Myrto Gondicas

 

 

 

(France)

 

 

Quel sourire idiot, lumineux déchet de

nul ne sait quel rêve éveillé, vérace ou

non, sur un museau vieillissant, poupin, gris,

vibre et s’attarde ? ô

 

dur à déglutir, souvenir des joies tues

quand, au haut du ciel balançant un œil fou,

seule et sans but autre que d’être à vous, l’on

bronche et vacille, et

 

tel un lac gelé se fissure et rit, quand

tièdement bourru, imbibé d’azur, un

vent d’avril joueur amollit le givre, ha-

lète d’amour neuf!

 

*

 

On flaire au ciel, certains jours, un quelque chose qui nous lance sur des sentiers d’enfance et de printemps – ce peut être en toute saison : une fraîcheur mêlée d’on ne sait quoi de secrètement âcre, comme le parfum d’une fumée dissoute, un soupçon de sève ou de mer, ou bien le souvenir de la seconde où s’exhale l’odeur salée d’une allumette qui s’embrase. Moments de fête inopinés, de désarroi peut-être : à quoi touche-t-on là d’immatériel, et qui pourrait ne jamais revenir ? Chatouillée par cette pointe très fine, l’âme (qui n’existe pas) s’épuise en tensions juvéniles ou en abandons sans limite. On dirait que l’air a mangé le temps, et soudain nous le restitue infiniment autre, étrangement nouveau dans ce mirage que l’on hume.

 

L’absence est jeune encore, on renoue le fil

qui va rêche d’un jour à l’autre, on

s’accote à des reliefs placides ;

si, d’un coup entrevues, des lèvres

rêvées balancent leur dictame

là, entre chair et ciel, exquise

altération du temps, branle-bas fertile,

on s’en ira trouée d’amour dans la nuit lente

attendre sourdement l’ines-

péré, marchant de guingois, vorace

d’air et d’ailleurs et de côtoiements ordinaires,

parente des pavés, des caniveaux, vacillant sans fin

(et retenue à presque rien, chemise à fleurs pif mauve pectoraux vainqueurs caniche

en fuite),

toujours un œil à terre, toujours le bec

ouvert après ce même rêve,

tandis qu’au bas des pentes traversées,

noirâtre, un sapin seul se dresse

âpre parmi les fleurs, au jardin miteux

dont les pelouses chiches jouxtent

la maison crépie d’ocre où l’espoir se meurt.

 

*

 

Il n’est pas dit que frôlée par le rêve souple où périodiquement tout chante, quand par la vertu d’un rire échappé, d’un orteil entrevu, soudain vire de bord, s’aimante et se recompose le monde, quand le sang fuit et que le cœur trépigne à l’abri des hilarités familières, si l’on cherche à tenir la proie de ces moments l’on puisse exhiber autre chose que, ténu, le choc entêtant d’une joie qui vole, tandis qu’aux prompteurs raisonnables où l’esprit diurne s’alimente défile en boucle ce verdict Il ne s’est rien passé.

 

Encore une heure ou deux, ou trois, à défaillir, niant

le sol ferme, le temps dévorant, les évidences,

tétant à l’image qui ment, tricotant des rêves

obstinés : on se toucherait mutuellement avec méthode, on se

regarderait comme en la cave étrusque les amants

barbu l’un, l’autre non, de la peinture qui s’écaille,

on saurait tout de l’autre, la rougeole les cors aux pieds les habitudes,

on s’aurait sous la main sans qu’on en meure ;

sentant vibrer dehors l’écho de l’accord délectable,

on vieillirait gaiement.

 

Fadaises.

 

On n’embarque pas. L’âme

à ressasser rétrécit, l’œil atone

décroche des ailleurs ; on dégringole ;

le corps fabuleux brosse et passe –

et l’on attend, hébétée, sa réponse.

 

 

*

 

 

Charenton-Bercy

 

Passer dans les rues noires, sous des ponts ébranlés de trains, jamais loin de la plaie ouverte des rails ; courir lentement sur des faux plats mal connus, le long de voies aux cafés rares, aux maisons basses ou bureaux surdimensionnés ; n’apercevoir le fleuve qu’embouti par l’avancée, sur piles de béton, du Ministère des finances ou surplombé par le double bloc de fumée qui, penché ou non, s’incruste continûment dans le ciel ; la nuit, avoir dans l’œil les lueurs oranges de Bercy, la tête traversée par les annonces ferroviaires (voix amplifiées sonnant dans le silence, rappel d’ailleurs possibles, de gens affairés) ; s’inventer malaisément des connexions de trajets, déchiffrant sur les plaques des mots de folie, de barbaque, de tourbillons ; tenter d’absorber les relents de campagne ancienne et de futailles disparues, cheminer lourde sous le ciel écarquillé, quêter le végétal, guetter l’oiseau, s’égarer quand on l’ose dans le parc aux pentes raides où poussent des herbes inusitées – et recueillir en soi le souvenir de ces voyages, comme une galette de fonte ourlée de suie luisant dans la pénombre entre deux rêves.

 

 

Vœux

 

De quels bœufs cuits, sinon de quelles

vapeurs inusitées, pleurs volés aux pins, aux plantes,

parfumer l’air rétif, pour que

parmi les grands absents, Celle aux pigeons me donne

ceci : sous les cheveux frôler la nuque mince, d’un

sourcil suivre l’os en saillie sous l’œil,

de la langue toucher la langue,

poisser d’amour les doigts joueurs ?

 

 

 

 

*Textes inédits, extraits des recueils : Cairn (On flaire au ciel), Accols (« Charenton-Bercy »), Cordes croisées (Encore une heure ou deux et Il n’est pas dit), Tirelles (Quel sourire idiot ; L’absence est jeune ; « Voeux »).

 

 

 

 

 

 

 

 

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Myrto Gondicas est traductrice de textes grecs anciens (éditions Arléa, Espaces 34, Comp’Act) et plus particulièrement de théâtre, ou de théorie théâtrale (éditions Circé) ; elle traduit également du grec moderne (théâtre, poésie : publications en ligne, en recueils collectifs, en revues) et collabore à l’édition de l’œuvre posthume de Cornelius Castoriadis, au Seuil. Elle travaille avec Emmanuelle Bollack, artiste plasticienne, sur des livres d’artiste. Publications dans L’Atelier du roman, Rue Saint-Ambroise, Filigranes, Brèves, N4728, Fario, Phoenix, La Passe, Borborygmes et sur le site de la revue Coaltar.

 

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