Murielle Compère-Demarcy

 

 

(France)

 

 

 

à Jacques DARRAS

 

 

Le monde-poème-monde

 

Ce serait un monde-poème actionné par le langage

oh pas un monde-poème de RAM

de mémoire-vive

sans souvenirs sans véritable naufrage

Random Access Machine

Seul le souvenir

fait écueil, et fait naufrage

marche, et fait date et s’active dans la mémoire,

écumant son devenir d’épave

 

Un monde-poème-monde ouvert par le Langage

un Work in progress

pour les mots qui voyagent

l’enclenchement

d’un processus d’auto-engendrement

du poème

où le mot passe

à peine éclos, à l’évasement du sens

au rythme, au-delà du sens

au mot, toujours au mot suivant

en avant

l’au-delà du mot

où le poème over clic  –clap !

ouvre le monde

dérivatif au zip de l’événementiel

au zap des automatismes

véritable couac où la Langue couine

quoiqu’

en son happening du laps, séquentiel

 

Le poème est assis, ses mots voyagent                     .]

Le poème marche, il verbalise

Il chauffe la paille de son « cadot »

de son fauteuil picard en posant ses assises

dans un champ de campagne picarde

et ses assises ne tiennent pas en place

elles tournent sur elles-mêmes

Le poème a pris l’air des forêts

il sent la paille chaude, le foin, l’herbe noire

il va et vient avec le chardon à bord du chardonneret

apporte l’éclaircie sur l’air de l’héliotrope ou du tournesol

Il ne boîte pas ou s’il claudique

c’est à saute-moutons dans le ciel

à saute-rivière à contre-saisons

Il claque parfois,

a deux trous rouges au côté droit

Tire à boulets blancs, à ball-trap

dans un bruit d’assiette et de marli forestier

jusqu’au derniers feux du crépuscule

Se souvient du lièvre aux aguets

de l’odeur de la poudre noire, il bourre

le bâtonnet à feu, plombe la carcasse

ouvre sa gueule de chien à l’arrêt

les fanes débusquées,

le coq fanfaronnant

crête rouge

jusqu’au haut du village,

l’ergot dans la boue

 

Le poème outrepasse

la structure des données

opère des bonds

des sauts d’association

en temps surréel linéaire

surtout surréel

sur tout linéaire

 

Il opère le monde

l’ouvre, le radiographie, le scalpe

à cœur ouvert

le fouaille, le coupe au cut de l’ellipse

et de l’eurêka trans-médicinal

le sublime, l’abîme

le recoud, l’écoute à parois fluides

en ses artères et son vide

dans son flot, en son flux

Le poème opère le monde

à cœur ouvert

Jamais

Oh non jamais, il ne réaliserait son autopsie

au monde-soleil, mais son corps même l’ausculte

en son alphabet alpha-numérique, en ses lettres

en rayons de chair et de pulpe

où les organes de la vie pulsent

pleinement jusqu’à

son cœur de lumière

 

Le poème est machine-cerveau

fantastique, fantasmagorique

Une spirale un supplément

de courants ascendants

Les infaillibles jugements d’un Wittgenstein

forcément valides

en sous-évaluerait l’effroyable, surréelle logique

le poème ne pouvant se contenter

dans son délire

de sobre interprétation

d’une compréhension

qui relierait

un sujet

aux différentes parties environnantes

interconnectées

d’une proposition

en lien avec sa forme logique

-non !

Le poème rend possible l’assertion                                                               

d’un non-sens,

en luit,

prisme de sentinelle

halo

gerbe d’interprétations

antidote au truisme, séquentiel

 

Le poème inclut de mémoire vive

si bien faite de souvenirs

des données propres

où le laboratoire d’un Wittgenstein remettrait en cause

ses propres processus

ses propres vérités

ses propres assertions

ses enchaînements et ses syllogismes

pour qu’une poulie n’actionne

ni un Homme-Machine

ni un deus ex-machina

ni un dieu mortel

mais une sensibilité reliée à des antennes

de bon sens juste un peu déraisonnable

embarquée dans la lecture

d’une bande magnétique au flux tendu

des désirs et des muscles

dans une suite

un désordre introduit

dans le court-circuit

de la course du poème

magnitude déjantée déroutée du monde

un poème prêt de recréer le monde

organisé, indexé par un ordre fulgurant

des actes & des astres

figuratifs, figurant

la métaphore dans le hérissement même du Verbe

dans son bruissement

son énervement

son arrachement

dans un souffle de peau un frémissement de la chair

un balbutiement une logorrhée

-non pas un plan numérisé

sans éclats d’âme

mais le rythme, le Verbe, du sens

le Livre, une étoile

une fenêtre

un seuil

d’où renaître Verbe

verbe et chair

l’arôme l’odeur la voix

la mémoire du toucher de l’éphémère

l’irréversible beauté du monde-poème

à savoir garder sauve la mémoire du passé

couver l’avenir

saisir l’irréversible instant

hors programme des stockages de données

hors circuit des data-centers

 

*

 

Le poème est ce regard d’enfant

devant cette machine absurde

« Harmonie harmonieuse de machine-aube marchant à l’eau

   sans vapeur d’eau »

Le Poème-Machine

Poème Méta-Harmonie

de Jean Tinguely

hommage et moquerie

du monde industriel

« Paradis ! »

 

Le poème s’accorde le temps pour tout

son avenir ciselé détermine l’histoire du monde-poème

le présent marque son pas

le poème martèle le temps du monde-poème

l’accélération constante ne creuserait qu’un cercueil

une fosse commune-

aux hommes fichés datés stockés

aux geeks boostés

par leurs propres gestes du vent

toujours prêts de s’agiter

agitant

des baudruches du temps

 

Le poème suit sa propre succession

passionnément, paisiblement

porté par une  fluidité stable d’un temps

inflexible, fléchi seulement

par un rayonnement des astres

courbé par aucune amnésie

plié dans l’origami savouré

d’un aimer-goûter vivre

la vie irremplaçable

comme un sifflement de courlis

parmi les cocottes en papier d’une forêt

des signes maritime, dans les terres, humaine

mystérieuse,

énigmatique !

