Monica Spiridon

 


 

 

 

(Roumanie)

 

 

LES IDENTITÉS FRONTALIÈRES:

 

LES  “PARANTÉS PAUVRES” OU  LES  “RICHES  HÉRITIÈRES”  DE LA TRIBU?

 

          

L’Europe des frontières

 

 

Mots clés : centre/périphérie, ouest/est, intérieur/extérieur/ national/extra national

 

 

Depuis quelques décennies, l’intérêt aigu des études culturelles pour la phénoménologie spatiale l’emporte significativement sur l’intérêt traditionnel de la recherche pour le temps et pour sa relevance instrumentale. Plus d’un théoricien s’empresse de voir dans la cartographie symbolique l’un des champs privilégiés de bataille des identités sociales, culturelles, raciales, nationales etc. (Castoriadis :1975 ; Harvey : 1990)

Cet intérêt pour la construction des lieux significatifs pour l’homme remplace les fausses certitudes de l’existence d’un esprit des lieux (genius loci) – doxa longtemps partagée par les géographes. Il faut y ajouter qu’aujourd’hui les rhétoriques identitaires spatiales sont également omniprésentes au sein du champ publicitaire et dans le domaine des politiques territoriales.

Une telle orientation s’approprie un objet d’étude que, faute de mieux, l’on pourrait appeler la territorialité culturelle – plus précisément un espace dont la perception est filtrée par des normes et des conventions culturelles actives dans diverses communautés.

Cette véritable volte-face va de pair avec une effervescence terminologique qui se traduit dans le colportage intensif des notions comme : lieu, emplacement, paysage, milieu,  région, topographie,  limite, frontière ou  confins.

Les études culturelles contemporaines s’approprient également la notion de topophilie, qui avait été lancée par Gaston Bachelard, pour insister sur le vécu de l’espace et sur les rapports de l’individu aux lieux. Pour Bachelard, les individus établissent des relations signifiantes avec les lieux. D’après lui, il peut s’y agir de saisir les modalités selon lesquelles les êtres humains construisent leurs rapports aux lieux, que ceci soient symboliques ou constitutifs de l’identité.  (Bachelard :1957)

Dans son acception la plus récente la notion de topophilie renvoie à un sens bien plus large, capable d’englober non seulement les perceptions et les valeurs des individus mais surtout celle des communautés les plus diverses socialement et culturellement.

C’est aussi le cas de la communauté culturelle et spatiale appelée Europe, dont les membres assument l’européisme comme l’une des marques notables de leur identité.

Malheureusement, dès qu’on se place dans la perspective  de l’européen moyen, on se rend vite compte que pour le sens commun, le concept  d’européisme représente plutôt un état géographique de fait, un acquis auto-explicatif, non-problématique, alors qu’en réalité, il dissimule des guet-apens propres à toute représentation des identités culturelles: des repères plutôt ambigus et des options alternatives sinon belligérantes.

C’est justement pourquoi les théoriciens ont mis du temps à admettre que « l’Europe » est aussi une construction intellectuelle: un territoire conçu, dont certaines régions cartographiques sont éliminées. (Hobsbawm :1997). Cette opération implique tout d’abord des délimitations  tranchantes et la projection des frontières, des limites, des fins et  des confins.

Les sociologues modernes insistent sur le fait que la frontière n’est pas un fait spatial aux conséquences sociologiques , mais par contre « un fait social qui prend forme dans l’espace.

Si l’on fait crédit à Georg Simmel, les frontières sont le résultat d’un processus psychique de délimitation ayant comme résultat des territoires, des « régions » ou des « pays » – des espaces culturels représentatifs pour un certain groupe social, qui ne se superposent pas nécessairement sur les limites politiques et territoriales acceptées. Simmel met l’accent sur le rôle actif des collectivités dans la formation des limites et des frontières. Il élargit considérablement le champ sémantique de la notion de frontière à tout processus de délimitation, ce qui invite à réfléchir sur les usages de la frontière dans les pratiques sociales et culturelles.(Simmel :1992, 697)

