Norman Manea

 

 

(USA)

 

 

 

Déséquilibre sur trois piliers

 

Le 2 Août 1914, Franz Kafka notait dans son journal : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Dans l’après-midi, je nage. » En dépit du désengagement apparent envers la réalité immédiate, c’est justement à Kafka qu’on doit la dénomination « kafkaïen », reprise après par le siècle débutant d’ailleurs le même jour. La turbulente modernité qui recevait alors le baptême du feu et du sang, allait devenir, comme on peut le remarquer, de nos jours, aussi kafkaïenne. Comme on le sait d’ailleurs, Kafka n’était pas indifférent à ce qui se passait dans la proximité immédiate, ni dans les plus lointaines enclaves de l’inconnu. Pendant les temps de paix ou de guerre, l’écrivain répond pourtant à une inquiétude qui dépasse et transcende le conjoncturel, bien que rarement, totalement indépendante de celui-ci.

 

Ce qui allait suivre après le 2 Août 1914, la Première Guerre Mondiale, la Révolution russe, la Deuxième Guerre Mondiale, l’Holocauste, la bombe atomique, la Révolution chinoise, la Guerre Froide, la Chute du totalitarisme communiste en Europe et finalement le nouveau siècle postmoderne où l’ordinateur, le terrorisme, la Révolution génétique, le fanatisme islamique, la détérioration du milieu environnant et la détérioration des barrières morales ne sont pas explicitement présents dans les écrits de celui qui nageait l’après-midi lorsque entre les deux grands pays européens, au milieu desquels se situait la Tchécoslovaquie et sa Prague natale, la guerre éclata. En scrutant comme personne d’autre, les fissures ténébreuses de l’existence, l’écrivain préfigure cependant dans ses pages les failles de l’histoire moderne. Exilé dans son propre pays et dans sa propre chambre, de même que dans sa propre biographie, Franz Kafka, « l’étranger » par excellence*, allait devenir par sa vie et son œuvre l’emblème de l’exil généralisant dans sa contemporanéité et dans la nôtre.

 

* en français dans le texte original

 

Qu’est-ce que la « métamorphose » de l’homme en cafard sinon la prémonition de l’Holocauste. Gregor Samsa devient ce qu’il avait toujours été d’ailleurs dans les yeux des autres. L’éloignement graduel de la famille envers celui qui, par la souffrance, se montre plus humain que ceux qui l’entourent,  signale l’aliénation de l’être réduit à une déjection facile à évacuer. L’indifférence, l’égoïsme ainsi que le confort des conventions sociales somme la famille Samsa de se dispenser de l’inconfort du fils-insecte de même que la famille des peuples était sommée de se dispenser du peuple élu pour la vie errante, la traque et le génocide. « Le Procès » de Kafka révèle à son tour l’absurde dans lequel erre l’individu dans un monde réifié où la communication devient codifiée et progressivement impossible. Comme autant de ses prédécesseurs et de ses héritiers réels dans la société close et policière, de même que dans celle apparemment ouverte et libre, surveillée par l’œil ubiquiste des corporations du Pouvoir, l’exilé K. est sacrifié parce qu’il reste solitaire et innocent dans un monde de complicités et d’alliances maléfiques.

 

L’après-midi du 11 Septembre 2001, je ne me trouvais pas dans une piscine et je soupçonne que pas mal de mes collègues de Roumanie ou de n’importe où, aient essayé ce genre de relaxation. L’attaque des Twin Towers, symbole capitaliste de New York et du monde, ainsi que l’attaque du Pentagone à Washington, symbole du Pouvoir tant admiré et tant haï de l’Amérique contemporaine, étaient instantanément projetées sur les écrans du monde entier. J’ai aussi suivi ces images, stupéfié, au Collège Bard à deux heures de distance de New York. La prédiction de Malraux se confirmait : « Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Tout en devenant religieux, est-ce que ce nouveau siècle pourrait persister, me demandais-je en me rendant à la salle du cours sur « Exil et aliénation dans la prose moderne ».