 

Le poème va

« le poème est sorti »

et fait retour

« le poème revient »

actionne toujours le remontoir du calendrier,

du cadran

ses aiguilles alimentent nos courses en avant

ailes aux pieds, elles se souviendront d’elles-mêmes

auront pris note du temps

auront su regarder

récréent un ordre du monde prédéfini

pour mieux le suivre

mieux le lire

mieux en réinventer les lignes

mieux le traduire

le redire

le revisiter

le transposer

le transfigurer

nos courses en avant le monde-poème en avant

se souviendront d’elles-mêmes

se seront pausées

pour redémarrer.

 

Le poème façonne le monde

-poème espoir pour l’avenir

du temps éconduit pour jouir

reformuler

frémir

relie chaque seconde

d’air, d’eau, de terre

le feu de nos univers

distants, d’humaine tension

interconnectivité jusqu’aux

exo-planètes

nous parlant à leurs manières

depuis le rebord

de nos fenêtres, de nos cadrans, de nos paupières

fuseaux d’analogues horaires, décalages imaginaires

jouant à dérailler la ligne de Greenwich

structurant, jouant

à brouiller les accès

en son happening du laps, séquentiel

 

Le poème

le monde-poème

la suite de ses objets peut s’énoncer

du « cadot »où le poème est assis

et en sortir, pour revenir

« le poème ne s’éloigne pas

on ne connaît pas de poème qui soit jamais parti

définitivement

pour toujours                                                                                  

cela ferait un vide »

IL peut écrire, célébrer, chanter

chaque chose en sa lumière, chaque parcelle

chaque souffle de particule, chaque poussière

depuis le bruissement de paille jusqu’à l’odeur de bois blond

dans les granges de la mémoire

remisée, ruminée, transcendée

dans les granges du ciel

rougeoyantes à hoche-queue, d’orage ou d’hirondelle

dans les copeaux de langue entre les lèvres

sous les solives des maisons solides

où demeure, rustique et d’avant-garde,

l’électrique élan de vivre

raccordé

aux veines marbrées

du temps, du mobilier, du cirque étoilé

 

Le poème, assis, marche encore, son monde-poème

fait l’inventaire d’une collection aléatoire de données

inventives non enregistrées sur un support de stockage

compact compacté durablement provisoire

non stockées dans une mémoire de masse

seulement délivrées par un passeport ouvrant droit

à l’accès illimité au langage

disque indestructible dur d’innée sauvegarde

d’un imaginaire permanent

suivant un ordre pré-accompli

une suite linéaire

où la féerie construit  son logis dans le même temps

qu’elle en chante l’outil

 

*

 

Crâne perforé as a storage

le monde-poème perfore un monde-pluie

darde un monde-soleil

remonte les aiguilles d’un cadran où l’ombre et la lumière

écoulent une clepsydre invisible des sables mouvants

Stockage des données

-la mise en mémoire

en anglais se dit par un même mot :

storage-

Faculté ou processus

facility or process

la mémoire perdure, les souvenirs se retrouvent

dans le noir

la mémoire

la mémoire-vive la mémoire du poème

la mémoire vive du monde-pluie-soleil-poème

les souvenirs, pfuitt !

émettent des réserves

en matières premières

d’espèces secondaires

s’éventent aux pales des éoliennes

l’amnésie guette les Troubles Obsessionnels

du Computer, l’amnésie quotidienne

-mais pas le poème, non, le poème ne craint rien

il file, il caresse, il crie, il articule, il se dresse

il se tient, maintient retient

 

La demeure du monde-poème

est sans domicile fixe

ne s’assigne pas à résidence

sauf à résistance

L’ unité de mesure du monde-poème

est le mètre est le pied

est instockable seulement déroulée

en mode story

story-board chanté de la vie

avant sa fin de partie

 

Regarde le chardonneret qui passe

et qui se pose

Il prend le temps de se poser

et regarde

il sent battre en lui le monde-poème

qui le regarde, qui allume à son aile

l’arbre de parole, verticale

 

-IL te regarde

 

 

© Murielle COMPÈRE-DEMARCY

 

Les vers en italiques et entre guillemets anglais sont extraits de Position du poème de Jacques Darras (L’indiscipline de l’eau, Poésie/Galiimard nrf ; 2016 ; p.19-22).

 

 

 

 

 

 

 
 

____________________________________________

 

BIO

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l’addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d’en sortir, depuis. Est tombée dans l’envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

 

A publié, de là jusqu’ici :

 

Je marche— poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques Darras, éd. Encres Vives, 2014

‣L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. Du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d’existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. De La Galerie de l’Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n’y a pas d’écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain Marc, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

 

S’attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

 

Publie en revues (FPM, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Traversées, Sitaudis.fr, La Pierre et le Sel, Texture.

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes(Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2017

 

Son blog « Poésie en relectures » :

http://www.mcdem.simplesite.com 

 

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