Ólafur Gunnarsson

 

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(ISLANDE)

 

 

Né à Reykjavik en 1948, Ólafur Gunnarsson a fait des études commerciales, terminées en 1968. Il a commencé à écrire en 1974, alors qu’il était chauffeur dans un service médical d’urgence. Ses premières nouvelles ont été publiées dans des journaux et magazines et son premier roman (Milljón – prósent menn) a paru en 1978. Il a aussi écrit pour les enfants. Son roman, Tröllakirkja (Cathédrale des trolls) a reçu le prix Award en 1996. Ólafur Gunnarsson est l’auteur d’une bonne douzaine de romans, dont la plupart sont traduits en anglais. Ólafur Gunnarsson est l’un des grands romanciers islandais. Il est le lauréat du prestigieux Prix de littérature islandaise en 2004, avec Öxin og Jörðin (La hache et la terre, publié en France chez Gaïa), dont un extrait a été publié dans « Islande de glace et de feu », anthologie de littérature islandaise (Actes Sud Babel, 2004). Il vit avec son épouse et ses deux fils dans la banlieue de Reykjavik, à Mosfellsbær.

 

 

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RD: – Olafur, vous êtes un grand écrivain, l’un de plus importants romanciers d’Islande, un auteur qui commence à être traduit, ailleurs. « Un grand écrivain est-il un homme qui doit nous surprendre en nous disant ce que nous savons depuis toujours ? » ainsi que le disait Jean Rostand, poète et biologiste français. Quand vous écrivez, pensez-vous à émerveiller vos lecteurs ou écrivez vous plutôt pour vous faire plaisir ?

 

 

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OG: – Mes écrivains favoris sont ceux qui me surprennent et me choquent en même temps. Je vais en nommer seulement deux : Shakespeare pour le théâtre et Dostoïevski pour la nouvelle. Dans mon opinion, “Les Démons” est un de plus grands romans non seulement parce que c’est un roman réaliste, mais parce qu’il est ce que j’aime nommer roman « hypertension ». Il nous montre un monde qui ne peut pas exister mais mire la réalité mieux que tout roman réaliste pourrait le faire. Je me rappelle un autre de mes romans favoris, « Moby Dick ». Les grands écrivains que j’aime sont beaucoup trop nombreux pour les nommer dans une courte interview. Une autre découverte ravissante est pour moi Hans Fallada, l’écrivain allemand.

 

 

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RD: –  L’écriture est le plus souvent pour beaucoup d’auteurs, un acte d’amour. L’écriture est-elle pour vous, une délivrance ou un esclavage ?

 

OG: – Il peut être les deux. Lorsqu’on est écrivain, la meilleure chose c’est que l’on écrit. La satisfaction d’écrire bien pendant un bon jour. Mais bien sûr cela peut devenir également une forme d’esclavage lorsqu’il y a des délais à respecter et que l’on doit simplement trouver une histoire ou un article ou un roman entier pour la bonne raison que l’on doit gagner sa vie comme toute autre personne qui travaille.

 

 

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RD : – Est-ce que lorsqu’on a fait des études de commerce, comme vous, cher Olafur, on a une autre point de vue, une autre perspective, plus « réaliste », sur la littérature et l’art littéraire ?

 

OG: – J’ai entendu Rilke, le grand poète, dire une fois: verrouillez-vous dans une chambre et demandez-vous si vous pouvez vivre sans écrire et si la réponse est: oui, je peux, alors suivez ce conseil et commencez autre chose. Je me suis posé cette question quand j’avais vingt-deux ans et la réponse a été: je peux m’en passer. Alors, j’ai créé une société d’export-import. Je l’ai dirigée pendant quelques années et j’ai eu cinq personnes qui travaillaient pour moi. Mais un jour j’ai regardé un arbre par hasard et quelque chose dans le mouvement de ses feuilles dans le vent m’a dit que j’étais un écrivain et que tout le reste est secondaire. Alors j’ai vendu la société et j’ai commencé à écrire sérieusement et tout le monde pensait que j’étais devenu fou.

 

 

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RD: – Vous avez été chauffeur dans un service d’urgence d’un hôpital. Pouvez-vous nous suggérer quel serait l’état d’urgence chez un écrivain qui commence à écrire un livre et se trouve en pleine transe ? Quelles douleurs éprouve-t-il? Quels mots lui font mal? De quoi a-t-il besoin pour mener à bonne fin son travail?

 

 

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OG: – J’ai conduit une ambulance pendant des années pour gagner ma vie lorsque je m’enseignais à écrire. Un écrivain qui pense qu’il a une histoire urgente à dire doit avoir la volonté de se réveiller le matin et de travailler. Mettre son histoire sur le papier est la seule chose importante, tout le reste n’est qu’un espoir secret et des propos en l’air. De temps à autre l’écrivain vit un jour magnifique dans son travail et c’est ce que nous appelons l’inspiration.