 

Beaucoup de professeurs avaient suspendu leurs cours, moi j’ai décidé de laisser aux étudiants la liberté de choisir. Je leur ai proposé trois solutions : respecter le calendrier didactique, c’est-à-dire analyser le roman « Pnin » de Nabokov, comme prévu au programme, ou discuter ce qui venait de se passer, ou annuler le cours. Le professeur est-européen avait face à lui une audience multiculturelle typique de l’Amérique. Un étudiant d’origine arménienne a soutenu que prêter attention à la barbarie produite ce matin-là serait une preuve de vulgarité et de bêtise. Une étudiante d’origine italienne a répliqué que, par contre, il lui semblait anormal de continuer le cours comme si rien n’avait changé. La classe était taciturne en attendant le vote. J’ai averti les étudiants qu’étant en nombre pair (16), si huit voix pour un choix s’opposaient à huit voix pour un autre choix, ils allaient m’accorder à moi aussi un vote. Indifféremment aux résultats, il y aurait des mécontents. Ceux-ci pourraient s’accommoder à la situation en participant à la discussion qu’ils avaient rejetée ou quitter la salle ou mettre une bombe qui détruise l’école, révoltés qu’ils étaient qu’une décision fut prise contraire à leur souhait.

 

J’avais face à moi le compromis souvent ennuyeux qui définit la démocratie et essaie d’apprivoiser l’agressivité de la nature humaine. Ce matin-là avait explosé la frustration d’une partie de la population du monde dont les extrémistes repoussent le compromis démocratique. Des missionnaires que personne n’a élus, sans aucune autorité que le crime, décidés par la terreur de transformer en cendres tout dialogue, en s’immolant eux-mêmes.

 

En fin de compte, nous avons discuté le début terrifiant du nouveau siècle. Des observations et des témoignages très intéressants sont arrivés de la part d’une étudiante vietnamienne, d’une Tchèque et d’un étudiant sud-africain qui avaient connu des situations extrêmes. Bien que le débat fut instructif, j’ai regretté que nous ne nous soyons pas occupé du superbe livre de Nabokov considéré comme « the champion of displaced persons ».

 

Timofey Pavlich Pnin pourrait facilement être coopter dans la controverse envisageant le  nouveau siècle. Emigré, tout comme son narrateur, de la Russie bolchevique vers l’Amérique de la démocratie populaire et triviale, l’improvisé professeur Pnin symbolisait l’exilé perpétuel, égaré dans un monde qui avait perdu le centre et la cohérence. « Le Russe est sa musique, son anglais est comique … ». Comme un clown délicat et nostalgique, Pnin continuait à jouer du piano d’une mémoire blessée même après qu’on lui ait retiré la chaise sur laquelle il était assis. Russe, Américain, exilé, les composantes de sa biographie hybride n’étaient que ceux de Nabokov en personne. Les deux appartenant au temps nouveau, héros d’un exil généralisant.

 

En tant qu’étudiant de l’Institut Polytechnique de Bucarest, j’ai appris, il y a un demi-siècle, que dans la statique des constructions, l’équilibre se définit par trois piliers simples formant « l’encastrement », c’est-à-dire la position ferme, stable.

 

Je ne sais pas comment l’on pourrait élargir une telle règle mécaniciste au destin humain et d’autant plus au destin de l’écrivain, qui a surtout besoin de la liberté, en aucun cas d’un encastrement dans une position figé. Mais la suggestion n’est pas totalement inutile dans l’abord de trois prémisses dans lesquelles je peux localiser biographiquement l’inquiétude du monde dans lequel on vit.

 

Les points cardinaux de mes références restent : la Roumanie, mon ancienne patrie, les Etats-Unis, mon nouveau domicile et l’exil. L’exil d’avant et celui d’après l’exil.

 

***

 

J’ai quitté la Roumanie en 1986, durant la période ultime du despotisme communiste-byzantin de Nicolae Ceausescu, « le Génie des Carpates ». C’était le deuxième exil après celui de 1941, quand j’avais été envoyé vers la mort par un dictateur militaire nationaliste. Le nouveau dictateur d’une idéologie apparemment opposée mais complémentaire m’obligeait cette fois-ci à me réfugier dans le monde libre et étranger.

La chute violente de la tyrannie en Décembre 1989 a révélé le triste héritage, qui a marqué l’évolution post-communiste de la Roumanie.

