Nicolae Tzone

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Bref, un jour le pont de pierre s’écroulera ou peut-être pas
bref le cœur est un haillon heureux voltigeant par-dessus les couronnes
des chardons fleuris
bref mon sang parle en grec avec mon cœur tantôt analphabète tantôt
envoûtant plurilingue
bref les perroquets trop choyés de la cage du curé sans nom claironnent
le nom de l’ancienne prostituée devenue entre-temps femme respectable
à savoir une dame laide et grosse elle a deux paires de cuisses difformes
et deux bidons disgracieux et deux couches de peau sur le visage sur le cou
bref le soleil pisse dans le maïs une jeune fille en extase le prend en photo
jeune fille de dix-neuf ans aux cheveux bleus très grande pour de vrai
quatre mètres même plus
bref il neigera aujourd’hui malgré les trente-deux degrés à l’ombre quoique
nous soyons le vingt-deux août et l’on crève de chaleur en tas
dans cette ville tendre insolente
bref je cours la langue happant les flocons de neige qui soudain arrivent
en ondée ils sont doux telles les griottes noires et très mûres
bref se retirer n’est pas difficile si l’on en a envie dans le bizarre singe
que tu as été aux débuts du monde et du limon mais très bien si tu
ne crois pas descendre du singe c’est même beau et généreux à l’égard
de l’humanité de croire que la boule carrée que tu es serait une goutte
de boue dans laquelle a soufflé le grave et morose dieu

bref mon rein droit cache dans son noyau une pyramide en pierre
d’une beauté inouïe les liquides que j’avale me permettraient
d’être l’hydrocentrale de cette décennie se déroulant
à une vitesse maximale
bref de la mort je ne parle plus de l’amour je ne parle plus je ne tourne
plus la tête après les tramways bondés de vierges tirées sur le volet
pour être exportées à paris où elles seront libres de parcourir fascinées
le monde d’un bout à l’autre après avoir été sculptées dans la cire
bref l’œil viril ne voit pas la pourriture superficielle mais celle des profondeurs
ultimes
bref on vide d’abord le tonneau de vin d’un seul trait ensuite on le remplit
dynamit et de poésie puis on le vide à nouveau entièrement d’un seul trait
bref ta semence fleurit dans le ventre de la femme aimée avec une rage
démesurée oh ! photographier cet épanouissement mystérieux millième
de seconde après millième de seconde
telle est ta poésie sa couche première la source d’où jaillit l’île heureuse
son repaire d’où elle émergera qui sait un beau jour
vers le large de l’horizon fini infini
bref viens lumière venez ténèbres viens brouillard venez brume et rosée
couvrez-moi pour le sommeil le plus long que l’humanité ait imaginé
bref je m’oins de sel et je m’oins de miel ensuite je me laisse dévorer
par des cafards de colorado qui volent d’une plantation verte
à une autre aussi verte et vive
bref l’amérique la vieille la sauvage la furibonde amérique de l’année mille
cinq cent c’est moi moi-même culbutant sans crainte dans ce poème
dépourvu d’indicateurs et de sentiers

bref je ne crois pas en la bénédiction de l’immortalité quoique je raffole
de la viande juteuse du buffle de giurgiu clandestinement ressuscité
sous le chapeau mystérieux du poète ion vinea
bref je ne bois que de l’eau du niagara eh oui! je sais je l’ai déjà dit
et je le dirai toujours
bref je ne mange du trèfle que si la bouche de dieu à côté de la mienne
mange elle aussi du trèfle à quarante feuilles
bref je chasserai avant vous ce taureau géant et noir ce taureau vaillant
courant spectaculaire sur la ligne de l’horizon encouragé soutenu
applaudi indécemment immolé par les puissances et les mystères
illimités de mon destin
oui je le chasserai les mains nues puis naturellement j’irai au bal je danserai
ciuleandra avec le cœur du taureau élégamment tué je me baignerai
dans son sang je me masturberai dans le tourbillon de sa rate
je la rendrai enceinte de mon intuition ingénue
de ma voix pénétrante colossale
bref n’en rigolez pas avec vos yeux froids et vides vous orangs-outans perfides
de mon temps je vous piétine tels les peupliers et les bouleaux qui
piétinent les collines malheureuses tels les vautours sur
les charognes argentées

