Mirella Vadean

 

 

(Canada)

 

 

 

« Un roman à lire comme fête littéraire des rencontres qu’il permet. »

 

 

Felicia Mihali, La Bien-aimée de Kandahar

 

 

 

 

C’est un samedi matin que la lettre du caporal Yannis Alexandridis arrive par email dans la boîte d’Irina, étudiante en littérature et jeune fille sans trop d’histoire(s) vivant à Montréal.

 

En ces temps où le monde littéraire s’inquiète du dernier Nobel de la littérature accordé à Bob Dylan, signe de la limite institutionnelle à laquelle touche la littérature en soi, La bien-aimée de Kandahar, version française de The Darling of Kandahar, paraît comme une fête de/à la littérature. En ces temps où la guerre en Syrie continue de tuer hommes, femmes, enfants, aussi pitoyablement que celles du Moyen-Orient ou Afrique, le récit de Felicia Mihali nous rappelle à l’ordre, notre propre Ordre dans la vie et dans le monde.

 

L’histoire d’Irina et Yannis n’est pas uniquement « de la bonne littérature », mais une histoire qui doit beaucoup à la littérature en soi.  Sa force centrale tient en la re/présentation. Cette histoire raconte notre représentation dans la vie, y compris face à nous-mêmes. Elle montre la manière dont nous nous dévoilons parfois uniquement grâce à la fiction ou aux fictions qui s’écrivent dans nos vies, par le plus grand des hasards.

 

Felicia Mihali n’est pas novice dans l’art de jouer avec ses lecteurs, les r/éveiller littéralement en les entrainant dans des univers narratifs particulièrement bien construits. Que ce soit des formes d’autofictions (Dina), ou des véritables édifices narratifs (L’enlèvement de Sabina), ses écrits sont d’une précision que l’on sent venir de l’au-delà de tout schéma possible ou préalable. Pour Felicia Mihali, les chapitres s’écrivent avec raison et exactitude, les personnages se cherchent, se trouvent, se répondent toujours indépendamment de l’ampleur du dédale.

 

La bien-aimée de Kandahar se dresse sur la perfection du contraste qui décrit une zone où, nous, lecteurs, sommes attendus livrer nos propres prestations : créer, nous ré-créer, connaître ou nous re-connaître.  Naviguant entre la routine urbaine d’une grande métropole et les tranchées d’une guerre au fin fond du monde, entre le familier et l’étrange à extrême, nous tentons de saisir de quel côté se situe la simulation dans la vie. Où sommes-nous davantage des marionnettes, dans une pitoyable guerre en Afghanistan ou au cœur d’une vie confortable en plein centre-ville de Montréal ? Cette question liée au simulacre et la vérité de la vie semblent hanter l’auteure. Elle l’exprime d’ailleurs, dès ses débuts, dans Le Pays du fromage et ne cesse de la reprendre dans chacun de ses romans ultérieurs.

 

Rien n’est dû au hasard, sinon le hasard en soi dans La bien-aimée de Kandahar. Si L’enlèvement de Sabina est une bâtisse vivante, une architecture en soi, où les avenues se décrivent comme les nervures d’un corps ayant chaque partie soigneusement liée à l’autre, dans ce dernier roman (la version française comme celle anglaise), le récit se présente plutôt comme une carte où l’on joue avec la/les proximités et les distances. C’est un territoire où les événements évoluent entre Proche et Lointain et se projettent dans notre propre géographie intérieure. Felicia Mihali nous y invite à nous parcourir, nous traverser et nous découvrir, voire redécouvrir. Comme Irina, bien de lecteurs et lectrices ont perdu le nord des vérités et des valeurs essentielles dans la vie, en trouvant en échange une routine avilissante qui change non seulement le présent, mais qui attaque surtout l’avenir de l’être.