Si l’on accepte la définition proposée par les dictionnaires les plus récents, „les frontières sont des structures spatiales élémentaires, à fonction de discontinuité géopolitique et de  marquage, de repère, sur les trois registres du réel, du symbolique et de l ‘imaginaire”. (Lévy et  Lassault : 2003 : 384)

Le symbolique renvoie à l’appartenance à une communauté inscrite dans un territoire qui est le sien: il a trait à l’identité.   Des anthropologues, tel Levi-Strauss, ont insisté sur le rôle fondateur du symbolique, qui institue des identités collectives et individuelles, ce qui passe par une délimitation.

Pour ce qui est de l’imaginaire, lui il connote  d’habitude la relation à l’Autre, donc le rapport à Soi-même, à sa propre histoire et à ses mythes fondateurs ou destructeurs.

Il s’en ensuit que « poser une frontière » signifie poser un regard collectif, dont les implications engagent des modes d’être par rapport à l’autre. S’agit-il d’élargir ou d’enfermer, de changer ou d’exclure, les frontières mettent toujours  en oeuvre de puissantes marques d’identité qui déterminent des rapports culturels «  de recherche»  inaugurée par l’école française des Annales avait insisté sur l’équation significative frontière / identité. Lucien Febvre avait analysé l’évolution sémantique du mot frontière, comme signe d’une mutation de la réalité historique avec la formation de l’état-nation. (Febvre :1962)

Le couple frontière/identité est aussi présent dans les réflexions de Fernand Braudel sur L’identité de la France. Pour Braudel la frontière est le lieu privilégié d’articulation des plans autonomes mais interdépendants: d’un coté, les confins réels, géopolitiques, de l’autre, leurs projections intellectuelles (idéologiques et symboliques.) (Braudel : 1986)

Il ne faut quand même pas oublier que penser la frontière sur le mode identitaire implique aussi des risques considérables. Ceci peut amener les mentalités et surtout  les pratiques  de projection culturelle, telles que la littérature et les arts, à ontologiser les délimitations frontalières.

Ces quelques remarques préliminaires s’avèrent aussi valables pour la délimitation spatiale de l’Europe  que pour la perception de „l’identité européenne”. Ceci d’autant plus que l’idée même  d’identité culturelle européenne renvoie implacablement à de découpages et à des délimitations : géopolitiques, idéologiques ou symboliques et à des frontières instables, tracées de manières parfois paradoxales et génératrices de confusion.

L’Europe de l’Ouest versus l’Europe de l’Est ou du Sud-est, le centre européen vers les périphéries européennes, Mittel Europa, (l’Europe Médiane ), les Balkans, ne sont que quelques exemples de ces nombreuses zones frontalières au-delà desquelles on peut entrevoir des alternatives idéologiques, culturelles, morales, économiques ou esthétiques

Afin de rendre intelligible et interprétable cette pluralité de plans parfois paradoxale, on a constamment essayé de classifier les frontières d’une manière plus ou moins serrée. Pour donner juste un exemple, le Vice-roi des Indes (lord Curzon) avait distingué entre les frontières de séparation et les frontières de contact (ou de rencontre), une opposition validée plus tard par la géographie culturelle moderne. La géographie culturelle allemande contemporaine reprend elle-aussi à peu près la même distinction entre les Trennungsgrenzen – des frontières divergentes – et les Zusammenwachsgrenze – des frontières convergentes. (Power : 1999, 2)

Cette perspective s’est aussi avérée révélatrice pour mes propos suivants sur les frontières Européennes internes et sur des identités circonscrites par celles-ci.

 

 

Les frontières de séparation 

 

La manière exclusiviste de représenter l’Europe à l’aide des catégories polaires est le produit d’une persistante option intellectuelle réductionniste, active encore de nos jours.  Le résultat palpable en est la délimitation entre, d’une part, le centre européen occidental, paradigmatique et, de l’autre part, des régions périphériques – les confins de l’est et du sud-est, en retard sur tous les plans et culturellement imitatives. Par l’entremise d’une métaphore politique – « le rideau de fer » – et de son  équivalent architectural – « le mur de Berlin » – vers la moitié du vingtième siècle celle-ci fut entièrement mise en pratique.