 

A la différence de la majorité des pays est-européens, le communisme n’a eu aucune légitimation en Roumanie. La tradition de la gauche politique avait été peu importante, le Parti Communiste  Roumain n’avait en 1944, lors de l’arrivée de l’Armée Rouge, que 1000 membres. En 1989, à l’effondrement de la dictature, le nombre des membres du Parti était passé à approximativement 4 millions. Proportionnellement au nombre d’habitants, le plus grand Parti de tout le bloc socialiste. Pourtant l’on aurait eu du mal à trouver dans ce parti des opportunistes, 1000 communistes authentiques.

 

Quoique le tableau statistique dit presque tout sur la réalité socio-politique de la Roumanie après la guerre, les quatre décennies de « socialisme réel » n’avaient pas été identiques. Si la décennie stalinienne des années ‘50 ressemblait à ce qui se passait dans les autres pays du Bloc de l’Est, après la « libération » du milieu des années ‘50, la situation en Roumanie est devenue beaucoup plus ambiguë. L’ouverture opportuniste vers l’Occident et la politique d’une relative indépendance envers l’Union Soviétique étaient corrélées avec une diplomatie laxiste dans les relations internationales, qu’il s’agisse des états arabes et d’Israël ou des Etats-Unis et de la Chine. La libéralisation interne avait été rapidement remplacée par une rhétorique vide, nationaliste-populiste et une corruption généralisante. Le spectacle de la démagogie publique évoluait en même temps que la structuration d’une nomenklatura pharaonique, dirigée et surveillée, comme le reste de la population, par la police secrète, la force majeure et ubiquiste du Pouvoir, obéissante à son Chef et à la famille de celui-ci. Au milieu des années ’80, lorsque j’ai quitté le pays, la Roumanie était un mélange suffoquant de misère et de terreur.

 

En 1989, immédiatement après l’exécution du couple présidentiel, les millions de membres du parti, les gens de la Securitate, et les acolytes, se sont convertis en anti-communistes fervents. Ils revendiquaient le statut de victime, et s’empressaient de toucher les boutons capitalistes de commande. Dans l’ombre, les services secrets continuaient les missions de désinformation et de chantage, sur la scène politique entrait la deuxième génération d’anciens activistes et leurs adeptes plus jeunes. Le redressement économique, les réformes juridiques, le rétablissement du processus politique, ont mis un long et impardonnable retard, la démagogie politicienne prévalait, la corruption fonctionnait comme le vrai moteur de la dynamisation socio-économique.

 

Loin du pays qui m’avait repoussé et continuait de m’éloigner, j’ai suivi, exalté, la chute de la dictature, je contemplais, stupéfié, la vitesse de rajustement des nouveaux membres de la nomenklatura et de la Securitate, qui gagnaient, par la suprématie du fric, une liberté nettement plus grande que les privilèges provisoires accordés par le Parti, j’observais, avec inquiétude, comment les anciens slogans nationalistes remplaçaient les slogans communistes pourris. Les manipulations des dossiers de la police secrète, le népotisme et le mercantilisme dans la vie publique, l’arrivisme politique, le vedettariat de l’élite culturelle, la confusion des électeurs persistait simultanément à l’héroïsme des solitaires qui  n’avaient pas cessé de croire à l’avenir.

 

En dépit des duplicités traditionnelles qui ont l’air de gouverner le pays, devenaient graduellement de plus en plus visible, l’intelligence et l’efficacité des nouvelles générations des professionnels, les progrès, – quoique encore timides -, dans le changement des mentalités et des options.

 

La Roumanie, déjà membre de l’OTAN, se trouve actuellement sur le point d’être admise dans la communauté européenne. La pression de se conformer aux critères économiques, juridiques et politiques des standards européens, de même que l’accommodement graduel avec le rythme et les normes de la compétition internationale ont des effets positifs. L’admission dans la Communauté européenne va potentialiser et stabiliser ces effets.