 

Irina, le personnage focal dans cette histoire, n’est pas aussi, à elle seule, le personnage principal. Caractère assez effacé et surtout socialement effaçable, elle n’a aucun charisme particulier. On s’y attache « à force de » pour avoir accès à ce qu’elle permet dans cette histoire. Irina est un corps vide qui laisse couler à travers elle l’Histoire, celle qui fut et celle qui s’écrit aujourd’hui sous nos yeux. Irina est une toile blanche qui laisse s’exprimer le collectif (avec ses stéréotypes, traditions, mœurs), dans son individualité, sans qu’elle oppose aucune résistance. Irina est une jeune femme qui trouve « sa » propre couleur préférée en regardant les sandales d’une passante, « son » plat favori en parcourant mentalement le menu du restaurant où elle travaillait pour payer ses études, « ses » amoureux sur les lieux de ses activités en laissant toujours les choses la saisir. Irina est le produit par excellence de la commodité absolue, de l’accessibilité immédiate à un tout qui ne satisfait guère. Irina est le modèle même de la dé-possession mais comme « produit » d’un monde contemporain occidental fondé sur la possession, une société qui l’englobe, l’engloutit presque dans cette discordance. C’est uniquement vers la fin du récit qu’elle commence enfin « s’incarner », comme si elle re-venait de l’au-delà d’elle-même, comme si elle se réveillait d’un rêve cauchemardesque d’autant de platitude, comme si elle se secouait de ce trop-plein de préjugés qui l’ornaient sans sens. Irina est un personnage parfait, admirablement construit. Grâce à sa dépersonnalisation, Irina permet au lecteur de se personnifier, d’enlever son propre masque, ne serait-ce que pour un moment, qui celui de la lecture.

 

Persona signifie en latin masque de l’acteur. Plus tard, depuis Jung notamment, persona devient le masque que tout individu porte tandis qu’il s’adapte aux normes sociales. Porteurs de ce masque derrière lequel nous nous cachons des parcelles de nos vies intérieures, ce récit nous amène à nous demander sur la limite du temps, de notre temps intérieur d’être. Combien de temps porterons-nous encore nos masques avant d’avoir le courage de nous dévoiler à nous-mêmes ? Car, n’oublions pas, la « persona » dit la généralité de la socialisation dont la tricherie est plus une exception que la règle. Qui trompons-nous en mettant nos masques tous les jours ? Qui trahit Irina en se composant sa propre Persona, la société ou elle-même ?

 

De Persona à Persona, Irina commence donc à nous parler de façon directe, elle nous témoigne de sa vie. En amis, en juges, en correspondants, en corps sans organes nous, lecteurs, la suivons sur ses lignes de fuites qu’elle tente instinctivement dans sa vie, mais qu’elle semble [se] les obturer délibérément. Irina est un « scandale d’émerveillement » pour paraphraser Clarice Lispector. Elle suit tous les stéréotypes dont elle est familialement, historiquement, traditionnellement gavée depuis toute petite. Vivant ainsi avec et parmi ces clichés, en boule fermée, elle ne se voit pas. À trop grande proximité d’elle, Irina se confond entièrement avec sa Persona et se laisse créer par une vie en laquelle elle ne semble quasiment rien créer. Irina ne suit aucune expansion de son être, aucune amélioration, aucune évolution profonde, malgré le fait qu’elle croise dans sa vie des gens qui semblent vouloir lui faire comprendre la mécanique du hasard :

 

« Mon dilemme n’était que la révolte des débuts, lorsque l’être humain garde encore les mille possibilités de son parcours terrestre. […] « Imagine-toi que tu pourrais vivre en neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf autres endroits et être neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf autres personnes. Pour le moment, tu n’es qu’une fille des parents divorcés, en provenance du pays de Dracula, étudiante et travailleuse saisonnière dans une manufacture d’étuis. Comment connaître les autres options évanouies ? » (p. 92)

 

C’est alors que le hasard semble avoir pitié d’elle. Un « été, cette brève saison où tout devient possible » (p.23), un photographe de la revue Actualités vient la trouver à l’université, la sélectionner « par chance » de tout un groupe de collègues alors présents et lui propose de poser en toge et mortier, pour la couverture d’un numéro destiné au classement des universités. « J’ai ri et j’ai accepté sans hésiter » (p. 23). C’est en finissante non hésitante que le hasard la fige alors en cette photo, finissante d’une étape entière de sa vie, finissante d’un Passé qu’elle traine en elle, avec tant de soin.