Il faut y dire que ce type de frontière a été tacitement accepté par les deux branches de la famille européenne qu’elle avait séparée. Au fil du temps, des deux côtés de cette frontière européenne, la perception de Soi-même et de l’Autre a eu comme résultat visible des projections symboliques et surtout des topographies imaginaires prégnantes, pour la plupart littéraires.

 

 

Du côté des périphéries 

 

Les nations périphériques, elles, se sont lancées en quête des tactiques aptes à les faire accepter comme des membres de droit de la prestigieuse « famille européenne ». L’obsession de leur statut liminal avait été la  riche source d’un certain bovarysme géopolitique : un goût de l’ouverture vers les modèles occidentaux les plus divers et une tendance à projeter des topographies citadines compensatoires et fantasmatiques.

A la suite de ce processus de modelage culturel, dépourvues de leur identité topographique réelle, des métropoles européennes prestigieuses comme Rome, Paris, Berlin, Londres ou Vienne se sont superposées sur des nœuds culturels périphériques comme Bucarest, Saint-Pétersbourg, Budapest etc.,  à l’intention de leur prêter une dignité identitaire manquante. En s’appropriant comme signifié un autre signe, afin de s’identifier et se légitimer symboliquement, des villes comme Bucarest, Saint Pétersburg – et si l’on veut encore Budapest, Riga ou Plovdiv – se sont mises à fonctionner sémiotiquement comme des signes culturels au second degré.

De cette manière-ci le référent (une ville  réelle quelconque) est mis méthodiquement entre parenthèses et il sert de point de départ pour céder finalement sa place à une architecture fantasmatique, produite par un processus d’interprétation que l’on appelle après Pierce, la sémiose infinie.

Le plus prégnant et peut être aussi le plus prestigieux des repères occidentaux auxquels l’on rapporta systématiquement le capitales est-européennes fut Paris.

Pour prendre l’exemple roumain (puisque c’est le plus familier pour moi), érigé en repère de l’identité roumaine moderne, le Petit Paris – dénomination quasi-officielle de la capitale roumaine durant la première moitié de notre siècle – ne renvoie pas tellement à une ville réelle mais plutôt à un mélange fascinant de clichés idéologiques, de stéréotypes du sens commun et surtout de projections cent pour cent fictives. L’emprise presque inattaquable du paradigme parisienne sur la culture, la civilisation et la vie quotidienne roumaine fut extrêmement solide et, à certains égards, sans rivale.

La vraisemblance de pareils modelages symboliques fut consacrée par l’école et les comptes-rendus des voyageurs occidentaux, mais au vingtième siècle aussi bien par les médias. Dans le cas particulier de la Roumanie, des voyageurs comme Raymond Poincaré, Jules Michelet, Lucien Romier, Paul Morand et bien d’autres nous ont laissé des comptes rendus instructifs sur le Petit Paris roumain.

Mais ce genre de voyageurs ne disent guerre – bien qu’une telle conclusion puisse parfois être lue entre leurs lignes – en quoi consiste le rôle médiateur de la littérature dans ce jumelage culturel. Car le modèle parisien de Bucarest – qui a longtemps épitomisé la vocation occidentale de la culture roumaine – plonge ses racines directement dans la poésie et surtout dans le roman français.

Sélectionné, préservé, modelé par la mémoire collective – à des niveaux extrêmement différents – le signifié culturel du Petit Paris porte l’empreinte personnelle de Baudelaire et de la tradition des flâneurs symbolistes, de Nerval ou de Barbey d’Aurevilly, et encore de Balzac, de Proust ou de Gide.

Tandis que, dans les salons chics et dans les milieux instruits de Bucarest, on fréquente la littérature française directement à la source – s’apprêtant à la faire vivre dans la rue – et tandis que le choix des modèles narratifs du roman roumain divise les théoriciens éperonnés dans des camps proustiens, balzaciens gidiens, la petite bourgeoisie de banlieue, en pleine ascension économique, dévore Notre Dame de Paris ou les mystères parisiens d’Eugène Sue, traduits en feuilleton, surtout dans des magazines pour les dames.