 

 

 

 

bref les puissances qui devaient se faire jour sont venues et m’ont vêtu d’elles
bref les poèmes miraculeux qui devaient se faire jour sont venus
et ont vêtu d’eux tout ce que je suis en dessous de mes cellules
et de mes pensées
bref du ciel une bicyclette volante glissera dont la selle sera habillée de ma peau
bref je m’en irai quelque part où vous ne me croiserez plus jamais et ça sera
bien dans mon sillage il pleuvra verticalement avec un avenir qui
ne veut pas du vôtre atteint d’encens et lâche
bref dorénavant le soleil se couvrira de feuilles pour mille et une années
au-dessus de bucarest de nos emballements de notre maturité
de nos bravoures et de nos humiliations
bref la lune se mettra à parler impeccablement le roumain et le français
et la langue des sapins foudroyés par des coups de tonnerre dévorants
et la langue des herbes folles d’amadou
bref ma chair luciférienne et mondaine se muera en cendres sur les lèvres
et angéliques et diaboliques des lumières et des ténèbres sans fin
bref je me couvrirai toujours sans pudeur le dos du suaire antique du jeune
nazaréen jour après jour à jamais à tout instant et sans pitié
cloué à notre place sur la croix sur la colline de golgotha
bref d’abord le hibou hululera trois fois ensuite trente-trois fois
ensuite mille fois ensuite des millions de fois mais pierre ne trahira pas
bref les motos de l’enfer laboureront les vergers du paradis de long en large
en rond au carré mais aucun insecte paradisiaque ne se livrera
à l’inanité à l’inexistence
bref la pluie qui soudainement tombera sera entièrement à nous elle se laissera
aimer embrasser combler et multiplier étreindre natter en
quatre-vingt-dix-neuf tresses et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois
bref le coucou telle une couronne d’empereur couvera ses œufs dans les siècles
des siècles telle une couronne inébranlable sur le front sage et glorieux

bref les poèmes impériaux courront les montagnes du temps comme
des agneaux blancs des âges de la décence et de la prospérité
les vautours les féconderont en engendrant les poèmes-vautours
et le vautour-poème que tous et tout dans les mondes qui nous
regardent depuis toujours apprendront par cœur
bref réveille-toi peau de mon corps réveille-toi âme cachée sous ma peau
réveille-toi main et toi genou et toi oreille et toi cil
et toi sourcil car ce matin pourrait être sempiternel
bref la beauté de la chair et la beauté de l’idée descendent tels deux messagers
de marque dans le poème se dévorent des yeux se sirotent
sans jamais s’assouvir l’une de l’autre
bref monsieur chien et madame chatte l’enfant chien et la fillette chatte
le grand-père chien et la grand-mère chatte dînent ensemble à capsa
ils mangent délicatement avec des baguettes une salade
de feuilles de persil
bref l’homme que je suis procréera ses fils et ses filles brillantes victoires
de l’amour viril de ses cuisses et des imprévisibles lettres du champ
de sa nuque impressionnante de taureau à la fois naturel et plus que
grotesque l’homme que je suis se battra en duel avec la mort et
les cirses sans crainte l’homme que je suis domptera le minuit
qui s’annonce autant glorieux qu’infernal l’homme que je suis boira
ce verre d’eau jaillie de la pierre l’homme que je suis creusera
consciencieusement cette tombe étincelante au beau milieu de la mer
noire que les orages y viennent tous quand ils voudront mourir
l’homme que je suis traira les chèvres dans les champs de la grèce

