Mirela Roznoveanu

 

 

 

(USA)

 

 

Le temps de ceux qui sont élus
(Roman, Chapitre 6)

 

La maison de Fausta parut tout à coup, avec l’allure d’un énorme trou dont les murs s’étaient écroulés et soutenaient à présent des petits balcons et autres bizarreries architectoniques. Le toit en tuile, récemment refait le dissimulait comme sous un parapluie.

A proximité le grand parc ainsi que le lac renvoyaient les couleurs à travers l’air frémissant de la matinée ; dans la brume légère, automnale, les tons des prés s’harmonisaient avec le bleu délicat du ciel et le soleil discret, attentifs à ne pas troubler l’euphonie de la diversité des nombreuses espèces végétales. La mousse jaunâtre aux cimes des peupliers avertissait le vert intense des géantes touffes de roses trémières que l’automne n’était pas loin. A leur tour, les franges des feuilles pales des marronniers arboraient l’orange, tandis que les sapins et les pins demeuraient nonchalants parmi les couronnes teintées de nuances de bordeaux et violets, comme un signal. Virant vers le mauve, vers le jaune, vers le vert cru trompant l’œil de l’apparence d’un explosif printemps, vers la douceur des feuilles entassées par le vent au bord des allées, émanant un parfum unique, matière verte en putréfaction, vers le soleil vêtu des brouillards écœurants, qui arrivent parfois en rafales jusqu’à la périphérie de la grande ville, étouffée par les miasmes de la civilisation, des champs dépouillés de la sueur de l’été. Maria s’avançait discrètement, béate d’avoir surpris un instant de l’apogée de l’automne.

Elle se dirigea d’un pas polisson, la tête penchée sur une épaule, vers le « château » de Fausta, tel qu’elle aimait désigner cette grande maison. Fausta prétendait en avoir hérité d’un parent tellement éloigné qu’elle avait du faire des recherches généalogiques sur trois siècles, mais Odette lui avait confié qu’en réalité c’était une acquisition de Fausta. Elle y avait entreprit des travaux, la considérant comme ultime blason d’un monde anéanti par l’arrivée des communistes en 1945 avec les chars russes. Elle connaissait peu ce « château » aux meubles anciens restaurés par de vrais artistes, aux miroirs reflétant des eaux limpides, au tapis de Buhara ou du Turkestan, aux commodes, aux armoires tellement imprégnés par le temps, que celui-ci prenait presque une forme concrète à leur proximité. La dernière fois elle avait également admiré les boites miniatures portant des enseignes ancestrales, les blasons, mais surtout les photos qui s’animaient sous la main de Fausta, qui la transportaient dans des mondes parallèles qu’elle n’avait jamais connus.

En fait, Fausta voulait lui faire découvrir ce fameux manuscrit, tellement controversé dans le salon de Gemma, chez Ariana et Popa, lors des conversations entre Fausta et Vizanti ou Surugiu. Elle ignorait la raison pour laquelle Fausta faisait tant parler de ce roman, mais de toute évidence elle était l’élue pour le découvrir. Elle connaissait le penchant de Fausta pour l’histoire de l’art, et en quelque sorte, ses rapports avec l’histoire littéraire. Mais supposait plutôt que son roman concret n’était qu’une farce, un mobile, afin surtout d’inciter Vizanti, si méfiant à chaque fois que Fausta menaçait de matérialiser ses idées. Elle cherchait continuellement la confrontation. A Paris elle avait commencé à écrire pour son roman, des pages éparses, assurément, mais qui venaient se placer selon une cohérence encore non élucidée, affichant sa propre logique. Le choc subi il y a un an, dans le magasin de parapluies, qu’elle n’avait jamais pu retrouver d’ailleurs, était synonyme, dans une certaine mesure, sinon d’une renaissance, au moins d’une redécouverte. Une fois la thèse exposée et publiée, elle se détacha aussitôt de la linguistique. Et de Paris. Elle était en train de finir son roman dans une petite chambre louée dans un quartier de Bucarest.

Une brève inquiétude lui rappelait son rêve, quelques années auparavant. En compagnie d’un esprit bienfaisant, métamorphosée dans une sorte de corpuscule ondoyé et lumineux, et en garçon ensuite, elle avait assisté à l’assassinat d’un ancien tueur dans une clairière des montagnes du Pinde. Une nuit humide. Elle était à ce moment, le cousin de la victime, et parlait une langue bizarre, qu’elle avait ultérieurement identifiée comme l’aroumaine, dialecte du roumain. La présence d’un jeune homme fort, un vrai chef de tribu l’avait fortement marqué. Il a trouvé le juste milieu, en compagnie de ses hommes, à la fois pour punir et mettre des limites à la vengeance. Elle avait déjà relaté ces faits à Fausta, et celle-ci l’avait encouragé à l’époque à écrire. Elle avait rédigé hâtivement quelques lignes, sans aucune envie, mais Fausta avait beaucoup apprécié.

En lui présentant son invitation, Fausta lui avait parlé, d’un ton espiègle, qu’elle allait lui faire rencontrer le diablotin et l’homme rêvé, ce qu’elle avait pris pour une excentricité.

Elle cassa un bout de branche de pin sur le bord de l’allée. Respira un grand coup, afin de profiter de l’air pur, loin de la pollution des courants de la ville, se réjouissant de la tranquillité du lieu. Tout à coup, elle sursauta de joie ; auprès des racines du pin, un hérisson faisait, comme elle, une halte. Elle cueillit quelques brins d’herbes et les déposa près de lui. Recula ensuite, repentie d’avoir troublé les coins secrets de l’univers. La maison de Fausta faisait partie de ces lieux. A part elle, Vizanti et Matilda étaient les seules à y avoir mis les pieds, mais ils évitaient tous d’en parler… Vizanti, dont la politesse irradiait tout autour de lui tels des reflets de neige, distant, était incapable de se livrer à une conversation banale…

