Nikola Madzirov

 

 

 

LES OMBRES NOUS DEPASSENT

 

Un jour nous nous rencontrerons

comme un bateau en papier et

une pastèque au frais dans la rivière.

Tout l`émoi du monde sera

avec nous. Avec nos mains

nous obscurcirons le soleil et

avec une lanterne

nous nous rapprocherons.

 

Un jour le vent

ne changera pas de direction.

Le saule enverra des feuilles

dans nos souliers sous le seuil.

Les loups suivront

notre innocence.

Les papillons laisseront

leur poussière sur nos joues.

 

Une vieille chaque matin

parlera de nous dans la salle d`attente.

Et ce que je dis est

déjà dit: nous attendons le vent

comme deux drapeaux à un passage de frontière.

 

Un jour toutes les ombres

                                       nous dépasseront.

 

 

Traduit par JeanneAngelovska

 

 

MAISON

  

J’ai vécu au rebord de la ville

comme un lampadaire dont personne

ne change les ampoules.

Les toiles d’araignées maintenaient les murs

et la sueur seule sur nos paumes jointes.

Dans les recoins des pierres mal raboutées,

je cachais mon ours en peluche

pour le sauver des mauvais rêves.

 

Nuit et jour, je ravivais le seuil,

y retournant comme une abeille

qui revient sans cesse à la fleur d’avant.

La paix régnait quand j’ai quitté la maison :

 

la pomme mordue n’avait pas noirci et

sur l’enveloppe de la lettre il y avait encore le timbre

d’une vieille demeure abandonnée.

 

Depuis que je suis né, les espaces calmes m’attirent

et le vide, toujours, colle sous mes pas

comme une neige qui ne sait pas

si elle appartient à la terre ou au ciel.

 

Traduit par Vladimir Claude Fisera

 

 

AVANT NOTRE NAISSANCE

 

Les rues étaient asphaltées

avant notre naissance et toutes les

constellations étaient déjà formées.

Les feuilles pourrissaient

chiffonnées au bord du trottoir.

L’ argent noircissait sur

le cou des ouvriers.

Des os grandissaient au

long du sommeil.

 

L’ Europe s`unissait

avant notre naissance et les cheveux

d’ une jeune fille sereinement

s’ élargissaient à la surface

de la mer.

 

 

Traduit par Jeanne Angelovska

 

 

LORSQUE QUELQU’ UN S’EN VA TOUT CE QUI FUT REVIENT

 

A Marjan K.

Dans l’étreinte au coin de la rue tu comprendras

que quelqu’un s’en va. C’est toujours comme ça.

Je vis entre deux vérités

comme un néon qui hésite dans

un couloir vide. Mon cœur abrite

de plus en plus de gens, car ils ne sont plus là.

C’est toujours comme ça. Un quart de nos veilles

se dépense à clignoter. On oublie

les choses avant même de les perdre –

le cahier d’écriture, par exemple.

Rien n’est nouveau. Le siège dans

L’autobus est toujours chaud.

Les derniers mots se transmettent

comme des seaux penchés dans un habituel incendie d’été.

La même chose se répétera encore demain –

le visage, avant de disparaître de la photo

perdra d’abord ses rides. Lorsque quelqu’un s’en va

tout ce qui fut revient.

 

Traduit par Jeanne Angelovska

 

 

APRÈS NOUS

Un jour, quelqu’un pliera nos couvertures
et les enverra au pressing
pour en extraire jusqu’à la dernière goutte de sel,
ouvrira nos lettres et les classera par dates
et non selon le nombre de fois qu’elles ont été lues.

Un jour, quelqu’un réarrangera les meubles dans la pièce
comme les pions d’un jeu d’échecs au début d’une nouvelle partie,
ouvrira la vieille boîte à chaussures
où nous conservons les boutons tombés des pyjamas,
les piles encore bonnes, et la faim.

Un jour, nous reviendra ce mal de dos
dû au poids des clés d’hôtel
et à la suspicion du réceptionniste
lorsqu’il nous remet la télécommande du téléviseur.

La compassion des autres nous poursuivra
comme la lune poursuit l’enfant qui flâne.

 

Traduit par Vladimir Claude Fisera

 
 

BEAUCOUP DE CHOSES SE SONT PRODUITES

 

Beaucoup de choses se sont produites

pendant que la terre tournait sur

le doigt de Dieu.

 

Les câbles se sont libérés

des pylônes et maintenant

ils relient un amour à un autre.

Les gouttes de l’océan

se sont déposées avec empressement

sur les parois des cavernes.

Les fleurs se sont séparées

des minéraux et sont parties

à la poursuite du parfum.

 

De la poche revolver des morceaux de papier

ont commencé à voleter à travers notre chambre claire :

choses insensées que nous ne

ferions jamais à moins

qu’elles n’aient été écrites.

 

 

Traduit par Patrick Lepetit

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Poète, essayiste et traducteur né en 1973 à Strumica, en Macédoine, dans une famille de réfugiés des guerres balkaniques. Sa poésie a été traduite dans une trentaine de langues. Il a été récompensé par le prix Européen de poésie Hubert Burda (avec Peter Handke et Michael Krüger comme membres du jury) et il a reçu le plus prestigieux prix de poésie macédonien Miladinov Brothers pour son livre Relocated stone (2007). Son livre Enfermé dans la ville (1999) on lui a valu le Studentski Zbor, récompensant le meilleur espoir, tandis que son recueil de poésies Quelque part nulle part (1999) a remporté le prix Aco Karamanov. En 2008, Oliver Lake, un des plus grands compositeurs de jazz américains contemporains et le collaborateur de Björk et Lou Reed, a composé de la musique basée sur les poésies de Madzirov.

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