et offrira ce lait au solitaire homère et l’aidera à écrire la suite
de l’odyssée l’homme que je suis hissera le vautour-poème sur le mât
hurlera aux dieux dans leur langue parfaite lavera ensuite humblement
leurs chevilles lestes leurs perruques immortelles et leurs chemises de soie
égarées dans les forêts des nuages voleurs au-dessus des cieux
bref l’instant est peut-être arrivé où les fontaines de l’abîme pourraient
se promener avec les hommes sur le sentier diurne sur le sentier
nocturne le temps est venu où les poètes pourront habiter des fontaines
pourront dormir dans l’antre de leur cœur avec les sources insoumises
et les sources à jamais rebelles
bref et la fatigue ne sera peut-être écrasée que par un sommeil extrême
et branchu sommeil de bronze de la pureté inquiète tuméfiée
jusqu’au tréfonds
bref au bord du célèbre sous-marin nautilus seulement moi et ma bien-aimée
partirons dans le grand le sensationnel le retentissant voyage
seulement moi et mon poème invisible pour les grenouilles
du lac obscur nommé pays littéraire pays sans verticalité et sans
colonne dite vertébrale sise au vu et au su de tout le monde
bref simultanément brûlent et la dangereuse parfois crasseuse mer noire et
la trop bleue éternellement brillante mer méditerranée anne et caïphe
brûlent eux aussi l’eau de la vie et l’eau de la mort brûlent
en même temps les intellos et les idiots brûlent et aussi les larrons
et les gardes

bref la huppe du tilleul avale le tilleul et le tilleul diaboliquement explose
plus fort que les bombes tombées sur hiroshima et ion creanga
ne s’arrête plus de rire génialement rire démesuré irrémédiable
rire empaleur et pieu assassin
bref un et un font vingt et un trois et trois font deux mille trois année
où je me baigne tel le nouveau-né de l’ancestrale funeste humanité
telle l’ombre du seigneur à la bouche cousue de fil de fer barbelé
depuis toujours surnommé son excellence le prince et sa noirceur
le diable à la tête de fer et de pierre incassable
bref quatre et quatre font d’entrée de jeu vingt-quatre et puis l’un à
califourchon sur l’autre cinq et cinq font mille saints assis nus de garde
à côté de la maîtresse des poissons vivant dans les grands lacs
de bucarest ville aimée de père en fils de mère en fille
de pirgu en pirgu et de péna mirabelle en mémère et pépère
bref les automnes qui culbuteront sur nous ne seront plus de bon aloi
ils seront ténèbres et boue ils seront grippe et peste
pluie de sel et de vinaigre

bref les hivers laveront le pied droit de l’enfer avec la partie mâle de l’homme
et le pied gauche de l’enfer avec la partie féminine de l’homme
un peu moins sévère et qui nous habite et qui est légion
bref le vautour-poème sera toujours tendre salvateur volera sur la terre
flottera sur les eaux de la mer se glissera dans les poches du ciel
sans bornes et dans la bouche vaste de dieu
derrière sa langue ses mâchoires
bref la lune illuminera toujours en pouffant dans les cratères de son ventre
bouillira le lait que nous n’arrêtons plus de siroter avec notre
imaginaire poltron
bref un jour le pont de pierre s’écroulera ou peut-être pas tout dépend
de combien chanceux ou malchanceux seront le prince imberbe
ou l’infante monsieur ou madame qui y passent tout le temps
bref attention chat noir à l’horizon mort (mal)aimée recule de trois pas
ne sifflez pas les enfants allez allez reculez de trente-trois pas
pour laisser passer les gens boueux les gens en boue noire et puante
des pieds à la tête gens de boue
bref le petit chaperon rouge mord d’un coup à la jugulaire du loup
et le sang du loup se met à couler à flots dans la forêt épaisse
et la fourrure du loup commence à se déchirer tel un bas gris sur
une jambe squelettique de vieillard et les oreilles du loup se prennent
à se délivrer des bruits qu’elles logent depuis des années et des années
bref il faudra que la grande avalanche se déclenche bientôt et si nous mourons
dans sa neige ça sera bon même très bon car couverts de neige glacée
nous serons plus à l’aise que vêtus pour l’éternité en terre brûlante

 

 