La dernière fois, Fausta l’avait expédié rapidement, en invoquant qu’elle devait se rendre quelque part – sans plus d’explications – et la laissa toute seule se débrouiller sur la route déserte. Sa course menait ailleurs, donc elle ne pouvait pas la déposer en ville. D’ailleurs, les apparitions soudaines et les disparitions inattendues de Fausta ne surprenaient plus personne et elle ne cherchait plus à en savoir davantage. Elle avait eu de la chance, le bus était arrivé aussitôt, vers de terre pataud et poussiéreux, se traînant vers la périphérie de la ville qu’on apercevait de loin tel un feu de camp, vivifié par ci par là afin de protéger une horde égarée d’hommes. Cette fois-ci, elle avait préféré une heure matinale, qui pensait-elle, pouvait la mettre à l’abri des caprices de Fausta. Elle n’hésitait pas à abandonner son interlocuteur au moment où il s’y attendait le moins, ou encore faisait son apparition dès qu’on murmurait son nom dans sa tête… Une innocente superstition, reconnu Maria, comme, enfant elle s’accrochait avec toute sa force au peignoir de sa maman, puisque ainsi, rien au monde ne pouvait lui faire mal.

Vizanti, en revanche, n’était pas superstitieux. Il avait pour Fausta un respect intellectuel, contrairement à sa nature rétractile et égoïste. Il l’avait connu en Italie, mais refusait de parler d’elle, lui qui, médisait tout à chacun quant bon lui semblait, qui ridiculisait toute idée non conforme à son esprit, qui exprimait son point de vue avec un criticisme souvent déplacé. Le soir où, dans le salon chargé des meubles d’Ariana, Fausta leur avait parlé de son roman, ce texte contenant simultanément une multitude de romans, Vizanti l’avait suivi respectueusement, sans la contrarier, comme il faisait habituellement avec les autres, mais au contraire, l’avait incité à développer ses idées. Vizanti était un remarquable théoricien de la littérature – malheureusement, pas aussi brillant en conversation qu’en écriture – et la discussion, prit ce soir-là la forme d’une initiation dans les tripes de l’écriture. Vizanti reprenait sa respiration après un ample monologue, et Fausta profita de l’instant, pour intervenir avec arrogance :

– Ne me parle pas de ce roman apathique, géométrique ou polyédrique, ou au diable, comme vous voulez l’appeler ! Il ne transcrit que l’échec de la pensée européenne à surprendre les phénomènes dans leur simultanéité. S’agit-il d’un enchaînement, d’une suite satisfaisante, que le narrateur « étale » dans plusieurs tomes à l’aide de ses divers narrateurs ? Certainement pas. Erreur grossière. Ce que tu plaides, ce n’est qu’un autre visage du réalisme classique. Réviser le concept de causalité devient impératif. Le personnage est en action… tel un élément, une particule de physique quantique, comme aurait dit Predoi, fit malicieusement Fausta. En mécanique quantique, par ailleurs, d’après un simple néophyte comme moi, il n’existe pas d’état pour lequel la coordonnée et le moment ont tous les deux des valeurs bien définies. C’est exactement ce qui se passe dans la prose : pouvons établir précisément le mouvement du personnage dans le champs sémantique du roman, mais le moment (et j’entends par là sa démarche réelle en temps et espace) peut atteindre des valeurs arbitraires aussi importantes qu’on veut, positives ou négatives, donc l’auteur peut jongler sur des registres multiples, infinis. Plus on fixe le personnage dans un événement, plus il devient flou, confus, impossible à pénétrer ; plus on s’en approche, plus il se rend opaque. Et inversement. La nature irréductible des points de vues n’exprime que l’impossibilité de concevoir un point de vues qui rendrait visible la réalité dans son intégralité et d’une façon simultanée. Vois-tu la tentative Joyce. Et l’échec. Et je cherche à écrire ou à lire un texte où chaque personnage jouerait simultanément un rôle différent dans plusieurs « romans », simultanés aussi, et où chaque événement puisse être lu dans différents registres, selon la clé de la lecture.

Vizanti approuva avec méfiance d’un geste de la tête.
– Crois-tu franchement que notre esprit et notre logique peuvent s’aventurer si loin ?
Fausta lança ses perles jusqu’au plafond, comme s’il s’agissait d’objets sans valeur.
– C’est justement ma préoccupation actuelle, une autre langue, autre langage. Plaisir sous une autre forme… Si mes efforts ne menaient qu’à l’échec – dit-elle en se posant sur le bureau de Popa (là où il rédigeait habituellement ses minutieux rapports pour le ministre des affaires étrangères), et en étalant le drapage de sa robe nacrée en soie naturelle – ce serait du moins un noble échec. Je pourrais me tromper, effectivement. Mais quel mal, le papier brûle facilement…
Elle avait évoqué, à cette occasion, avec beaucoup de difficulté, les limites des langages indo-européens, pataugeant sur la question des verbes de perception et leur rôle dans la syntaxe.
Elle était consternée face à cette clarté avec laquelle Fausta avait formulé son propre drame.
– Laissons-la finir, intervint Vizanti avec la satisfaction de celui qui guète le moment où l’agaçant ami finit par trébucher tout seul.
Ariana ne dissimula pas non plus sa satisfaction, pendant que Popa profita du moment pour se retirer avec Dana dans la cuisine.

Elle serra son verre de liqueur entre ses doigts. Le déposa ensuite sur la petite table, du côté de la fenêtre, pour qu’il ne finisse pas en morceaux, et prit ses joues pourpres entre ses mains. Par pudeur, installée dans le fauteuil elle gardait la tête basse, examinait le plancher, comptant les interstices dans le parquet en chaîne couvert un grande partie par un tapis jaune pâle.
– Il ne s’agit quand même pas d’un roman dans lequel un ou plusieurs romanciers font la théorie du roman, dit précipitamment Odette vers Fausta. Honnêtement, j’en ai par-dessus la tête de cette problématique savante.
Vizanti s’arrêta de servir les boissons un moment, hésitant.
– Qu’est-ce qui te gêne en fait ? L’effort engendré par la réflexion ?
– Sûrement, répondit-elle, froissée.
Vizanti l’avait admonestée affectueusement. Mais il voulait en savoir plus.
– Et où se place l’auteur d’un tel texte, dont les romans subsistent simultanément ?
– Il est partout à la fois, sous une ou plusieurs apparences, puisque je vois dans chaque personnage un auteur virtuel. En racontant son histoire, ne l’écrit-il pas lui-même ?
– Tu pousses la limite des choses, se précipita Vizanti.
– J’aime çà, conclu sèchement Fausta en quittant en coup de vent, comme si elle n’avait jamais été là. Et comme d’habitude aussi, en oubliant quelque chose. Cette fois-ci, son écharpe, et Vizanti demanda la permission de la lui restituer, en se rendant chez elle, dans l’appartement qu’elle avait loué non loin de chez eux. Ariana et Odette éclatèrent de rire.
– Tu t’es chauffé, maestro, mais… sans succès, plaisanta Ariana.
Vêtu, comme habituellement, d’un costume tellement élégant qu’il paraissait presque désuet, Vizanti, sur le point de sortir, la main sur la poignée de la porte, extrêmement énervé, lui renvoya une réplique déplacée, mais qui révélait assez bien l’état de tension existant entre eux.
– Est-ce que tu en as, toi, du succès ? Jalouse !