Si l’on descend dans les univers citadins fictifs des écrivains roumains modernes, Paris perd son monopole absolu au bénéfice d’autres modèles perçus soit comme alternatifs soit comme  complémentaires : Vienne, Rome, Berlin ou Londres. Mais pour le coiffeur, le pâtissier, la marchande de mode, les restaurateurs, les flâneurs bucarestois, et les piliers des cafés la synonymie occidental – parisien reste absolue.

Les Hongrois ou les Bulgares pourraient y ajouter que dans leurs pays, avant la deuxième guerre mondiale, des villes réelles comme Budapest ou comme Plovdiv (l’ancienne colonie grecque de Philippopolis) se sont appropriées à leur tour le même statut symbolique et compensateur, de Petit Paris autochtone.

        

 

Du côté du centre 

 

Les nations du centre européen occidental se sont à leur tour adonnées à des représentations imaginaires, produisant des cartographies, des aires périphériques symboliquement et idéologiquement valorisées. Un exemple tout à fait digne d’intérêt est fourni par la représentation occidentale des « confins sud-est européens », c’est à dire  « balkaniques ».

Selon l’universitaire britannique Vesna Goldsworthy, tout au long du XXe siècle les Balkans furent l’objet d’une colonisation imaginaire occidentale – à l’aide des discours politiques, mais surtout grâce aux moyens propres à la fiction. Les premiers ont couramment emprunté des métaphores significatives à la seconde qui, à son tour, était devenue le messager des stéréotypies politiques.(Goldsworthy : 1998)

Dans son livre Inventing Ruritania ( Inventer la Ruritanie) Vesna Goldsworthy forge la catégorie analytique « d’impérialisme de l’imagination », apte à distinguer entre les manières successives dont l’Europe avait manipulé cette circularité de l’artistique et du politique, pour représenter les Balkans.

Au temps de Shakespeare par exemple, dans La douzième nuit, on appelait « l’Illyrie » une région dont le nom était synonyme des « confins de la terre. »

Durant la colonisation ottomane, en tant que région occupée, les Balkans furent perçus, par des romantiques comme Shelley ou comme Byron, comme une partie inaliénable d’un continent dont les populations chrétiennes avaient été asservies par une altérité hostile. A ce moment-là, la péninsule était encore identifiée comme « la Turquie européenne », même si au début du XIXe siècle le géographe allemand August Zeune avait forgé son nom actuel – la « Péninsule balkanique » – pour remplacer « l’Illyrie », la « Péninsule grecque » ou, occasionnellement la « Péninsule byzantine. »

Tout au contraire, dès le moment où elle s’affranchit de l’esclavage ottoman, la région des Balkans commence à être perçue comme déviante et périphérique par rapport à l’Europe « proprement dite. » Pour représenter l’Altérité balkanique, la fiction occidentale, surtout anglo-saxonne, s’adonna à une activité cartographique prodigieuse, en inventant toute une suite de «pays » imaginaires, dont les noms seraient peut être dignes à énumérer, selon Goldsworthy :

La Kravonie (Anthony Hope, dans  Sophy of Kravonia.) ; La Herzoslovakie (Agatha Christie dans The Secret of Chimneys); La république balkanique de Slaka (Malcolm Bradbury, dans Why Come to Slaka? ); La Carpatie (Terence Rattigan, dans The Sleeping Prince, transformé en scenario du film The Prince and the Showgirl) ; La Pottibakie (E. M Foster, dans What does it Matter?) dont la capitale – on nous en instruit – pourrait être n’importe quelle autre ville, entre la Varsovie  et Bucarest. Parmi tous ces Anglais, un seul nom français, Henri Meilhac, dont le roman, l’Attaché d’ambassade devient le livret d’une opérette – La veuve joyeuse – ayant comme scène le pays balkanique de Pontevèdre (voire Muntenègre.)