 

La Roumanie dispose d’un potentiel humain précieux, à même de réduire le décalage de développement dont elle souffre encore. L’opportunisme roumain n’est pas seulement une somme de défauts traditionnels et d’ambiguïtés byzantines. C’est une capacité enviable de s’adapter au nouveau, une mise en valeur du talent et de la mobilité, essayés plus d’une fois. L’opportunisme positif semble être la chance actuelle de la Roumanie. Dans le vocabulaire de l’Amérique où je vis maintenant, cela se dit pragmatisme.

 

***

 

L’Amérique, le pays des exilés, a fait du pragmatisme la philosophie pratique de l’existence et de la religion, la force spirituelle équilibrante. Les effets positifs et négatifs de chacun de ces composants et leur concubinage me sont seulement devenus évidents dans la dernière décennie.

 

Naufragé dans le Nouveau Monde j’ai été frappé par les grands contrastes sociaux de l’Amérique, par le sens profondément enraciné de la liberté, de la propriété et de l’affirmation de soi-même, du respect pour l’homme simple et pour la Constitution qui unissent l’énorme diversité d’ethnies, de races, de traditions et de croyances.

 

Un pays dans lequel il n’y a pas de carte d’identité ! …, dans lequel tu déménages d’une ville ou d’un état à l’autre sans informer personne, où les hiérarchies sociales sont mobiles et aucune autorité n’a le droit de franchir le seuil de ta maison sans ton consentement et où le gouvernement est appelé, avec une modestie naturelle, administration. Le vrai génie américain, s’il en est vraiment un, semble être la simplification. Même si le mobile des actions de l’Amérique a toujours été plus compliqué qu’il n’y paraît, la simplification opérative a été prépondérante dans ses actions bénéfiques, comme dans celles qui se sont révélées désastreuses.

 

Le modèle américain n’est pas exporté par la force, comme on le croit, mais bien par l’attirance représentée autant par ses succès que par les carences de la modernité. Aux frontières de l’Amérique continuent de se bousculer des millions d’aspirants à un autre exil que celui de leur patrie. L’antiaméricanisme prévalent dans le monde ne diminue pas la fascination avec laquelle les ressentiments s’allient, paradoxalement, plus d’une fois.

 

A petits pas, et surtout après l’attaque de septembre  2001, ont surgi les signes visibles  d’une crise de la démocratie américaine menacée non seulement de l’extérieur, mais tout aussi par le cynisme de sa propre ploutocratie. Le nombre important d’avocats et de psychiatres produits par une société qui cherche derrière les réclames et la rhétorique de consommation, l’harmonie, ne semble pas être le fruit du hasard.

 

Si le socialisme a échoué dans l’action de réaliser « le social » pour le bénéfice des masses, ainsi qu’il l’avait promis, par contre, le capitalisme populiste a réussi à imposer la suprématie du « capital », dans tous les secteurs de la vie. Sans la police du Parti unique, seulement par la manipulation et l’exploitation intelligentes des intérêts simples et naturels de l’individu. La valeur de l’emploi et la valeur de l’échange deviennent les critères de fonctionnement et de sélection sociale. La compétition économique de plus en plus dure entre individus et institutions ne sollicite plus, comme autrefois, au vainqueur de faire preuve, après la victoire, d’une solidarité chevaleresque et de la compassion pour le vaincu, en l’aidant à ne pas tomber trop bas, condition élémentaire de tout système social sain, mais stimule l’accélération des ambitions de suprématie. L’absolutisme du marché libre semble transformer graduellement tout le mécanisme de la vie sociale dans un processus d’échange dynamique et dominateur, une potentialisation continuelle de la transaction, demande-offre, vente-achat, élargie aussi à des domaines réservés jadis à une évaluation moins ou pas du tout matérialiste. La culture et l’art ne peuvent pas rester immunes à cette pression persistante. L’écrivain, l’artiste sont souvent perçus et d’ailleurs ils s’accomplissent aussi  comme des « professionnels », attentifs aux besoins ou aux tabous du marché pour « offrir des services », conformes ou iconoclastes, au public acheteur. Rien ne semble plus digne d’attention, si ce n’est pas scandaleux, et rien n’est assez scandaleux pour être mémorable.