Maria marchait nonchalamment sur l’allée des marronniers, vers le manoir aux environs de Mogosoaia, afin de découvrir le roman de Fausta. Dans le large couloir, le vase posé sur un petit meuble, abritait des chrysanthèmes d’automne rouges comme du sang. Elles dégageaient une odeur fraîche et amère, et Maria s’y dirigea, conquise, comme pour une embrassade. Elle attendait ces fleurs chaque saison avec un pincement au cœur, si pures et veloutées, lui suggérant à chaque rencontre l’image du sang, giclé de son propre corps. Bien que personne ne l’ait accueillie, elle décida d’avancer. Entrebâillant plusieurs portes, comme dans le jeu de cache-cache, elle vit sur un canapé un tas de feuilles rangées soigneusement.

Evidement, elle n’attendait pas un accueil de la part de Fausta, mais ce profond silence dans lequel elle avait pénétré, la déstabilisait. D’autant plus qu’elle venait de laisser, derrière elle, le bourdonnement des abeilles et des bourdons dans l’air pur de cette journée de septembre. Tellement angoissé par ces formes si parfaitement construites, tellement suffisantes à elles-mêmes, que chaque élément de la nature pouvait être considéré comme un objet révélant clairement, sans faille, une présence et une permanence. Elle contourna le canapé vert du salon du rez-de-chaussée, examinant en passant les dizaines de tableaux et photographies en bric-à-brac, aux encadrements modestes ou élégants. La moitié d’un mur était couverte d’une tapisserie précieuse, représentant un coin de Paris au début du siècle. A côté, le buste en sépia d’un homme grassouillet, on aurait dit un frère de l’ami de Fausta, Konstantinos, trop corpulent et vivant pour une image photographique. Un court instant, elle eut l’impression que l’homme du cadre lui fit un sourire, un clin d’œil complice même, laissant glisser vers l’arrière le chapeau à larges bords. Hésitante, Maria se retira vers le canapé vert. Les mains de ce monsieur grassouillet pénétrant le cadre, lâchèrent un objet sur la petite table. Elle entendit : « suis monsieur diablotin », ensuite, rentrant son ventre, et ôtant son chapeau avec un grand sourire, d’un geste respectueux, il reprit sa position initiale.

Sur la petite table ovale couverte d’une dentelle désuète sur laquelle des pétales effeuillés étaient récemment tombés, l’enveloppe ouverte irradia de ce qu’on pouvait appeler la lumière froide de la tentation. A côté, le manuscrit peu volumineux, froufroutait tel un chaton emballé dans du papier, et Maria supposa qu’entre la lettre et les feuilles du manuscrit aux grandes lettres, soignées, s’était établie une relation impossible à ignorer.

– Par quoi vais-je commencer ? Lâcha-t-elle à haute voix.
– Avec la lettre, de toute évidence, lui souffla ému monsieur Constantinescu, qui, appréhendant l’œil justicier invisible, figea aussitôt dans la position consacrée.
La lettre était adressée à Fausta. Elle déchiffra, sur le dos, le nom de Vizanti. La combine avec le diablotin du tableau lui insuffla une exultation absurde.
– Je ne vais pas rejoindre la communauté des censeurs ! fit Maria en se retirant, mais gardant un œil intéressé.
– Laisse tomber, la brusqua Konstantinos, alias Constantinescu, tu m’as assez posé de problèmes. Fichus tous les deux si tu ne m’écoute pas. Inquiet, il regretta ses paroles et demeura pétrifié, après avoir gratté bruyamment son oreille.
La photo, devenue maîtresse de la pièce et témoin fâcheux, gênait Maria et elle décida de lui faire une farce. Elle retira le tableau et le déposa par terre, l’image contre le mur. Emportée par une curiosité débordante, angoissée en même temps à ne pas être surprise par Fausta, elle défit adroitement les feuilles rempliées d’une écriture serrée. Le tableau tressaillit nerveusement. Elle lança quelques petits coussins du canapé sur le portrait encadré, appela à nouveau Fausta, et, faute de réponse, elle se mit à lire.

Passa rapidement sur les banalités du début. Ce n’était pas la première fois, qu’en lisant ses livres, elle redécouvrit que Vizanti savait jeter des sorts. Pouvait-on alors considérer comme une indélicatesse le fait de se laisser emporter par ses discours, ses idées ?