On pourrait y ajouter le cas de la Poldévie, commenté par Bertrand Westphal dans une communication présentée à un colloque de Budapest.(Westphal :2005)

J’ai gardé pour la bonne bouche la Ruritanie, du même Anthony Hope (The Prisoner of Zenda, roman et film de succès en début du siècle). En tant que métaphore générique favorite des discours politiques ouest-européens du XXe siècle pour n’importe quel pays des Balkans, la Ruritanie suggéra à Vesna Goldsworthy le titre de son livre.

Toutes les fictions cartographiques que je viens de mentionner – pour la plupart des romans – sont créatrices d’une épaisse confusion. Elles ne se soucient guère des frontières, à part celles qui séparent nettement d’un côté l’Europe  et de l’autre l’aire périphérique «les Balkans »: une région à laquelle on prête des dimensions et des étendues imaginaires fort variables.

Devenue le musée exotique de l’Europe occidentale moderne, l’aire liminale des Balkans fut gratifiée par des images de colportage populaire, faciles à identifier et à mémoriser. Je cite  Goldsworthy, à propos des tactiques formelles de Saki, écrivain et journaliste britannique très connu, devenu populaire pour ses écrits sur certaines régions des « Balkans »:

« L’expérience personnelle de Saki avec la Macédoine, la Bulgarie ou la Serbie se résume à une poignée de toponymes exotiques. L’emploi stratégique de l’adjectif « balkanique » dans l’humour de l’écrivain suggère son essai stratégique de le convertir en signal pour ses lecteurs: voilà le point de départ de toute une série de malentendus comiques  » (Goldsworthy : 1998, 210)

Pour les discours des médias occidentaux contemporains l’expression figée en Ruritanie – c’est-à-dire «dans les Balkans» – tout comme « au Côte d’Ivoire » ou bien « en Afghanistan » veut dire «au-delà des confins européens » tout court.

  

 

Les frontières de contact 

 

Il y a pourtant des frontières qui rendent problématique sinon impossible la délimitation tranchante entre des zones identitaires distinctes. Ces régions, de confluence et d’enchevêtrement plutôt que de séparation, pourraient être identifiées comme des confins au sens strictement étymologique du terme.

En latin, le mot confinis désigne les parties d’un espace placées à l’extrémité d’un territoire et à la frontière d’un autre.  Le terme désigne non seulement un repère ou une ligne de démarcation, mais aussi l’espace des deux cotés d’une telle ligne. C’est donc un confinium où la frontière joue la fonction d’une charnière, qui permet des échanges dans une sorte de rivalité sociable. 

Pour telle ou telle culture européenne liminale, ce type d’espace frontalier – comme par exemple la région de recoupements, de lisières et de passages graduels entre le Nord et le sud du Danube – fut l’objet de tactiques sophistiquées de manipulation culturelle.

Le destin et la réception de l’œuvre de l’écrivain français d’origine roumaine Panait Istrati reste fort instructif à cet égard. Son cas s’impose comme significatif pour les représentations conflictuelles des régions charnières de l’Europe.

Istrati  était né à Braila sur Danube, dans une région frontalière de l’Europe de sud-est, ce qui a marqué pour toujours sa vie ainsi que ses écrits.

Pour la culture roumaine, le Danube reste une marque décisive de l’identité nationale. Le fleuve n’a guère cessé d’être représenté comme une frontière symbolique de l’espace culturel roumain. Jusqu’à nos jours, les deux rives du Danube (la rive gauche et la rive droite si l’on veut) restent les repères clef des oppositions radicales dans plus d’un domaine.

En Roumanie on s’applique obsessionnellement à discerner d’une manière tranchante entre civilisations, peuples, langues,  codes culinaires ou accoutrements traditionnels du Nord et respectivement du Sud du Danube, si différents entre eux. D’une perspective strictement historique, le Danube fut érigé en barricade infranchissable, dressée contre toute Altérité agressive (comme l’empire ottoman par exemple.)