 

Toujours grâce au « même hasard » cette photo arrive être vue par le soldat Yannis Alexandridis, alors en mission en Afghanistan. Il obtient l’adresse email d’Irina et lui écrit. Et, pour une dernière fois, grâce au même hasard, Irina ne jette pas automatiquement ce message d’un inconnu, mais décide de l’ouvrir. En l’ouvrant, elle transgresse un seuil.

 

La moitié du récit est destiné à l’attente de cette transgression, comme si l’auteure veut s’assurer que nous sommes suffisamment préparés, nous sommes prêts à le faire. Felicia Mihali a raison quelque part, car cette histoire est l’histoire des contrastes saisis à tous les niveaux : individuel, collectif, ethno-communautaire, social, national, historique. Or, pour pouvoir comprendre l’opposé d’une chose, la rupture, la faille, il faut d’abord bien décrire les rives d’origine. Pour nous représenter à une telle ampleur un point d’arrivée contrastant, nous devons bien connaître les points de départ.

 

Irina et Yannis se « rencontrent » grâce à la même société qui les modèle, qui les fabrique en jeune étudiante « trop plate » et sans avenir et en soldat qui ne serait jamais un véritable héros. C’est comme si on voulait leur faire justice, leur offrir une compensation pour les « miettes » de vie dont ils se nourrissaient à ce moment-là de leur jeunesse. Irina et Yannis sont poussés l’un vers l’autre dans et par cette foule d’inconnus qui semblent se synchroniser pour que cela se passe, car une sorte d’urgence implicite oblige.

 

Dans sa confession qui est l’une tronquée, Irina nous « montre » les messages de Yannis, mais pas ses réponses à elle qui s’effacent de plus en plus. Pourquoi ? N’est-ce pas important ce qu’elle lui répond ? Est-elle trop pressée à nous partager ce que Yannis lui écrit ? Pour la première fois, Irina se réserve le droit de garder quelque chose uniquement pour elle. Yannis lui appartient. Elle le partage avec nous en partie.

 

À travers son regard à elle, nous avons accès à la richesse de l’Histoire qui fait leur histoire depuis les abymes du temps. Ainsi, ce récit réfléchit bien le monde contemporain à la lumière de la grandeur perdue des guerres d’autrefois (Alexandre le Grand vainqueur des Perses), la fondation d’un Nouveau Monde qui ne peut passer que par l’une infiniment plus petite, mais très importante, celle d’un couple (Montréal, Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance) ou la perte du paradis mythique d’un Afghanistan digne de mille-et-une-nuits, devenu centre de mille-et-un-cauchemars. C’est un récit très dense qui abrite deux jeunes de nos jours, sans trop d’histoire/s.

 

Malgré le fait qu’il soit de ce monde, le jeune canadien, Yannis est un être lointain, sublimé dans et à travers le regard d’Irina, un jeune en quête de la « formule de la vie » à l’autre bout du monde. Yannis, en soldat qui meurt en une phrase (en marchant sur une bombe), est un héros, mais pas dans le sens héroïque de la guerre. Il n’a pas signifié grand-chose pour son pays et dans la logique de cette guerre il ne fut qu’un pauvre pion. Mais, par contre, pour Irina, Yannis est LE héros de sa vie. Il passe de l’anonymat que lui réservait une guerre qui n’est même pas sienne à la renommée d’homme dans le cœur d’une jeune fille. « Qu’il est beau d’être épris et intéressant de le savoir, ce n’est pas la même chose », comme dit Kierkegaard. Irina le reconnaît ainsi, en son héros, mais malheureusement trop tard. Elle vit à l’ombre du regret de ne pas lui avoir témoigné de son amour et de son admiration pour le courage qu’il avait eu non pas d’aller à cette guerre, mais de faire la guerre pour se découvrir soi-même et l’aider se découvrir elle aussi.