« Je t’avoue – avait-il assuré à Fausta – que la ville qui a tourmenté le monde intellectuel en Europe avec son nouveau style, sec, anglo-saxon, pragmatique au point d’en revendiquer sa métaphysique, n’est pas très loin de ce qu’on connaît, nous – il s’agit de la transparence de l’air, les couchers de soleil synesthésies, riches en suggestions épiques, chromatiques, musicales même, à l’état de dégradation de l’automne qui nourrit la vie de notre printemps. L’air a un goût différent, en revanche, et les couleurs me semblent beaucoup trop lourdes, la contemplation m’inflige des douleurs dans les yeux, par exemple, le vert d’un arbre ou les nuages sur le ciel. L’humidité rend les surfaces fraîches. L’état éternel d’après la pluie…
… Je me demande toujours comment j’ai pu arriver là… aussi étonné que Surugiu, qui avait fait des investigations minutieuses, concernant l’invitation tombée du ciel, le passeport obtenu miraculeusement, le visa pour les Etats-Unis. Suis complètement désorienté, et je crois que tu es pour quelque chose dans cette affaire, mais j’ignore la raison et la procédure… Toute ma vie, j’avais été consigné sur la « liste noire », dans le sens où même un passeport pour la Bulgarie, pour visiter le Quadrilatère m’était interdit, impossible à obtenir, et là, tout à coup, ce cadeau miraculeux… Et je me suis battu pour pouvoir me rendre au nord de la Grèce, voir Salonique, et les Montagnes du Pinde, sans succès…

… Une extraordinaire tension domine le monde d’ici… Le pouls de la vie est tumultueux, enivrant, chaque instant est un risque ou une tentation… la force de vivre de certains peut stopper l’existence des autres, fit un ami d’un humour amère… partout, un gigantesque fleuve d’énergie humaine pure envahit les structures de la métropole, en les excitant, les guidant vers du nouveau. Stimulé à mon tour, j’ai découvert en moi une énorme énergie, ignorée… somnolente… A New York. Dans cette ville, je suis devenu fou. Je rédige, je cours, je pense avec une fébrilité insoupçonnée. Surtout l’essaie, puisque l’Amérique est un essai par elle-même …

En général – continua Vizanti sa lettre, que Maria lisait comme si elle en était le destinataire officiel – l’assemblage d’une vérité sur nous-mêmes est également impossible, hasardée ou troublée autant que l’articulation des voyelles par les muets. J’ai assisté autrefois au supplice des enfants peinant à prononcer des voyelles, et l’effort de ces « anges muets » me revient à l’esprit d’une façon surprenante. Il est fort probable que de ma tentative ici de te parler de moi, ne résonne en toi qu’en termes d’impuissance, de faiblesse. Mais je compte sur ta capacité de rétablir, par intuition, le plausible, le cohérent, l’unité, cette force ou grâce divine à laquelle je me suis souvent heurté autour de toi, avec la violence des choses qui me sont interdites. Je peux paraître prétentieux, comme ma personne d’ailleurs, mais cela justifie, pour moi, sinon un mode d’existence, du moins la ténacité d’être toujours à sa recherche, de le provoquer afin de se laisser harponné dans une destinée.

J’ai essayé plusieurs projets de me construire à l’aide des livres. Tu m’as reproché « mon intelligence néolithique », qui me pousse à abandonner les chantiers ouverts, des voies à peine formulées. Ne serait-ce pas ici ma chance de survivre librement dans les entrailles d’une intelligence qui secrète si aisément des systèmes, des théories, « des bunkers esthétiques » ? Périodiquement, je prends du recul sur moi-même. Dans ce hiatus, je retrouve la force de continuer. L’automne peut être un tel espace mental, fertilisé par l’attente d’un nouveau projet, au moment où le sentiment du « temps pur » me traverse…
… Je commence à te mythifier, plus tu es abstraite, plus tu sembles immatérielle. Quelquefois, dans ma mémoire, ton visage s’est fondu dans celui de Maria – une incarnation « terrestre » de ton esprit ? Ta corporalité ? Il se manifeste ici une sotériologie à l’intérieur de laquelle je gravite et sur laquelle je me laisse porter sans m’opposer, par plaisir et curiosité. Mais qui êtes vous et qui est le plus proche de moi ? Une personnalité troublante qui m’échappe (et ce n’est pas par flatterie, mais pour être le plus prosaïque possible) ou une mixture d’images qui cheminent vers l’énonciation d’un nouveau sens ? Puisque cela me semble une bonne définition de Maria : une forme banale que tu as décidé, et j’ignore la raison, de guider vers la conscience de soi-même, comme pour la délivrer de l’informe. Dans ce sens-là, j’avoue être jaloux d’elle. Pourquoi donc, je n’ai pas eu la chance d’être l’Elu, et de trouver maintenant, naturellement, la voie de la vérité ? Etre disciple t’épargne des années gaspillées et des tâtonnements tragiques. Je n’ai jamais joui de quelqu’un, puisque, faute de trouver un initié, j’ai du faire le service, m’initier tout seul…

Maria parcourait fébrilement les lignes serrées.
Je pense également, en parallèle avec l’essai sur le roman, à une nouvelle dont le sujet surgit dans mon esprit de l’actualisation spontanée (dans mon subconscient, ulcéré des remords complexes) d’une histoire ancestrale. Il s’agit du récit d’un acte justicier, au sein d’une petite et isolée communauté des bergers aroumains ou Valaques des Montagnes des Pinde, à la fin du dernier siècle, vu du côté de celui qui prend sa vengeance d’un ancien crime. En écrivant, je me suis identifié à la voix et à la personnalité de ce dernier personnage, Nicolae Samarandu de Livezi, mélange de culture balkanique et esprit tribal. Je suis moi-même valaque du côté de mon père et l’histoire m’a été racontée dans mon enfance, par l’oncle Hristu Papadumitru, un de mes oncles, qui a vécu et organisé dans les années ‘20 la transmutation des valaques des Montagnes Pinde dans le pays, la Roumanie, en fait, Cadrilater, puisqu’ils y ont été colonisés…

Tu étais l’incarnation naturelle, je peux dire, d’un Guide, tandis qu’elle, je l’ai identifiée d’une façon plutôt épique, finalement, portant les traits d’un homme, le cousin du tué. Pendant ce temps, l’enfant Nicolae assiste à ce crime, en tant que seul témoin, et par-dessus toute ration, il se sent lié d’affection pour le bourreau. D’un autre point de vue, que je ne partage pas, tout semble mis en scène par le Guide, elle-même cédant à la tentation de faire accomplir à l’enfant et au bourreau leurs destins, liés d’une affection étrange, dont j’ignore les racines et les fruits… Une sorte de flux qui les traverse, et qui ne s’accomplit pas à travers eux, mais par des hypostases qu’ils annoncent seulement comme simples formes intermédiaires… Suis probablement influencé par ton roman, où tu allouais le rôle principal à un narrateur appelé parfois « celui qui transforme et qui guide »… De toute façon, le besoin de transmission et métamorphose d’un ledit humain, heurte le spectre de la fatalité et de la finalité… existe-t-il une issue à cette « chute » dans une courbure indéfinie à laquelle tu t’intéressais… ? »

Il y avait encore quelques lignes dans cette lettre, mais Maria n’avait plus envie de continuer. Fausta ne s’était toujours pas montrée.

