Nikos Lybéris

 

Nikos

 

(Grèce-France)

 

 

 

EXTRAITS de

Après le son

 

 

 

Traduit du grec par Brigitte Gyr en collaboration avec l’auteur

 

 

 

Silence polyphonique

 

Echardes plantées dans l’horizon

              Temps en couleur

Les eaux reflètent un paysage d’ailleurs

              Temps en noir et blanc

Ils ont armé l’abîme de myriades de sabres

              Temps froissés

Du Caucase au Caucase

des éclats d’événements et des ombres incertaines

vont de mur en mur

Des fûts descendent horizontaux   obliques   verticaux

              ombres pétrifiées

les fougères en plastique se fanent

Dans un silence de champ de bataille

le gémissement d’un enfant qui entre dans le maudit de la loi

 

Le roi s’est échappé    ils courent

              comme s’ils étaient poursuivis par des cosaques

Théâtre de marionnettes avec de vraies médailles

              avec le délire pour oracle

Paysages issus de rêves    ombres à demi fondues

sous le soleil brûlant   une torche à la main

ils courent derrière chacun de leurs actes

              au milieu des choeurs de poissons

ils martèlent le cercle pour en faire une ligne droite

Alpinistes de grains de sable

hécatombes sacrifiées à la purification des nombres

              pour plaire aux machines

Batailles d’avant guerre

ferraille qui tonne et qui grince

alarmes court-circuitées

              Le destin de demain était déjà là hier

 

Marin en exil sur la terre

chevalier de l’acte gratuit qui croyait

que les étoiles l’avaient trahi

que les éléments s’étaient emballés

              Symphonie force neuf

Il a franchi les Symblégades du cerveau

abandonné les étés qui ne lui appartenaient pas

des bouées de sauvetage pour pensées naufragées

              avec la légèreté d’un mort

Des lignes d’air enroulées l’une sur l’autre

              asymptotes

Sur des chemins obscurs et des chemins lumineux

des Enantiodromies aux Epicycles

avec une vigueur égale en route et à l’arrêt

il a essuyé le sang de la mémoire

pour ne pas brûler dans sa propre flamme

              Dieux errants qui cherchent un corps

Héros qui rentrent d’exil dans la nuit

              Fragments de vie qui cherchent leur musique

 

Le moineau sur la branche se balance

              au rythme du monde

pour dévoiler le sens

              parole primitive vierge

 

À une fête imprécise l’échanson

caresse la lune

pour ne pas réveiller les faubourgs du ciel

Joie expiatoire qui annule les décisions

pour que la ligne droite redevienne segment de cercle ou

                            de spirale

et que les temps reprennent leur place

Réalité une et solitaire

qui ne tient pas dans la tête

 

 

 

Partita en mode premier matinal

 

Il tenait une plage dans ses mains quand

le train de nuit première classe a déraillé

Avec des pas incertains comme en mer

des souvenirs byzantins   et gothiques

le legs du Néandertal en idéogrammes

il s’est arrêté    il attendait son âme

des dépouilles de machines chauffaient à blanc sous le soleil

Repetek terra incognita frontière marquée

par les traces de la légion en débandade

aboiement du chacal

              Il n’a pas eu à brandir un non pour se distinguer

              pour aller au devant de ce qu’il est il a méprisé le succès

Un silence nouveau conforte l’espace

celui d’avant le tourbillon des astres

 

Des salles vides et des tempêtes de couloirs

des trous aux fenêtres ouvertes à une même nuit

un microscope noyé dans la poussière

Sous l’immense hangar une antenne spatiale

un canon au fût court et des morceaux de fusée

s’effritent sous les mousses

              éclats de paysage

 

Quelque chose de définitif s’achève

comme des vacances dans un hôtel quelconque

le vent frissonne avec la Ballade des Nibelungen

 

Là où se fige le temps on lui demande

combien de fois   il est mort

combien de fois   il a goûté à la beauté totale

 

 

 

Concert pour un corps

 

Dans le quartier sans saisons

elle tient une fenêtre ouverte dans ses mains

entre le flûtiste et l’amiral Perse

en duel avec son ombre

Un geste     mille interrogations

 

Elle a enlevé le masque de sous son visage

la danse lovée dans le corps

remplit l’espace entre les mots

              contrepoint multiple

 

Habillée aux couleurs de la tempête

elle prononce les mots à l’envers

pour ne pas trahir la joie

indifférente aux prétendants

des messieurs naufragés en haut de forme

qui revendiquent le trône d’Egypte

en dansant avec des mannequins chèrement vêtus

              elle répond à la question qu’on lui pose

              cinq murs plus loin

 

Elle a brodé l’habit de la nuit

              pour que les oiseaux migrateurs s’y posent

elle enferme le temps dans une malle pour libérer de l’espace

Dans les brisures de son rire poussent des fleurs

 

              Vague qui traverse le large

              sans rencontrer de bateau

 

 

 

Tambours d’eau

 

Six pêcheurs qui ont raté le sable

déplient le mur pour s’y asseoir

gestes lents comme au fond de l’eau

pour ne pas effrayer les plumes

au-dessus des toits

L’herbe des collines verdit le ciel

les flancs des choses fanées s’enchevêtrent

avant de trouver l’aspect qui leur convient

et des jeunes cherchent l’autel

où offrir leur vie

 

              entre deux pensées

              entre deux gestes

                            entre

              le pouls du monde

              leur propre pouls

 

Des sons se concertent sans se compromettre

le chant du funambule aveugle

soutient la tension

Des vagues du large    à l’acier

mille harmonies pour chaque syllabe

jusqu’à une terre nouvelle

le secret de la fleur

La flûte de roseau se rappelle l’eau qui coule     Et pourtant

le son disparaît    quand tu le touches

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Nikos Lybéris, installé à Paris depuis 1975, est né à Pyrgos d’Élide, Grèce, en 1953.  Chercheur en géologie, il a voyagé en mer et plongé en bathyscaphe au fond des océans. Il a aussi voyagé dans les régions polaires (Spitsberg, Nord Groenland), sur les hauts plateaux d’Anatolie et dans les déserts d’Égypte  et d’Asie Centrale. Il pratique les arts martiaux, disciple de Maître Noro Masamichi, fondateur du Kinomichi.

Il a publié à Athènes cinq recueils poétiques en grec : Le fleuve pétrifié (Diatton, 2002), Stances I (Stigmi, 2002), Stances II (Diatton, 2006), Sur les berges du temps (Diatton, 2012), Après le son (Diatton, 2014), le récit, en français, À l’ombre de Cavafis (« Terre de femmes », 2015).

Les recueils Sur les berges du temps et Après le son ont été traduits en français par Brigitte Gyr (en collaboration avec l’auteur) et seront publiés par les Éditions Jacques Brémond. Des extraits, en français, du recueil Après le sonont été publiés par la revue « Les Carnets d’Eucharis » (N°43, 2014). NL a traduit en grec la Lettre à mon double au fond du puits de Brigitte Gyr (Diatton, 2015).

Articles similaires

Tags

Partager