 

Le personnage principal du roman La bien-aimée de Kandahar est un dispositif formé d’Irina et du lecteur. En suivant à distance cette « correspondance de guerre », le lecteur est l’autre d’Irina, cet autre qui lui manque. Irina ne sait pas seule, Irina sait avec nous, ses confesseurs, à ces côtés. Il est rare de réussir, dans la littérature contemporaine, un tel dispositif où le lecteur soit aussi nécessaire au personnage focal. On s’attache finalement à Irina, car elle nous permet (nous oblige même) de cheminer avec elle de la routine à la guerre et ensuite vers la paix. Vraisemblablement, par « le même hasard », Irina est un nom d’origine grecque qui signifie la paix. Or, il est question d’une immense paix que nous regagnons, en nous re/découvrant petit à petit, en réintégrant les parcelles intérieures cachées derrière nos masques.

 

Est-ce La bien-aimée de Kandahar un roman derridien ? Oui, dans la mesure où l’auteure capte le hasard à travers une déconstruction suivi d’une reconstruction qui se développe entre texte et image (lettres et photos), qui évolue du texte aux images (figures mentales). De plus, l’apparat qui représente le personnage principal et collectif (Irina qui agglutine tant d’autres en elle, y compris nous, lecteurs) est un personnage réel, non fictif, mais en mesure de « fictionner ». C’est une véritable instance deleuzienne, par son réalisme. Felicia Mihali fait un pas de plus vers ses lecteurs à travers cet apparat, très astucieusement bâti, et permet aux lecteurs de s’approcher encore d’elle, en un double devenir.

 

Avec ce roman, Felicia Mihali confirme que nous venons dans la vie non pas pour être (simplement dans une moule ou autre), mais que nous venons avec l’intention d’être dans la vie. C’est dans le vide créé entre des extrêmes que nous nous découvrons dans la plénitude de nous comme humains, même si souvent nous devons troquer la proximité pour le lointain, l’habitude pour l’exotisme. Encore plus souvent, nous avons besoin de nous re/présenter, d’être personnage dans une histoire. Comme Irina nous avons besoin de la fiction, de notre propre littérature, pour y dénicher notre propre genre, notre propre ordre, notre propre sort.

 

Les classements universitaires, la guerre en Afghanistan, la mort de Yannis dans un désert poussiéreux à l’autre bout d’un monde qui, pendant, fabriquait des publicités utopiques et des stéréotypes inébranlables, rien de tout cela n’est un nécessaire absolu à Irina (tout comme il ne l’est pour personne), pour se réveiller de sa torpeur, de sa simple routine d’être.

 

Il ne faut pas miser sur la compétition, la guerre et la mort pour se découvrir soi-même dans la vie. Il suffit de la ré/présentation, de leur « littérature », c’est le message très fort de Felicia Mihali, avec ce roman.

 

Le seul besoin d’Irina (et du monde qu’elle inclut) est de se rencontrer avec elle-même pour enfin pouvoir aimer. Tout le reste n’est que « pur hasard », l’un très heureux, en dépit de ce que l’on pouvait croire au premier regard. Irina suit une évidente et spectaculaire évolution. Par le réveil à elle-même, Irina devient un personnage émouvant, voire aimé. Car, quel lecteur n’aime pas un personnage qui le contient et l’aide à se rencontrer avec soi-même ?

 

Un roman à lire comme fête littéraire des rencontres qu’il permet.

 

 

Dr. Mirella Vadean

Montréal, octobre 2016

 

 

 

 

 

 

 
 

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BIO

 

Détentrice d’un doctorat interdisciplinaire en théorie de l’imaginaire (littérature, philosophie et musicologie), Mirella Vadean a été professeure de littérature française et francophone à l’Université Concordia de Montréal pendant 10 ans. Elle est auteure de plusieurs articles et collectifs parus dans des revues de pairs. À présent, elle se spécialise en administration et poursuit ses recherches sur les sujets du don et de l’altruisme d’un point de vue sociologique et philanthropique. 

 

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