A travers les rideaux en dentelle, on devinait les couronnes des peupliers et le frémissement des petites feuilles sur la toile de fond bleu brisée par deux nuages blancs. Elle vivait la position d’un acteur qui n’apprend que très tard, après une cinquantaine de représentations, qu’il a un rôle important dans la pièce qui se joue, où encore la situation d’un personnage secondaire qui reçoit un prix pour le meilleur seconde rôle… Mais pour interpréter, remarqua Maria, il faut connaître l’intégralité de la pièce… Le rêve qu’elle avait raconté à Fausta, dans les errances épiques de Vizanti, s’émerveilla Maria, voilà une clé qui m’incite à ouvrir une cassette qui ne m’avait jamais tentée auparavant.

A travers les fenêtres entrouvertes, les vagues des saisons s’écoulaient sans cesse. La lettre avait disparu, comme avalée par le manuscrit bruissant sur le canapé. Essoufflée, très bouleversée, elle attrapa la pile de feuilles et rangea tout dans le sac en plastique. Elle renonça à attendre Fausta. Couru vers la sortie les yeux baissés, afin de ne rien croiser sur son chemin – un serpent, un crâne ricanant, un monstre qui arrache des cœurs, une apparence métallique crachant des flammes par les yeux, ou qui sait… – et bientôt, elle laissa loin derrière elle les allées du jardin. Surtout, elle se forçait à ne pas regarder aux alentours, par crainte de ne pas découvrir le château en train de fondre, ou, encore plus grave, l’absence depuis toujours de château !

Elle traversa la ville dans le bus vide du début de soirée. Le temps s’écoulait déjà selon des lois différentes.

Dans les entrées des immeubles grisâtres, tous pareils, les enfants gambadaient tels des agneaux égarés entre des murs de béton, agneaux qui ne connaissaient les près qu’à travers les contes de fées… Devant sa tasse de thé, elle se rappela du sac qu’elle portait. Sortit le paquet, et, à sa grande surprise, elle découvrit à la place des feuilles esseulées, un gros livre à couvertures anciennes, gravé avec des miniatures ecclésiastiques. Le texte était calligraphié dans un style fleuri et bouclé, d’un esthétisme désuet. Cela l’amusait, que Fausta puisse recourir à ce genre de choses.

Plongée dans les lois du « temps pur », elle n’y prêtait plus attention. Elle commença à penser en doublet, en dialogue avec une autre personne de son être, au fur et à mesure que le texte se laissait parcourir, tel un partenaire imprévisible saturé du mystère de la vie. Elle voulait souvent revenir sur des paragraphes, mais mystérieusement, les phrases n’étaient plus les mêmes. Avançant dans la lecture, le texte changeait sans cesse, affichant le pro théisme dans sa plus concrète forme. Proteus cupidus…

Elle devait, inévitablement, prendre des notes, résumer, afin d’arriver à mettre bout à bout les significations. Sinon, elle allait patauger, sans espoir de voir la fin. L’avancement était laborieux, tout simplement borgésien, seulement ici, l’idée fantastique se concrétisait dans un style de l’imitation, imitation si transparente, qu’elle trouva à la fois pénible et sublime. Il lui semblait indispensable de rédiger un texte à son tour avec les éléments qu’elle avait déjà, afin de pouvoir continuer la lecture. Dans ce sable mouvant de l’histoire, elle chercha un point d’appui. Des voix se levèrent dans un cœur, déroutantes, telles un vacarme informe : plusieurs personnages relataient simultanément des échos divers sur des faits semblables et différents à la fois, bien harmonisés pourtant comme les fleurs les plus diverses, greffées sur la même tige. Afin de saisir le motif principal, elle ressenti le besoin de choisir la partition « d’un instrument » qui la guiderait du début à la fin de cette symphonie. L’important, pensa Maria amusée par la situation, c’était d’éviter le tambour, les cymbales ou la trompette (qu’est-ce que la cinquième symphonie de Beethoven donnerait en écoutant la partition du fagot ?) et s’arrêta sur la voix de l’enfant Nicolae, décelant quelque chose de la tonalité de son propre être.

Elle était portée, paradoxalement, par les suggestions de la lettre de Vizanti. Elle suivait avec docilité un code des métamorphoses, qu’on aurait pensé établi de commun accord. Et puisqu’en en tant que narrateur elle y jouait l’enfant élu pour initiation, Fausta ne pouvait être que l’étrange Guide, dont il était question déjà dans l’histoire de la métamorphose de Fausta en homme, et sa nuit d’amour avec Sultane Nurten, pendant que Vizanti, curieusement, personnifiait Nicolae Saramandu lui-même, et c’était le point de départ de la bâtisse du roman ou de l’histoire… Et Maria se surpris en train de méditer sur les affinités ou les ponts qui se liaient entre le lecteur, l’auteur, les perspectives de la narration et le personnage choisi d’apporter des couleurs grâce à sa sensibilité ou son esprit au fascicule d’événements et de relations humaines…

Malgré tout, autant elle que Vizanti semblaient être devant Fausta des infirmes… ils n’étaient capables de s’emparer du monde qu’à travers un unique personnage… où une voix préférée, au plus des voix alternées maladroitement, telles des perles sur un collier… En revanche, Fausta était parvenue à faire ce qui paraissait impossible : une magique simultanéité des voix, des perspectives, que Maria ne pouvait pas saisir, ne pouvait pas capter dans son intégralité… il lui manquait « l’organe », s’attrista-t-elle, qui pouvait l’assister pour dépasser les sens contextuels immédiats, afin de s’enivrer avec ce supra sens, cette bouée textuelle engendrée par des superpositions… des déclamations, des perspectives simultanées… Elle était en définitive aussi infirme que l’oreille humaine, qui ne percevait qu’une bande limitée des vibrations… et que l’œil humain, prisonnier d’une fine tranche du spectre de la lumière.

