Nicole Cage-Florentiny

 

(Martinique)

 

 

Carrefour

 

Voici, en ce lieu de nulle part à jamais
Au carrefour de ma vie là où nulle route ne s’interrompt
Voici, je te présente l’ancêtre
Négrier aux yeux bleus acier: la haine
Le fouet tremble encore dans ses mains crispées
Vois, il piétine tous mes rêves de liberté il laboure mes entrailles de sa graine de violence
Vois il déchire mon enfance, mon Afrique à jamais perdue
Vois la haine lui mange le coeur il se croit tout puissant
Le voici dressé dans la nuit de mon refus
Il a violé mon ciel
Et la pluie écarlate éclabousse la terre
Rouge est son sang rouge aussi l’enfer de la folie

Et voici l’aïeule tremblante de froid de haine incrédule
Noire comme la plus longue nuit
L’esclave en moi convoquant les tambours mais sourde à leur appel
Mais aveugle
Ne sachant que dire: «Oui… oui maître… » tandis que dans son coeur:
«Puisse ma haine te transpercer le coeur! »
Et la haine est un fruit trop mûr qui suinte du sang
Vois elle tremble de peur ver de terre s’écrasant aux pieds du maître
Voici c’est ma mère c’est ma soeur mon enfant maudite
Voici mes deux enfants maudits -source de ma descendance mais poids trop lourd pour mes
humaines épaules
Assez courber l’échine
Assez bomber le torse à croire que le ciel tout entier dans mes yeux
Voici mes deux mondes déchirés croisée des chemins
J’appelle la pluie du ciel eaux vives salvatrices sur leurs têtes ployées
Voici mes deux enfants de l’ombre en quête d’un peu d’amour
Il n’y a que l’amour pour laver tant de haine
Feu, strangulation, fouets en érection et coutelas dressés cannes incendiées et folie des
hommes
Après le feu ma terre à reconstruire, mon histoire étranglée
Voici les deux faces de ma folie
Ô Dieu, prends-les mêmement dans tes mains thaumaturges
Extrais l’acier dans le bleu de mes yeux et la pierre de sang qui obstrue mon cœur
Erige le ver de terre dans le feu du soleil guéris mes reins de l’offensante caresse
Aide-moi à regarder sans trembler l’azur du ciel et la mer turquoise
Prends dans tes mains mon Afrique nouvelle
Et fais de moi, jusqu’à la fin des Temps
Une vibration d’amour!

 

 

Bambous

 

Les bambous chantent
Une  chanson triste
Une complainte, un long sanglot
Ils pleuraient autrefois
Pour ne pas entendre le grincement des chaînes
Les bambous chantent
Ils disent des histoires d’avant, longtemps
Quand les tortues avaient des ailes
Et semaient sur la terre
Des kassaves d’espérance

Quand le soleil chavire dans l’eau
Là-bas,
Dans l’incendie du ciel qui arrose la terre de sa pluie de cendre,
La lune tarde à venir
Quand la nuit étend
Son lourd manteau d’ombre
La complainte des bambous
Est un long chant triste dans le vent

Quand le soleil  se lève
Et que la rosée luit sur le dos des feuilles
Quand l’alamanda explose en bouquets de soleil
Et que le coquelicot offre son sang généreux
Quand le vent ose à peine
Soulever la robe des fleurs
Quand l’odeur des varechs
Se fait promesse de traversée
La musique des bambous s’arrime aux ailes du vent
Et gagne le grand ciel

Quand les bambous chantent
C’est le pays qui parle
A ceux qui savent entendre

 

 

Promesse

 

…Et je crierai ton nom

Dans l’épaisseur des nuits

Dans la promesse des matins

D’incantatoire façon

Oui je crierai ton nom

Jusqu’à ce que tu m’entendes

Je prierai à genoux

Ou bien debout, face aux quatre vents

Les bras levés au ciel

En une violente supplique

Jusqu’à ce que tu m’entendes

Je lancerai dans les airs

Le cerf-volant

De mes poèmes

Ainsi qu’une fusée

Jusqu’à ce que tu le trouves

Je martèlerai la terre

Invoquerai les ancêtres

Jusqu’à ce que le vent

La terre le Ciel et les ancêtres

Aient pitié de ma folie

Jusqu’à ce qu’enfin

Les frileux oiseaux de mes mains

Retrouvent le nid des tiennes

Jusqu’à ce que ton sourire

Convainque mon cœur apeuré

Que la séparation ne fut qu’un mauvais songe

Et qu’elle n’a duré

Que l’instant d’un cillement

Jusqu’à ce que mes mains

S’ouvrent pour recevoir

Les brassées de fleurs et de poèmes

Que tu auras amassés

Jusqu’à ce que ton rire

S’égare et se retrouve dans la forêt de mes cheveux

Et que ta voix murmure :

« ¡Por fin! ¡Mi niña soñada!”

Je voudrais te promettre

Que je ne pleurerai pas

Je voudrais te promettre

De croire comme une enfant

A tout ce que ta magie

Inventera pour moi

Et je t’inviterai

A jeter l’ancre

Sur mon île impatiente

Mais je ne peux promettre

Que ne te brûlera pas

Ma lave incandescente !

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Nicole Cage-Florentiny est née au François, benjamine d’une fratrie de dix enfants dans un milieu humble.

 

Fait des études d’espagnol et d’Histoire, sanctionnées par un DEUG d’espagnol et une licence d’Histoire.

 

S’initie au journalisme à l’Institut des Techniques de Communication, s’essaie à l’animation-radio à RCI avant de passer le concours de professorat en lycée professionnel. D’abord professeur  de lettres-histoire, elle se reconvertit à l’enseignement de l’espagnol.

Se forme à l’accompagnement psychothérapeutique et anime des ateliers d’écriture et de thérapie par l’écriture.

 

Récompenses :

 

* 1993 : mention spéciale du « Prix de poésie jeunesse » du Ministère de la Jeunesse et des Sports et de la Maison de la Poésie, Paris pour le recueil inédit : Lavalas

 

* 1996 : Prix Casa de las Américas, à Cuba pour le recueil de poésie-jeunesse : Arc-en-ciel, l’espoir »

 

* 2002 : Prix Oeneumi , République de Macédoine pour une sélection de poèmes inédits.

 

* 2004 : Prix de la Créativité, Liban, pour une sélection de poèmes extraits du recueil : Paroles de paix pour temps de guerre

 

Publications :

 

* 1996 : Arc-en-ciel l’espoir,  Editions Casa de las Américas de Cuba  et Cocultura de Colombie

 

* 1998 : C’est vole que je vole, roman

 

* 2000 : Confidentiel  roman-jeunesse, Editions Dapper, Paris

              Cucurbeu,Speranta – traduction roumaine d’Arc-en-ciel, l’espoir. Edition Orient-Occident, Roumanie

 

* 2002 : L’espagnole, roman, Editions Hatier, Paris

 

* 2005 : Aime comme musique ou comme mourir d’aimer, roman, Editions Le Manuscrit, Paris

 

Ses poèmes sont traduits en albanais, anglais arabe, espagnol,  roumain et paraissent dans des revues littéraires en Colombie, au Mexique, El Salvador, Etats-Unis, Macédoine, Albanie, Roumanie.

Elle participe régulièrement à des festivals internationaux de poésie (Colombie, Roumanie, Macédoine, Albanie, El Salvador, Guatemala, Mexique, Canada, Tunisie, etc)

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