Ce fleuve qui désignait pour ses co-nationaux une frontière entre Nous-mêmes et les Autres, avait été perçu par Istrati comme le berceau d’une double hybridité, intérieure et culturelle.

D’où son thème préféré: l’existence aux périphéries culturelles, religieuses, sociales, linguistiques, placées fréquemment dans la ville charnière de Braila. Le protagoniste d’un de ces cycles narratifs – Les récits d’Adrien Zograffi – est un personnage errant aux confins du monde 

La scénographie de l’ex-garnison turque sur le Danube, devenue assez tard une ville roumaine, est tout à fait appropriée à sa stratégie narrative. Dans une perspective strictement esthétique, la région charnière de Braila reste pour l’écrivain Istrati un royaume des récits, une région  confinant les canons européens modernes. Panait Istrati détestait explicitement le modernisme qu’il qualifiait de «froid », « d’anti-sentimental », de « décadent », et de «dépourvu d’âme. » Par conséquent, sa poétique narrative préfère comme modèle le récit du type Les Mille et une nuits.

Marginal en France – ou malgré son succès de début avec son roman Kyra Kyralina  présenté par Romain Rolland, il maniait assez difficilement la langue du pays – durant sa vie Istrati n’a jamais cessé d’être marginal en Roumanie aussi, que ce soit avant ou après son séjour européen. Dans une littérature où l’entre les deux guerres l’on militait pour l’européisation de la culture nationale sous les étendards du modernisme et où l’on menait une lutte acharnée pour fonder le roman citadin selon des recettes françaises proustiennes ou gidiennes, Istrati se plaçait décidément à contre courant.

Par conséquent, au moment de sa traduction en roumain, on a dénoncé comme étranger à l’esprit national son univers «du port international cosmopolite », vulgaire, trivial, immoral et corrompu. On a entendu quelques voix isolées qui le rapportaient aux fresques byzantines et parfois aux épopées homériques – des repères également grecques et balkaniques, acceptés par la tradition culturelle européenne comme des parties prestigieuses de son héritage culturel. Mais pour bien des autres, on aurait dû reconnaître en Istrati une pauvre Shéhérazade, un symbole du non- (ou bien de l’anti-européisme) nuisible et même destructif, par rapport à l’effort national d’édifier « à l’européenne. »

De nos jours, en Roumanie tout comme en Occident, Panait Istrati est devenu un auteur « populaire » et de succès. Ses livres, qui foisonnent de proscrits, de vagants, de loups de mer, de contrebandiers, de prostituées et de bayadères et racontent des exploits merveilleux placés dans des paysages rayonnant de soleil et resplendissant des couleurs les plus vives, furent plus d’une fois transformés en scénarios cinématographiques.

C’est qu’entre temps la perception des périphéries et des frontières de contact a sensiblement changé. Pour le postmodernisme, la cartographie européenne s’avère un instrument privilégié et flexible de l’offensive légitime lancée par les identités émergentes – fussent-elles culturelles, sociales, nationales, raciales  ou de genre. Toute une série de disciplines (la géographie, l’anthropologie, les théories critiques postcoloniales ou féministes) y ont puisé fréquemment de forts arguments pour leurs campagnes.

Les théories contemporaines poststructuralistes ou postcoloniales tendent à privilégier les hybridités et les mélanges, les intersections ou les solidarités minoritaires de groupe, qui sont capables de mettre en question les notions de domination culturelle liées à la spatialité et à l’identité.

Dans ce contexte-ci, les identités frontalières infirment des oppositions binaires telles que centre/périphérie, ouest/est, intérieur/extérieur/ national/extra national et tendent à privilégier le terme faible de chaque opposition. Une rhétorique du dépaysement va de pair avec toute une suite de représentations symboliques de l’hybridité.

Dans son livre Dissemination (La Dissémination) Homi Bhabha entreprend une critique du chronotope de l’identité nationale et met en vedette le potentiel culturel des communautés périphériques ou centrifuges.