A qui donc s’adresse le roman de Fausta ? Et Fausta, comment a-t-elle pu le concevoir ? C’était absurde, se fit Maria en secouant son corps comme si elle fut conviée à enfiler la peau retirée sur un quelconque animal, quelque chose de profondément inhumain, et, l’invitation de Fausta à le lire pouvait être interprétée comme le défi jeté par un gant diabolique afin de découvrir ses propres limites. Que m’apporte de plus le fait de les connaître ? Suivi fébrilement Maria le fil de ses pensées, j’ai déjà tellement de limites, à quoi bon en ajouter d’autres ? « Elles t’aideront probablement à évaluer ce que tu peux faire véritablement », semblait-elle entendre la voix dédoublée, la voix qui lui servait à réfléchir en doublet depuis quelque temps… « Les échecs sont fertiles, et la lutte contre Fausta, pour pénétrer ce monstre épique sans début, ni fin, dont tu l’as dépouillé, pourrait te conduire, éventuellement, vers une victoire »… Ainsi, se laissa Maria emporté, plutôt convaincue, je pourrais en détacher un petit morceau de ce qu’elle considère, fuyant, inacceptable pour moi.

Le petit matin déjà. Elle rangea un peu et fatiguée, s’endormit. Vers midi, elle était décidée à continuer. C’était une lutte contre elle et Fausta, contre Vizanti, contre son ego prématuré et hésitant, rassuré uniquement par un certain ordre. Le soir, elle descendit s’acheter quelque chose à manger. A son retour, la femme qui la logeait lui apprit que son amie venait de passer, et qu’elle avait emporté avec elle le tas de papier qui traînait sur la table.

Examinant attentivement sa table de travail, elle retrouva ses pages, en désordre, avec des commentaires de Fausta sur les bords, signes d’interrogations, des lignes soulignées, et des ratures au crayon rouge.

– Comment ose-t-elle ? fit Maria agacée par le brouillon devant elle.
– Et toi, comment tu as osé ? entendit-elle clairement la voix chantée de Fausta, modulant bien les voyelles, sortant de la liasse de papiers. Garde ta version plate et ridicule.
– Ca alors, dit Maria irritée. Et commença à relire, rédigeant à nouveau, tressant un texte cohérent à partir des notations et commentaires disparates, soucieuse de suivre la voix narrative qu’elle avait choisie. Mais elle simplifiait inopportunément. Vers la fin, son texte ressemblait à une photo noir et blanc, ayant la prétention de figurer un espace multicolore à plusieurs dimensions. Elle ne comprenait pas l’ambiguïté de Fausta. Elle était à chaque fois bouleversée par ses brusques passages de la générosité et de l’amitié à la méchanceté et au sarcasme. Elle n’en revenait pas, elle était accablée pendant quelques jours, comme si une partie de son cerveau était soumise au pressoir.

Une fois, Fausta l’avait priée, obligée pour ainsi dire à l’accompagner au théâtre, et elle l’a attendue pendant deux heures dans le hall d’entrée. Fausta avait entre temps changé d’avis, et capricieuse, elle ne voulut plus revoir ce Molière qui, parait-il, était mieux joué qu’en Italie.

S’étant encore une fois heurtée à l’arrogance hébétée de Fausta, elle lui avait reproché ses comportements capricieux, son manque de respect et de générosité, d’un minimum de générosité.

– Je vois la question de la générosité dans un sens beaucoup plus large, lui répliqua Fausta, faisant allusion, de toute évidence à tout ce qu’elle a pu recevoir à travers leur amitié. Mais je n’ai franchement rien donné, se demanda-t-elle à ce moment, et révisant les faits, elle décida qu’elle en avait fait assez, dans la mesure de sa condition et de ses forces : l’avait familiarisé avec la souplesse et les subtilités de la langue roumaine pendant des centaines d’heures de méthodique et consciente initiation, lui avait donné des cours de littérature roumaine, lui avait lu et commenté des dizaines d’auteurs, pendant de longues soirées où Konstantinos veillait sur elles loyalement ; elle avait corrigé et annoté pour elle des centaines de pages de traduction en roumain et avait même supervisé ses transpositions du roumain en italien (qu’en fait, Vizanti était sensé faire, remarqua Maria, un peu jalouse de l’attention prêtée au professeur d’esthétique, et de son traitement préférentiel) ; avec un soin singulier – depuis la dactylographie à la correction, la publication et la distribution – elle s’est occupée de ce monstrueux volume de lyrique italien, depuis Dante jusqu’à nos jours ; elle avait fait toutes sortes de confrontations, de comparaisons, avait suivi sur des atlas linguistiques des termes pour lesquels Fausta voulait connaître la circulation régionale, dialectale depuis le seizième siècle, et, pour s’en sortir, elle avait préparé, consciencieusement, des fiches de psautiers, évangéliaires, chroniques de cours, calendriers. Elle ne pouvait pas s’en plaindre. Ce travail lui avait révélé une langue roumaine fascinante.
– Donc, avait continué Fausta, la générosité a un autre sens pour moi… être généreux dans la nature, c’est ne pas exister. Absolument tout, de la matière vivante la plus complexe au dernier brin d’herbe, vit selon une formule dont l’homme ne peut se soustraire et j’appelle par là l’égoïsme généreux… altruiste, tout à fait autre chose… Cela implique d’abord, son propre ego, le bien-être personnel, inconcevable autrement, ensuite vient la deuxième impulsion : s’avérer si remarquable, si formidable, à faire germer le respect et la considération, l’envie de collaboration de la part des semblables. Et, en fin de compte, pourquoi pas, semer l’amour même.

– Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? Qu’elle ne se sentait pas aimée par Maria ? Ou était-elle en train d’énoncer, au contraire, une déception plus générale ? Dieu seul le sait, puisque Fausta préférait abandonner la discussion quant bon lui semblait, elle renonçait, ennuyée, d’argumenter ses affirmations de plus en plus cryptiques. On aurait dit qu’elle était devant des sous-développés mentaux… sa façon finalement, de traiter tout le monde… les mystères, les caprices, s’étonna Maria contrariée. A quoi pouvait-elle bien penser ? Qu’est-ce qu’elle ressentait ? Qu’est-ce qu’elle manigançait ?

