Nikos Lybéris

 

Nikos-Lyberis

 

(Grèce-France)

 

 

 

SUR LES BERGES DU TEMPS

 

Publié aux Éditions Diatton, Athènes 2012

 

 Traduit du grec par Brigitte Gyr en collaboration avec l’auteur

 

Titres en syllabaire chypro-minoen non déchiffré

 

 

Nikos

Ils sont tombés d’un ciel décoloré

ils ont pillé le paysage

Ils en veulent plus encore

ils convoitent les idoles du Château

 

Quand le clairon a coupé l’aube en deux

un morceau de nuit s’est écrasé sur le pays intérieur

Le lion en pierre rugit

madame Bonheur

illustre mythomane

claque la porte

qu’elle ouvrira aux vainqueurs

 

Le jour se fend

Les épées tranchent les illusions

tandis que les nuages  légers  flottent

Des regards démembrés

s’écroulent dans les limbes des héros

que seules distinguent leurs blessures

 

Trirèmes       birèmes     unirèmes s’enfuient à toute vitesse

hissent grande voile      bonnettes et cacatois

serrent  les drailles

Ralingues        cerceaux et chevilles grincent

Troie brûle toujours

Mots impuissants

Espace sans temps

 

 

 

Nikos2

Tel le premier rayon de l’aube sur la rosée

la flèche t’a frappé

déshabillant ta pensée

L’instant s’étend

enveloppant le monde d’un écho mat

 

Quand tu as atteint le bout

tu as su que tu ne te trouvais qu’au milieu

que tu n’étais pas

ce que tu croyais être

 

Lorsque tu as chuté dans le précipice tu possédais un nom

Devant l’Achéron

soudain l’horizon s’est vidé

et lorsque tu as contemplé au soleil ton visage

tu n’avais plus de nom

Le nom c’était toi

 

La porte du monde s’est ouverte

ont resplendi au Printemps premier

celui que l’histoire n’a pas enregistré

arbres et rocs

monuments non taillés

C’est la première fois que tu chantes ton chant

 

Inutile désormais de t’attacher au mât

 

 

 

Nikos3

Du vin vieux a inondé les rues

des cris troubles

les charognards boivent le sang noir de la nuit

 

à la lisière de l’eau des feuilles de laurier recouvrent des visages pâles

des corps qui n’ont pas encore trouvé la terre

Dans le port qui a sombré

des poissons s’échappent des grottes

et les sirènes se réfugient sur les monts du large

Paysage en noir et blanc

 

Des ombres dans les ruines

à la recherche du rêve des vaincus

argent fondu de Corinthe

Trouble et clameur     dans les sous-sols de la pensée

exhalent d’anciennes images

qui ne leur permettent ni de voir ni d’entendre

 

Elles jouent aux dés des fragments de ciel et d’étoiles

chacune exige le butin tout entier

Elles ont mangé les bœufs du soleil et ont toujours faim

Elles ont vendu les hommes en morceaux

pour les empêcher de vivre à nouveau

Combat de coqs empaillés

 

Le onze Ahau du sixième katun

la colonne de triomphe se fendra

et les vainqueurs seront vaincus

sur la place    le Bouffon  annonce

la vengeance de l’espace

 

Débris de la flotte et ruines des dieux

lèvent le voile du silence au-dessus de l’aveugle

qui     au bord de la muraille

brandit le bouclier en plumes des Aztèques

 

Une image sans cesse se répète

essaie de parler mais ne parle pas

Scène de navire coulé

 

 

 

Nikos4

Aube obscure du début des temps

vainqueurs & Co ont enfermé les poissons dans un scaphandre

suspendu des serpents sur les arbres

une balance sous les vêtements       jour et nuit

Sur la route Tyrannosaurus Rex

affiche un sourire

et fait don à l’autel de riches offrandes

pour de futurs archéologues babyloniens

A la foire de la Raison Pure

ils ont disposé le paysage en deux dimensions

lestant leur ombre pour avoir plus de poids

ils ont édicté des lois pour ce qui est sans cause

Mots cloués au mur pour un présent mort

cris muets et courses de détresse

Les chants de victoire n’ont duré qu’une journée

 

Les fées ne chantent plus

Sirènes             djinns et démons

n’approchent plus le rivage

 

A l’extrémité de la nuit les vaincus

main sur la plaie

recherchent une clairière au milieu des choses

ils attendent la collision de la terre

et d’une étoile errante

pour la réhabilitation du temps

Parfois ils boivent du vin de deuxième choix

A l’exception de ceux partis

pour les mers du Sud

 