La clôture de l’ainsi dite «  nation-espace » et surtout de son discours et de la textualité qui en rend compte est mise en question par Homi Bhabha et considérée surtout problématique: « La perspective ambivalente, antagoniste sur « la nation comme narration » établira les frontières culturelles de la nation de telle manière qu’elles puissent être représentées comme contenant des seuils de signification, lesquels doivent être traversés, transgressés et traduits, dans les processus de la production culturelle. » ( Bhabha : 1990 :293)

D’après lui, le projet moderniste aurait figé d’une certaine manière le statut des communautés du seuil : dans ses propres termes «  people of the pagus », pagus signifiant en même temps seuil et payen. Ce qui conduit à une réévaluation des communautés des confins et pose les bases d’une nouvelle cartographie culturelle.

 

 

Repenser les frontières et les identités 

 

En tant que règle du jeu, aux temps modernes les diverses Europe avaient été couramment circonscrites à l’aide des repères géopolitiques axiologiquement valorisés, renvoyant en fin de compte à la polarité supérieur/inférieur (ou bon /mauvais.) Le vrai relief de ces ainsi-dites géographies européennes avait évolué entre le haut et le bas, en descendant des pantes imaginées, menant du Nord-ouest vers le Sud-est.

D’une manière ou d’une autre, presque toutes les identités européennes périphériques ont été modelées par l’hypothèse de leur statut frontalier, qui devint progressivement l’un des piliers de leur signification et de leur importance. En effet, les communautés culturelles sud-est européennes ont été perçues par elles-mêmes et par les autres comme des carrefours, des portes, des seuils ou des ponts entre des identités différentes ou bien entre une identité et une altérité culturelle.

Ce type de statut frontalier a été couramment conçu et représenté sur deux plans distincts: d’une part, les frontières réelles (géopolitiques) comme des états de fait et de l’autre, leurs projections intellectuelles (idéologiques et symboliques). Et je m’empresse d’y ajouter qu’entre les deux – l’état de fait et respectivement les discours identitaires – s’est installé un clivage persistent.

1. En tant que réalités géopolitiques les aires frontalières ont été plutôt des zones de passage et d’enchevêtrement culturel que des barrières identitaires. L’intérêt sinon la fascination de l’espace culturel frontalier consiste justement dans le mélange, dans le dialogue et dans la confrontation de différentes populations, cultures, religions et langues. Les communautés frontalières se sont avérées de véritables plaques tournantes du dialogue culturel. Dans ces zones-là, les identités se superposent et s’entremêlent en s’exprimant dans des produits culturels hybrides, offrant des points idéaux de départ pour des projections imaginaires révélatrices.

2. A l’antipode de cet état de fait, les discours intellectuels intéressés par les identités frontalières ont étalé des options radicalement différentes. Les exemples que je viens d’étaler dans mes propos antérieurs mettent en lumière leur tendance persistante à définir les identités frontalières comme des parentes pauvres de la tribu, séparées de leur riche famille européenne par des clivages économiques, sociaux, idéologiques ou symboliques infranchissables.

En tant qu’identités discutables et disputables, ces dernières ont été constamment censées se légitimer. Elles ont du imaginer des subterfuges fantasmatiques comme les Petit Paris, les troisièmes ou les quatrièmes Rome, la Petite Vienne, ou  bien elles se sont imposées de violemment répudier des déviants comme Panait Istrati, qui se montraient attachés aux valeurs périphériques.

Assez récemment quand-même, les discours identitaires changent radicalement de stratégie, pour aller de pair avec les réalités globales contemporaines. Comme résultat de cette volte-face, les anciennes parentes pauvres commencent à être perçues plutôt comme de riches héritières de la tribu et de sources vigoureuses de la création culturelle, capables de mettre à profit des traditions multiples. On pourrait même en conclure qu’en ce moment le statut frontalier est théoriquement surévalué par les discours identitaires.

Malheureusement, au  lieu de mettre nettement en question la logique alternative des équations antérieures comme central  versus liminal, ce renversement spectaculaire de perspective et de valeurs finit par la valider et la perpétuer. Entre les deux options polaires, également frustrantes par excès, une formule d’équilibre serait de rigueur.