1- Giurgiu est une ville roumaine située au bord du Danube. Elle fut jadis une sorte de Babylone aux confins de l’Europe, regroupant entre ses murs Roumains, Grecs, Turcs, Bulgares et Italiens. A la fin du XIXe siècle, les habitants des alentours élevaient des buffles, grand animal lourdaud, à la peau noire et aux cornes très dures.
2- Ion Vinea est né à Giurgiu, le 17 avril 1895. Ayant sa place parmi les grands de la poésie roumaine, il fut l’ami de Tristan Tzara et de Marcel Janco, deux des principaux protagonistes du mouvement dada, à Zurich. Avec Marcel Janco, il dirigea la principale revue littéraire d’avant-garde, Contimporanul (1922-1932). L’auteur de ce recueil, né le 10 mai 1958 à Malu, petite localité située à 15 km de Giurgiu, témoigne une fois de plus son attachement pour son ami.
3- Ciuleandra est une danse folklorique très appréciée, caractérisée par des mouvements extrêmement rapides et un pathos hors norme.
4- Capsa est un fameux restaurant bucarestois du XIXe siècle, fréquenté surtout par les écrivains et les artistes roumains avant la Deuxième Guerre mondiale. Les communistes ont agi de sorte que le côté bohème de ce lieu disparaisse, mais Capsa reste de nos jours un des restaurants les plus élégants.
5- Dans ses Souvenirs d’enfance, chef-d’œuvre de Ion Creanga, « la huppe du tilleul » (qui annonçait l’aube pour les habitants de Humulesti, le village de l’auteur) est capturée par le petit Nica, le protagoniste principal du texte, et menée au marché pour être vendue.
6- Ion Creanga, écrivain roumain du XIXe siècle, est l’auteur folklorique le plus aimé des Roumains. Sa célébrité égale celle de Mark Twain pour les Américains.
7- Pirgu est l’un des personnages du roman Les seigneurs de l’ancienne cour, écrit par Mateiu Caragiale au début du XXe siècle et considéré comme un chef-d’œuvre. Le roman dépeint le monde hétéroclite de Bucarest à l’époque où y régnaient des mœurs lévantines.
8- Péna mirabelle est un personnage féminin du même roman de Mateiu Caragiale, personnage fort pittoresque et débauché.

 

 

 

 

TVR CULTURAL BUCAREST, Roumanie, LECTURE avec NICOLAE TZONE :

22 août 2003, 16h20 – 17h58

 

 

Extrait du livre de poésie « Aphrodite balkanique »

traduction du roumain par
Claudiu Soare et Miron Kiropol,
Éditions Vinéa (Paris/Bucarest) 2012

 

CONTACT NICOLAE TZONE et EDITURA/EDITIONS VINEA :

http://ro-ro.facebook.com/nicolae.tzone

http://nicolaetzone.wordpress.com/biografie/

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Muséographe, métier qu’il a longuement pratiqué, journaliste, doctorant en littérature, membre de l’Union des Ecrivains Roumains, section : poésie, membre du comité directeur de la même Union, Nicolae Tzone est un écrivain et un éditeur d’origine roumaine, né à Malu, Giurgiu, le 10 mai 1958.

Il dirige les éditions bucarestoises Vinéa, fameuses dans le monde des poètes roumains (et pas seulement), avec un succès à part auprès de la nouvelle génération d’auteurs, issue de la chute du régime politique de Ceausescu.

Un immense passionné par l’avant-garde culturelle de tous les temps, Nicolae Tzone a édité et réédité, merveilleusement bien, de grands auteurs surréalistes, tels que Tristan Tzara, Urmuz, Gherasim Luca, Ion Vinea, Claude Sernet, Alexandru Lungu, ainsi que beaucoup d’autres. Il organise des symposiums et des congrès consacrés à la littérature universelle d’avant-garde, édite des revues, anime des soirées littéraires, préside des festivals de poésie.

Voyageur culturel de par le monde, poète très riche, traduit et édité à Bucarest et New York, l’éditeur Nicolae Tzone est un fervent passionné de livres de haute tenue artistique. Il symbolise le monde de l’édition de celui et la nouvelle poésie postrévolutionnaire roumaine, celle qui proposent une belle et intelligente aventure et une grande ouverture d’esprit.

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