moderne (Belin, 1990) et Le surréalisme en Tchécoslovaquie (Gallimard, 1983).

Derniers publications en français : Pour l’ange (poèmes, éd. Obsidiane 2007), Hum (poèmes, Ragage 2007), Vocabulaire (proses, éd. Flammarion 2008).

www.radio.cz

http://litur.free.fr/113.htm

www.autorskecteni.cz

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