Djilam Balam de Djemaël

prédit l’esclavage massif pour les arbres et les pierres

le verbe enchaîné

Les ombres des ombres combattront

chacun creusera son trou

et quand il en sortira         effrayé

il verra les choses troubles

 

ils ont éteint l’odeur des fleurs

en décorant les ombres               ils ont castré le soleil

tandis que les chevaliers de la détresse

qui ont prêté serment sur la hache

afin d’être quelque chose de plus

tissent la bannière du désespoir

Leurs mains saignent

jusqu’à ce qu’étonnés ils découvrent que

les grands événements surviennent à l’improviste

 

Ceux qui ont raté l’attente

tentent de saisir le chaos de l’apprivoiser

en réajustant les morceaux du monde

Au lieu de mâcher la brume ils ont imaginé une farce

un soir de première devant des officiels

Sous les vieilles herbes les marbres se sont esclaffés

 

Dans l’aquarium oublié            des coraux fanés

un poulpe qui se remémore

le destin du temps
 

 

 

Nikos5

Tu as fortifié le château de la négation

d’une douve infranchissable

Tu as accroché les soupirs au clou

et abandonnant les habitudes qui te cachent les choses

tu as confié tes désirs aux senteurs de l’herbe

 

pour qu’on ne te dérobe ni le Printemps

ni les mille autres saisons

Si tu avais le don des miracles et des acrobaties

tu ferais un tour

tu recueillerais la sève de l’arbre du monde

 

Tu avances sur le chiasme au-dessus de l’abîme

sans savoir où mène

le chemin qui court sous tes pieds

jusqu’à ce que tu découvres les visages

sous la poussière du miroir

Tu es passé par la stèle

gravée de formes inconnues        indélébiles

là où autrefois tu avais pris un mauvais chemin

le monde te voyait de tes propres yeux

 

Tu as quitté

l’île où tu étais enfermé

pour l’autre rive du temps

afin de trouver l’origine du jour

là où s’accordent les temps écoulés

là où s’unit le feu à l’eau

dans la réalité insaisissable

 

Sur la proue du navire de pierre

la Reine des Rochers répartit les couleurs

cadmium       cobalt

trente-sept nuances de noir

Paysages de cailloux

lignes sans repentir

Deux rames fendent la vague sans lendemain sans passé

pendant que le sillon se ferme sans laisser de trace

 

Et pourtant                             fils du large

la mer ne t’engloutira pas

 

 

 

Nikos6

Tes chairs étaient séparées de leurs os

quand un chant sans paroles

a désenvoûté le silence

 

des mots que ta langue ne peut pas saisir

paroles d’avant que tu aies appris à parler

des hiéroglyphes de la bouche d’une pierre

rafale de vent pour t’accrocher

Comme si une raie t’avait piqué

grandeur d’un commencement et peur que

disparaisse tout ce que tu nommes

 

dans le passage qu’a ouvert ton pas

la lumière s’est cristallisée

sûrement   un soleil a explosé

dans quelque galaxie

 

Quatuor de couleurs et syrinx

sonate pour un corps

rencontre dans le vent

beauté au-delà du tombeau

Souffle qui a pris forme pour se rendre visible

et que le temps ne soit plus

Peut-être est-ce ainsi

qu’apparaissent sur terre les immortels

 

tout ce qui a commencé finira

susurrent les feuilles de gazon

pendant que le fou subit

Et pourtant

l’eau chassera

les feuilles mortes qui barrent le courant

chantera à nouveau

son propre chant
 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO
 

Nikos Lybéris, installé à Paris depuis 1975, est né à Pyrgos d’Élide, Grèce, en 1953.  Chercheur en géologie, il a voyagé en mer et plongé en bathyscaphe au fond des océans. Il a aussi voyagé dans les régions polaires (Spitsberg, Nord Groenland), sur les hauts plateaux d’Anatolie et dans les déserts d’Égypte  et d’Asie Centrale. Il pratique les arts martiaux, disciple de Maître Noro Masamichi, fondateur du Kinomichi.

 

Il a publié à Athènes cinq recueils poétiques en grec : Le fleuve pétrifié (Diatton, 2002), Stances I (Stigmi, 2002), Stances II (Diatton, 2006), Sur les berges du temps (Diatton, 2012), Après le son (Diatton, 2014), le récit, en français, À l’ombre de Cavafis (« Terre de femmes », 2015).

 

Les recueils Sur les berges du temps et Après le son ont été traduits en français par Brigitte Gyr (en collaboration avec l’auteur) et seront publiés par les Éditions Jacques Brémond. Des extraits, en français, du recueil Après le son ont été publiés par les revues en ligne « Les Carnets d’Eucharis » (N°43, 2014) et la « Levure Littéraire » (N° 11, 2015). NL a traduit en grec la Lettre à mon double au fond du puits de Brigitte Gyr (Diatton, 2015).

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