Et Maria recommença à lire, confrontant des écrits aux notations de Fausta. Elle bouilla d’un énervement qui fondit, petit à petit, dans un soulagement grognon et amusant :

« Quel bonheur de me réveiller le matin dans le cocon des plaids tissées par ma mère – débuta le texte rédigé par Maria d’après le roman de Fausta. Pourquoi déjà ma mère m’avait grondé hier soir ? Ah, je me rappelle. J’avais ouvert en cachette un des ballots préparés pour le départ, et elle m’avait surpris à nouveau la main dans le tonneau de fromage. J’aime uniquement le fromage sortant tout juste du tonneau, sinon, il n’a pas autant de goût. Les grands frères doivent faire semblant de dormir, seulement les lits de fortune des parents, sur le plancher, étaient vides.

Ils ont tous quittés plus tôt cette année, à peine la première brume tombée. Ils craignent leurs ombres. Chacun voit l’autre vendu aux grecs, aux nationalistes, aux comitadjis, aux turcs… la pagaille. « Les montagnes ne sont plus nos alliées», vous avez dit ça papa, hier ; mais quoi, elles ne se sont pas vendues, elles aussi ! Pourquoi autant de secrets et chuchotements parmi les adultes ! Mais je n’ai peur de rien, malgré mon âge, quatorze selon ma mère, et quinze d’après mon père, calcul approximatif, puisque personne ici ne se soucie de l’âge exact, il n’y a point de registres, chacun d’après son apparence. Je sais tirer avec un fusil et un pistolet, je ne me sépare pas du kandjar de mon grand-père… je pourrais affronter à moi tout seul une bande de brigands. Mon père est prêtre, comme tous mes grands-pères. Je rêvais être commandant de régiment. Mais, par malheur, ils veulent me faire poursuivre les études.

Depuis la terrasse, élevée sur des blocs de pierres badigeonnés au lait de chaux, les cimes des montagnes dépouillés de leurs près par nos moutons, ressemblaient à des ours hibernant la tête appuyée sur les pattes avant. L’herbe succulente des Pinde scintille sous la rosée. Mon père est parti avant nous, pour préparer le campement de nuit. Plus tard, la caravane des charrettes et le troupeau suivront. J’ai du mal à quitter les lieux sans cesse. J’ai à peine le temps de me faire avec la maison, qu’on boucle tout à nouveau. Les mois maudits sont mars et septembre : et puis, la bourbe, la neige, jours et nuits dans le froid, dans la montée ou la descente.

Ma mère court tout le temps, criant d’ici là. Toutes ces corvées l’ont fait oubliée la parole paisible, douce. Je n’ai pas de souvenir d’elle, penchée sur un ses sept enfants, en nous berçant ou nous mettant au lit avec douceur. Heureusement qu’il y avait nos grandes sœurs. Le nouveau guide, déniché par papa, malgré les protestations de ma mère, me salue de la tête. L’homme est tellement étrange en jugeant l’allure des habits, qu’il semble désœuvré, ou pire encore, sans foi… Je me demande si ma mère va monter à cheval ou elle va voyager dans la charrette… Ma grand-mère lui a dit de laisser de côté la stupide fierté, mais je doute qu’elle obéira, elle n’arrête pas de raconter qu’elle a accouché sept fois déjà, descendant du cheval… Et je ne vois pas comment ils pourraient l’empêcher à le faire une huitième fois…

J’ai mouillé les bottes neuves apportées de Bitolia, dans l’herbe du verger. Maman me gronde, mais je fais semblant de ne pas entendre. Je quitte avec regret le platane semé par mon grand-père. Il l’avait ramené d’un voyage où il était à la recherche d’endroits propices pour l’hiver, en Thrace. On disait qu’il était le dernier prince valaque reconnu par les peuples alentour… les nôtres l’appelaient amurelu et vâsilie, d’après le royal Basileus… Mon père ne prête plus beaucoup d’attention à cette histoire… mon grand-père me l’avait raconté une fois, cloué au lit par la douleur, avec la remarque que, même si je n’étais pas l’aîné, je méritais le titre de prince… puisque j’étais le plus rusé et courageux parmi mes frères… il devait se prendre pour Jacob et moi, Joseph…

Selon mon grand-père, nous, comme d’autres habitants de notre village, avons les origines dans les villes de Moscopole et Gramoste… à Moscopole vivaient à l’époque les réfugiés de Constantinople après la conquête turque… Ils étaient tellement riches, que même les domestiques portaient à leur balai et leurs pantoufles une pièce d’or… ils faisaient commerce avec les villes de thraces, des francs et des allemands, des anglais, et bien sur, des italiens… Ils ont même prêté de l’argent au Sultan, à condition de respecter leur liberté… les turcs déferraient leurs chevaux à l’entrée de la ville, afin de ne pas apporter de la terre étrangère et soumise. Jaloux, les albanais les ont anéantis.

Pendant l’été, je me cache ici, sous le platane, dans un nid en branches. J’ai lu en grec les Evangiles, les vies des saints, La vie d’Arghir et de la belle Hélène, celle d’Alexandre le Grand, l’Odyssée et l’Iliade, et d’autres mythologie encore. Elles me tiennent tellement à cœur, que je les connais par cœur. Je les rumine telle l’herbe par les moutons.

Comme la plupart des vieux du village, mon grand-père a été un homme dur, capricieux, un gâté. Au lieu de s’occuper de nous, ma mère devait être à son service. C’est peut-être la raison pour laquelle mes frères ne rêvent que de vieillir au plus vite. J’étais soulagée en apprenant son décès, même s’il savait merveilleusement raconter des histoires. La plus surprenante était celle où ils ont donné le change au sultan : il y a longtemps, les nôtres sont allés à Constantinople se mettre sous la protection de la sultane, en échange d’un tribut, bien entendu… on dit qu’ils sont parvenus grâce à un charretier pas comme les autres, qui s’était sauvé ensuite, sans réclamer aucune récompense. Il y avait aussi les histoires des filles enlevées pour le service des pachas. A ce moment ils ont décidé de les marquer, telles des moutons, une croix sur le front, faite à l’aide d’aiguilles et de peinture. Elena aussi porte sa croix sur le front, elle est ma fiancée et je ne devais pas en parler en mal, mais je doute qu’un turc penserait à la kidnapper, car trop maigre !

