Perrin Langda

 

 

 

(France)

 

 

Grammaire de notre monde

 

à cette époque le monde n’était qu’

« oh ! aïe ! ouf ! pfiou… » magma informe dans l’esprit de dieu

                                    sait quels primates

où bouillonnaient quelques interjections

 

puis au commencement parut le verbe torrent insaisissable et tonitruant de lumière s’écoulant lentement depuis le ciel vers les déserts boueux de l’imagination

 

et sur ces noms d’étendues vierges et de lacs blancs comme des pages blanches

                                                      se découpèrent

la substance des étoiles, des nuages

 

des nuages d’océans, de torrents, de rivières

 

                                                     des rivières de plantes

de fleurs

                                                   et d’arbres et de forêts

 

et des forêts de faunes, de poissons, de lézards,

des dinosaures de tigres et d’oiseaux

                 fourmillant de serpents

et de petits lapins

infiniment renouvelés par les fruits d’une angélique armada de pronoms et d’articles

 

et toi et moi, à ce moment, nous étions là, au beau milieu de ce grand étalage de goûts et de couleurs

 

nous inventions des adjectifs, il y en avait des bleus, des roses, des forts, des faibles, des doux et des rugueux, des bons et des mauvais

 

et nous n’avions que l’embarras du choix : il a fallu tisser

classer

étiqueter tous ces produits imaginaires au fil des conjonctions et des prépositions

 

quand nous avons enfin créé la phrase

                                                   après des millénaires d’errance

au-delà de ces grandes surfaces

 

nous avons balbutié quelques propositions

sur la valeur des mots

                                                   et la grammaire de notre monde

 

et nous nous comprenons enfin :

« – Je t’aime.

                                                   – Oh ! aïe ! ouf ! pfiou… »

 

 

 

 

Les barbares du passé simple

 

Il y eut un pays où l’on parla

l’ancienne langue appelée passé simple,

jusqu’à ce jour où l’on vit déferler

le peuple des

                                                   barbares

                                      du passé simple.

 

Le vaillant clerc ès praeteritum

chargea d’abord tout droit

dans la première vague de verbes en –er,

meurtrit les frémissantes troupes

de l’escadron du second groupe,

tint bon quand des renforts survinrent,

mais tressaillit tandis qu’il aperçut

la horde hétéroclite, l’ultime cohorte

sifflant des [u], des [i], lorsqu’elle le vit :

 

« il faut être à l’écoute ! Et que ça sonne juste ! »

cria-t-il. Et la horde

 

                      le saisissa, l’attint,

           il tombit

                                 et ne revenut point.

 

Les gens disèrent

           que les grimoires des légendes

ne pouvaient être lus que par

                      de trop hautains Seigneurs ;

 

et c’est ainsi que notre passé simple,

           par ces temps composés du passé,

à jadis été remplacé.

 

 

Lettre d’amour de mon congélateur

 

                                 nous voici

                                 à présent

                      dans ces mots

                      surgelés :

 

                      «  toi »

                                 « moi »

 

« ici »

 

           « maintenant »

 

           (sur ce frigo

ou n’importe où

n’importe qui

n’importe quand)

 

 

Le chant des baleines

 

c’est à pas de souris

d’ordinateur

que les abois des loups

de mer

s’enfuient avec les poules

mouillées

 

il fait un temps de chiotte

 

chevauchant les baleines

des parapluies

tombant dans l’air des chiens battus

 

mais noyé dans un vers

de mon poème

campé sur des chimères

et à cheval

sur les principes

je retombe

sur mes pattes

 

 

Bubulles

 

                                 les bulles

                                            les balles

                                                       les bols

                      dans le babil des fariboles

                                            et des conciliabules

                      déambulent

                                 se trimballent

                                            carambolent

 

           et dans le métabole

                                 global

           de nos globules

dans les cabales

                      des symboles labiles

où les tintinnabules

                      bringuebalent

           quelque tour de Babel

 

           là où les mandibules

                      d’alibiles cannibales

croquent bubales

                      strobiles

                                 gibèles

 

et immobiles

           noctambules

                      nos pierres tombales

coincent le contribule

           de gabelles tribales

 

 

C’est comme ça

 

un chat est un chat

un chat est un minet

un minet un jeune-homme

et tout homme est mortel

 

ce qui est mortel est casse-couilles

les casse-couilles sont de petits fouineurs

et les plus grands fouineurs sont les chiens

 

les chats sont donc des chiens

et en passant, les hommes aussi

 

 

 

 

 

 

 

 

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Bibliographie

 

 

Né en 1983, Perrin Langda vit à Grenoble et a publié une quarantaine de textes dans les revues littéraires « Les Tas de mots », « Le Livre à disparaître », « Mauvaise graine » et « Lettrae Vox » (à paraître), dans les revues littéraires en ligne « Cohues », « 17 secondes » et « Paysages écrits » ainsi que sur les sites webs « Le Capital des mots », « Les mots plus grands que nous » et « Poésiemuziketc ». Il prépare actuellement un recueil de poésie intitulé Voyages organisés. Son blog : http://upoesis.wordpress.com

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