 

RD: – Quelles sont vos sources d’inspiration? Qu’est-ce qui déclenche votre inspiration: un mot, une situation, un souvenir, une sensation, une information, un événement?

 

 

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OG: – Le plus souvent c’est écrire qui déclenche l’inspiration. Un très bon écrivain a dit: « Écrire est un acte de découverte».

 

RD : – Quels seraient les éléments nécessaires pour construire une intrigue intéressante ? Faut-il vivre préalablement ce qu’on écrit ? Ou après ? Tout cela pour se rassurer…, au niveau de la crédibilité…

 

 

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OG: – Il est très difficile pour moi de construire des intrigues. C’était difficile même pour Dostoïevski et cela devrait vous dire quelque chose. Les cahiers de travail pour “Les Démons” sont aussi longs que le roman. En ce qui concerne la dernière partie de votre question, l’on peut inventer et ensuite vérifier les choses. Or vous pouvez le faire en sens inverse: regarder les gens pendant une vente aux enchères d’art par exemple et ensuite aller à la maison et écrire la scène « vente aux enchères ».

 

 

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RD : – Depuis quand date votre premier écrit littéraire et qui l’a guidé jusqu’à sa perfection de plus tard ?

 

OG: – Je peux me rappeler quand j’ai écrit ma première poésie; c’était le 23 avril 1967. Je ne pense pas avoir écrit une chose parfaite mais écrire est en grande partie une question de volonté. La volonté de travailler. Il y a vingt ans je travaillais pendant vingt heures consécutives, mais à présent je n’ai plus cette même énergie.

 

 

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RD : – Vous savez, cette nouvelle édition de « Levure littéraire » fait miroiter dans ses mots, sons et images, le symbole de l’ « enfant ». L’enfant de tout pays et de toute époque. S’il vous plaît, l’enfant Olafur, a-t-il considéré le livre comme un outil de liberté ? Quel a été son premier livre lu, dont le contenu l’a fasciné?

 

 

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OG: – Mon premier livre passionant fut « Blaskjar », avec ce nom islandais. C’était une histoire pour les enfants, traduction de l’allemand. Je ne peux pas me rappeler le nom de l’auteur mais c’est l’histoire horrible d’un jeune garçon, fils d’un comte retenu dans une grotte contre une rançon, par un groupe de voleurs. Lorsque je l’ai mentionnée à mon éditeur il y a des années nous avons découvert que c’était la plus mémorable histoire de son enfance aussi. Alors il l’a publiée et a vendu rapidement 5000 milles exemplaires.

 

 

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RD : – Votre enfance revient-elle dans vos écrits ? Reste-t-elle plutôt réelle ou devient-elle à travers les souvenirs, un parage fantastique ?

 

 

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OG: – Elle apparaît dans mes écritures de manière constante. Et je pense qu’elle est devenue à présent un pays de fantaisie. Si j’ai de grandes difficultés avec mon écriture mon père apparaît dans mes rêves et habituellement il peut me dire ce qui ne va pas dans ce que j’essaie de transmettre. Mes personnages eux aussi tentent de me visiter dans mes rêves et me disent si je raconte mal leur histoire ; au réveil je vais corriger et m’assieds à la table d’écrit.

 

 

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RD : – Dynamisée par le succès de ses polars, la littérature islandaise en profite pour s’exporter de plus en plus, révélant à chaque livre une nouvelle facette de son univers étonnant, entre rêve et réalité. Olafur, quels seraient à l’heure actuelle les plus importants auteurs islandais (poètes et romanciers) ?

 

 

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OG: – Mon bon ami Arnaldur Indridason est certainement un artiste important et reconnu dans le monde pour ses romans excellents. Il y en a encore beaucoup, la liste serait trop longue, ça peut fausser l’interview.

 

 

 

 

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RD : – Une auteure islandaise, une romancière, Audur Ava Olafsdottir, a conquis le monde des lecteurs français avec « Rosa Candida », un roman initiatique, empreint de délicatesse, avec un grand succès auprès du public et de la critique littéraire parisienne. Comment l’Islande accueille-t-elle ses jeunes écrivains ?

 

 

 

 

OG : – Il est toujours très difficile de percer le sol de la Terre Natale. Cela est valable aussi pour les jeunes écrivains de mon pays, je dois le souligner. En ce qui concerne Audur Ava, j’aurais voulu voir les Islandais mieux informés sur son succès français.

 

 

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RD : – Comment se comporte la poésie contemporaine dans votre patrie ? Est-elle faite de vent, de pluie, de volcans, de montagnes et de mer ? « En Islande, la philosophie est absente. Du coup, pour expliquer les choses, on est obligés de croire sa grand-mère ! Plutôt que de faire de la philosophie comme vous les Français, on se raconte des histoires », comme l’indique Sjon, poète, écrivain, parolier de Björk, dont je suis une grande fane.