 

Si le slogan rouge : « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » n’a pu au moins mobiliser les masses prolétaires au service de l’Utopie, vite transformée en tyrannie du mensonge, nos temps si dépendants de la concentration abusive du capitalisme et du pouvoir tyrannique, semblent solliciter un nouveau mot d’ordre  : « Richards de tous les pays, réveillez-vous ! ». Ce serait un signal d’alarme adressé à ceux dont dépendent les grandes décisions globales, un appel à prévenir le désastre qui finalement les inclura aussi.  

 

Il ne semble guère surprenant que dans ces conditions, le contrepoint de la religion devienne de plus en plus marquant dans la vie sociopolitique. La confusion, le  découragement et le fatalisme collaborent à l’essai désespéré de retrouver un centre, quelque incertain qu’il soit, qui confère du sens et de la cohérence aux mises en scène de la contemporanéité.

 

Comme l’on a pu remarquer récemment, l’état essaie lui-même par des méthodes souvent abusives et secrètes de devenir ce centre. L’Amérique d’aujourd’hui est loin de la renommée qu’elle avait après la deuxième guerre mondiale ou après la guerre froide. La guerre d’Irak a révélé non seulement la pathologie de la société irakienne opprimée à travers des décennies et des siècles entiers, divisée par des conflits ethniques et religieux profonds, non seulement la brutalité de l’actuelle « Internationale terroriste » islamique, mais bien aussi les aveuglements cyniques de la Maison Blanche : le mélange d’ignorance et d’arrogance dans la prise de décision de déclencher les hostilités et d’administrer la paix, le traitement scandaleux, dans les enquêtes et les prisons, des détenus, le défi à l’opinion internationale. L’écho externe négatif s’est combiné avec l’abus de pouvoir dans la politique interne et la manipulation de l’information et du débat public, en contribuant à l’érosion sévère du prestige de plus en plus oublié des Etats-Unis, en tant que symbole de la démocratie et de la liberté.

 

La plus grande conquête de l’Amérique – l’incohérence – expression de la diversité que la liberté incarne, se trouve sous l’assaut d’une administration obsédée par des solutions simplistes et belliqueuses aux tensions beaucoup plus élevées de l’actualité. L’attaque du 11 septembre 2001 a montré beaucoup plus que l’horreur conspirative du fanatisme islamique. Des avertissements brutaux étaient autant venus de loin que de la proximité immédiate. La redécouverte  des principes fondamentaux dans la défense de la civilisation, et d’un équilibre de la vision globale semblent être plus urgents que jamais, non pas seulement dans l’Amériques des exilés, mais aussi dans tout le village global, de plus en plus exilé de la normalité et de l’espoir.

 

***

 

L’une des contradictions majeures du siècle passé et de celui dans lequel l’on est, c’est celle d’entre la modernité centrifuge, cosmopolite et le besoin centripète de l’appartenance. La doctrine nazie proposait un modèle totalitaire centripète, focalisé sur l’idée de la race pure et de l’état nationaliste, la négation et l’agression brutale contre l’étranger. Le fondamentalisme religieux islamique rêve d’un état mystique, promouvant l’agression assassine contre « les infidèles ». L’étranger est un suspect, aux racines « impures », l’incarnation démoniaque du mal.

 

Le communisme s’est revendiqué d’une vision humaniste et universaliste, mais il s’est concrétisé dans un système centripète de la terreur qui avait mis à l’écart ses citoyens.

 

L’empreinte européenne de ma biographie et l’exil d’avant et d’après l’exil tiennent à la condition d’ « étranger » sous le nazisme et le communisme. Aujourd’hui, les notions de citoyen et de citoyenneté émigrent au-delà du pays natal, dans une réalité instantanément globale, créée par la circulation planétaire et par le petit écran de chaque logement.

 

Bertolt Brecht considérait l’exil comme la plus importante « école de la dialectique ». A vrai dire, l’exilé, le réfugié, devient étranger comme résultat d’un changement. L’exil est souvent une incandescence profonde  jusqu’au cœur de l’être. Mais il est, de même, presque toujours, un affranchissement, une pédagogie de la régénération et un élargissement faste de la perspective. Au final, l’exil est en même temps un honneur jamais négligeable, comme la renaissance en est un, nullement négligeable. On pourrait se rappeler les paroles du moine saxon Hugo of St.Victor qui signalait déjà au XII ème siècle : « The person who finds his homeland sweet is still a tender beginner ; he to whom every soil is as his native one is already strong ; but he is perfect to whom the entire world is as a foreign place ».