On peut donc affirmer que pour les communautés frontalières une identité «simplement Européenne» reste toujours à redéfinir ou – pourquoi pas? – à réinventer.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Monica Spiridon. Professeur à la Faculté de Lettres  de l’Université de Bucarest.

Critique littéraire, essayiste, théoricienne de la littérature comparée.

Aires de compétence: la littérature comparée; la théorie littéraire ;  la sémiotique  culturelle ; « Popular Culture » ; communication interculturelle ; media studies.

VOLUMES EDITES :

1. Europe(s): Multiple Identities, Multiple Modernities/ Europes: Identités multiples, Modernités multiples, édite par Monica Spiridon, Bucarest: Editura Ararat, 2002. (Actes du deuxième colloque du Comité de recherches pour L’Europe de l’Est du Sud-Est, Bucarest, mai, 2002)

2. Comunicarea si schimbarea culturala (La Communication et le  changement culturel), Bucarest, Ars Docendi, 2001, sous la direction de Monica Spiridon. Préface de Monica Spiridon.

 

– Auteur de plus de 300 articles dans  les journaux  culturels roumains.

 

PRIX ET DISTINCTIONS

– Membre élue de L’Académie Européenne ( Academia Europea), 2010 –

Ordinul National Serviciul Credincios, in rang de ofiter (L’Ordre National « Le service loyal »  en rang d’officier), conféré par le président de la  Roumanie (décembre 2000)

– Prix et distinctions de l’Union des écrivains roumains, de L’union des Ecrivains de la République de Moldavie, de plusieurs Fondations Culturelles, Publications et Salons du Livre.

 

ETUDES SCIENTIFIQUES. Tri sélectif.

130 études dans des publications scientifiques, dont  parmi les plus récentes:

1. « Geographies transculturelles postmodernes », Philogica Jassyensia, V, 1(9), 2009, pp. 163-173

2. “After Babel: Identities in Search of a Name”, World Literature Studies, Bratislava: Ustav svetovej literatury SAV, Institute of World Literature of Slovak Academy of Sciences, vol. I (18), 2009, New Theoretical Vistas in Comparative Literature pp. 33-49

3. “Literary studies at the crossroads: the strategies of “co-optation”, Interlitteraria,Dordrecht: Springer, Kjrjastus,Tarty Ulkooli, 14, 2009, vol.I, pp.40-50

4.  “Literature and the Symbolic Engineering of the European Self”, European Review,   Cambridge U.K.: Cambridge University Press, Academia Europea, vol.17, No.1, 2009, pp. 149-159

5. “Baktine our Contemporary”, Neohelicon. Acta Comparationis Litterarum Universarum,    XXXV, 2, 2008, Dordrecht : Springer, pp.297-307 

6. « Europeismo: anatomia di un’ossesione », Quaderni di Romania Orientale, 2,  Sapienza, Universita di Roma : Bagatto Libri,  2008, pp.131-143.

7.”Nova zaveznistva v digitalni dobi: knjiga, znanost in bajt”, Primerjalna Knjizevost, PKN, (Ljubljana), letnik 31, st.1., 2008, pp.55-65 ( cotat BDI)

8. » Symptomes d’un « syndrome » narratif: La tournure exegetique du genre romanesque », Analele Universitatii din Bucuresti, Limba si literatura romana, LVII, 2008, pp. 97-107

9. “The Fate of a Stereotype : Little Paris”, PMLA ( Proceedings of the Modern Language Association)   January 2007, Volume 122, Nr.1, 270-275

10.” Paradise Lost: Story and History in Identity Building », Interlitteraria, 12, 2007, Dordrecht: Springer, Kjrjastus,Tarty Ulkooli, pp. 52-63.

11. « Le temps retrouvé: Littérature comparée et écriture de la mémoire collective », Neohelicon:Acta Comparationis Litterarum Universarum Dordrecht Springer,   Tomus XXXIV, Fasciculus 2, December, 2007 , Translatio Culture, pp. 191-199

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