 

OG: – Mon poète favori d’Islande est Thorsteinn fra Hamri. Il emprunte son style unique des sagas. A mon sens, il aurait dû avoir le prix Nobel il y a longtemps.

 

 

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RD : – Quel est votre rapport à la poésie, à la mélancolie de la condition humaine et au lyrisme en général ?

 

OG:- Je pense que la poésie est la plus difficile chose à faire.

 

RD : – D’accord avec vous.

 

OG : – William Shakespeare reste le plus grand poète de tous les temps. Écoutez seulement le son d’une de ses pièces; de plus il se préoccupe de la mélancolie, de la condition humaine de tous les temps.

 

RD: – On dit que pour devenir un bon romancier, il faut commencer par la poésie. Qu’est-ce que vous en pensez?

 

OG: – Bon, je ne pense pas que nous devons le faire. Mais beaucoup le font.

 

RD : – En France, vous êtes traduit et édité chez Gaïa, avec Cathédrale des trolls et La hache et la terre. La critique française apprécie votre écriture. Je cite pour Cathédrale des trolls : « L’auteur nous emmène avec brio et puissance sur les chemins des âmes nues, avec en toile de fond un somptueux portrait de l’Islande de l’époque, toute jeune république au bord du Cercle Polaire qui semble si loin du monde. Dans le monde balbutiant d’après-guerre face aux embruns du progrès, les personnages sont tous touchants et attachants dans leurs rires et leurs blessures, et les images et les lieux défilent, aussi puissants que les bas-reliefs dans l’ombre de cathédrales imaginaires dignes de Gaudí.
Rarement auteur n’avait écrit avec autant de pudeur, de force et de délicatesse mêlées la déchirure provoquée chez l’enfant par un tel crime, et la tempête qui se déchaîne autour.
Une œuvre émouvante et remarquable. »
Êtes-vous un romancier visionnaire, comme Sigurbjörn, l’architecte qui veut bâtir une cathédrale plus haute que les nuages, votre personnage ? A quoi rêve le romancier lorsqu’il fait rêver ses propres personnages ?

 

OG: – Je voudrais vous dire humblement, oui ! Oui, je suis un romancier visionnaire.

 

 

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RD: – Dans vos livres, vous comptez plutôt sur le style ou sur l’histoire comme telle? Le style est-il une question de technique? De vision? D’imagination?

 

OG: – Si vous avez une histoire à dire le style vient en écrivant.

 

RD : – Comment est l’Islande de vos romans ? Toujours traditionnelle et fidèle à son monde de croyances surnaturelles ?

 

OG: – Pas dans la manière des sagas où vous voyez partout des fantômes et des trolls et des loups garous.
Les grands romanciers russes et américains m’ont beaucoup influencé en tant que romancier.

 

RD : – Pouvons-nous parler d’un nouvel élan dans la littérature islandaise ? Quel genre littéraire s’est imposé ces derniers temps ?

 

OG: – Les polars sont très branchés en Islande maintenant.

 

 

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RD : – Le roman islandais classique, fut longtemps considéré par la critique française « introverti ». Depuis la vague de nouveaux romans policiers islandais sur le marché du livre européen, un trou chaud a fait fondre la surface narrative du genre … Et ainsi, une nouvelle modernité romanesque se fait voir. Qu’en pensez-vous ?

 

OG: – Oh, vous savez, Rodica, la littérature tend à changer toujours. Il y a trente ans il n’y avait rien que le mysticisme des écrivains sud-américains et maintenant ce sont des polars. Hans Fallada a été plus ou moins oublié pendant 66 ans mais nous lisons tous ses travaux maintenant. Qui sait, la chose fougueuse suivante en Islande sera la probablement la science fiction.

 

 

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RD : – Quel est votre plus beau souvenir d’écrivain ? Et votre plus beau souhait ?

 

OG: -Mon plus beau souvenir est l’image d’un architecte, d’une femme, qui est venue chez moi en larmes pour me remercier pour La cathédrale des Trolls, et lorsque je lui ai demandé si ce que l’a tant touchée était l’histoire? Non! C’était le père de la famille dans l’histoire – j’ai demandé ça parce que beaucoup m’ont dit qu’ils avaient eu un père exactement comme ça – elle a répondu de nouveau Non! Alors j’ai demandé: Quoi alors? Et elle a dit: c’était l’architecture. J’aime beaucoup cette rencontre et ces mots.

Mon plus grand souhait?

 

RD : – Oui…

 

OG : – C’est simple : écrire quelque chose sur quoi Dostoïevski pourrait hocher sa tête et dire: pas mal. Pas mal du tout.

 

 

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Traduction de l’anglais: ZENOVIA POPA (Bucarest, Roumanie)

Supervision : Rolande Scharf

Journaliste: Rodica Draghincescu (France)

www.draghincescu.com

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