 

***

 

« Le final de l’Histoire », « la fin des idéologies » – solennellement proclamés simultanément à la chute du système communiste en Europe – ont fait preuve d’être, comme on s’y attendait, des prophéties naïves  et fausses. Tant que notre planète sera habitée par des humains, ceux-ci auront des idées et des idéaux, donc y compris des idéologies, et les conflits d’intérêts et les aspirations entre individus, communautés et états resteront le ferment de l’Histoire qu’on vit et écrit. La période  qu’on traverse aujourd’hui est marquée par des normes, des réalisations et des périls. Un niveau jamais atteint de prospérité, de longévité, d’information, de communication se confronte avec les contrastes et les conflits entre des pays développés et des pays sous-développés, entre riches et pauvres, entre les démocraties séculaires et l’extrémisme religieux. Le niveau apocalyptique atteint par l’armement moderne met sous un grave signe d’interrogation, le futur. Le siècle postmoderne avance dans l’inquiétude, postmoderne elle aussi, dans laquelle le terrorisme déclenché comme une épidémie mortelle et incontrôlable, n’est qu’une des pathologies du temps.

 

Dans la cacophonie et la vitesse du globe entraîné par des impulsions divergentes, l’écrivain ne répond aujourd’hui encore, comme toujours d’ailleurs, pas seulement au conjoncturel inquiétant dans lequel il vit, bien qu’il ne puisse y rester indifférent. De sa topographie incertaine, il continue dans les temps de paix et de guerre, dans la méditation et l’anxiété, sous l’oppression et dans la liberté et dans la frustration, sa bizarre occupation à réinventer jour après jour les prémisses des recherches, humanisant son naufrage et celui du lecteur virtuel, où qu’il puisse être.

 

Sept ans après la note de 1914, Kafka écrivait dans son « Journal » sur « la main qui tient à distance le désespoir » et sur l’autre main, qui note ce qu’on aperçoit « parmi des ruines ». Les deux mains, celle qui fait le geste naturel de défendre l’être de l’agression du chaos et celle qui transcrit le rapport quotidien de l’absurde, en cherchant le sens, confrontent le désespoir qui nous rappelle une fois de plus, le sarcasme de l’Histoire.

 

Même s’il ne changeait l’existence que d’un seul destinataire, le message de la bouteille jetée à la mer autorise les mains unies contre la négation qui nous menace.          

 

                                                                   

New York,

Janvier 2006

 

 

 

 

 

Traduction du roumain : Rodica Draghincescu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Norman Manea (né le 19 juillet 1936à Suceava, Roumanie) est un écrivain roumain vivant aux États-Unis, auteur de nouvelles, de romans et d’essais sur l’Holocauste, la vie quotidienne dans un pays communiste et l’exil. Il est Professeur "Francis Flournoy" de Culture Européenne et écrivain en résidence au Bard Collège. Son livre le plus célèbre, Le retour du Hooligan (2003), est un journal romanesque original se déroulant sur une période de 80 ans environ, depuis l’avant-guerre, la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste et le post-communisme contemporain. Norman Manea a été reconnu et salué comme un écrivain international important depuis le début des années 1990, et ses œuvres ont été traduites dans plus de 20 langues. Il a reçu plus de 20 distinctions, dont le Prix littéraire de l’Union des Écrivains Roumains en 1984 (retiré par les autorités communistes), le Guggenheim Fellowship (États-Unis) en 1992, le MacArthur Fellowship Award (États-Unis) en 1992, la Médaille Littéraire de la New York Public Library en 1993, le Prix de Littéraire Internationale Nonino en 2002 (Italie). Il a été élu à l’Académie de l’Art de Berlin en 2006, il a reçu le Prix Médicis Etranger en 2006 (France), l’Ordre du Mérite Culturel de la part du Président de la Roumanie en 2007, le titre de docteur Honoris Causa en littérature des universités de Bucarest et de Cluj en 2008 (Roumanie), et le titre et la médaille de Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

 

Suite : http://fr.wikipedia.org/wiki/Norman_Manea

 

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