J’ai le cœur serré d’avoir laissé le platane.
Le soleil transperce les collines. Les charrettes paraissent plus chargées que toléré. Ma mère crie. Elle rudoie toute personne qu’on croise. Nous sommes en retard. On pourrait plus rattraper les autres. Le guide prétend avec effronterie que ses ânes et ses chevaux se sont égarés dans la forêt. Chez l’oncle Hristu Fumi il y a davantage d’ordre. C’est le seul qui me traite d’égal à égal, même s’il a une dizaine d’années de plus que moi. A chaque fois que je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser que dans sa force réside un soupçon d’impuissance et de lâcheté. Peut-être à cause de cette histoire. Je le vois tel un condamné à qui on a remit à plus tard la pénitence. Comme les autres, d’ailleurs. Mon grand-père dit qu’une fois les mains souillées par le sang, un jour de fête, en assassinant un innocent, on ne peut pas en échapper, on doit payer, un jour ou l’autre. Et je guète avec intérêt le jour du châtiment. Je le suis partout, malgré les protestations de maman. Les grands-pères étaient frères, et les grand-mères cousines au deuxième degré. Nous sommes apparentés, comme tous les autres, plusieurs fois. Elena également est ma cousine lointaine. Mon grand-père me rappelait souvent, que la perpétuité de la communauté est un devoir inestimable.

Souvent, en cherchant à savoir pourquoi on ne parlait pas qu’une langue, le grec, le turc ou le bulgare, on me parlait encore d’un pays au nord du Danube, où tout le monde parlait notre langue. Et j’étais avide d’en savoir davantage sur ce pays, au nord du Danube… mais lui n’en savait pas plus, le grand-père uniquement y avait mis les pieds. Une fois, quand les comitadjis ont assassiné nos cousins, j’ai proposé au grand-père de rejoindre notre pays du nord. Surpris, il m’avait répondu : « Ca serait une erreur, nous n’y seront pas heureux ! » Mais j’étais persuadé du contraire. Et il continua irascible : « Moise et le Rédempteur seuls pouvaient mener leur troupeaux vers des terres promises, et pas un morveux stupide comme toi ! Pourrions-nous quitter nos terres ? Le pays est celui où l’on vit ! C’est ici notre pays ! Agissant au gré des grecs, nous nous rendrions responsables vis-à-vis de notre Pays ! On perdra nos terres ! Et nous en avons perdu déjà assez, ne soyez pas stupides ! »

Il avait lancé après moi sa cane incrustée d’argent, comme s’il avait voulu m’estropier. Il décéda peu de temps après et je n’ai plus jamais reparlé du Pays avec personne.

Le guide me prend amicalement par la main. Il voulait savoir mon âge, si je savais lire et quelle genre de lecture. Les moutons, les charrettes, les chevaux et les ânes s’entassent dans la clôture. En guise de réponse, je lui fais savoir ce qui me passait par la tête à ce moment : Thucydide. Le guide semble enchanté. Ma mère m’appelle, mais j’ai du mal à quitter les paroles et le sourire du guide, semblable au ricanement d’un lynx, pendant que ses yeux dévoilent le rire d’une femme… d’une bonté distante, bien intentionnée. Il m’avoue, amusé qu’il sera mon guide.

– Notre guide à tous, je réponds aussitôt.
– Je ne suis pas là pour guider les hordes, fiston, j’accompagne certaines personnes, habituellement. Regrettes-tu d’être un de mes élus ?
– Est-ce que je le mérite ? fis-je avec fausse modestie.
Les chevaux et les ânes du guide se précipitent devant les portes, les uns plus beaux que les autres.
– Dans le monde où nous vivons, il y a-t-il vraiment relation directe entre mérite et récompense ? fit mon guide d’une voix douce et un clin d’œil.
Je me mets à tourner dans la cour, comme si j’avais oublié quelque chose d’important. Ma tête est envahie de contes avec des diables et des hermaphrodites.
– Ne t’éloigne pas, reste à mes côtés, fit ma mère en chuchotant, d’une voix décidée. Soit vigilant, il se peut qu’un turc rode aux alentours pour kidnapper de jeunes garçons.
Je commence à charger les ânes. Le guide bricole un piton. Je crains pour Hristu. Aujourd’hui, j’avais le cœur serré à chaque fois que je le croisais. Ma mère exige le déchargement. Elle gronde le Guide. Nous avons trop tardé. Hristu donne raison à ma mère. Le guide le traite de lâche. Hristu s’empare de son couteau. Le guide s’amuse follement. Pourquoi mon père a-t-il du partir ?

J’arrive à calmer ma mère, tout en prenant partie pour le guide. Mes paroles pèsent lourdement ; j’en discerne la voix du grand-père. Ma mère reste silencieuse, mais je suis persuadé qu’elle aussi l’avait remarqué. Son visage s’illumine, et calmement, elle rejoint son cheval attelé de la plus confortable selle.
Le ciel se couvre. Bientôt la pluie. Nous avons intérêt à nous dépêcher, avant que le chemin embourbé ne rende notre descente pénible. Je ne redoute pas les comitadjis ; puisque mon père est du côté des nationalistes (à ceux qui souhaitent l’indépendance nationale et qui luttent tantôt contre les grecs, tantôt contre les turcs), en revanche il faut se méfier des grecs, qui ont leurs partisans grecs parmi les villageois, ceux qu’on appelle « grecomans ». Ils s’entretuent. Et après chaque boucherie, les morts vont dans le même cimetière. L’amnistie accordée par le Sultan n’avait pas arrangé les choses. Maintenant ils ne se vengent plus en plein jour, mais par derrière. Hristu Fumi est nationaliste, également ; il avait assassiné le frère cadet de Nicolae Saramandu, tête de clan des grecomans, de ceux qui mettent leurs enfants à l’école grecque. J’ignore comment Hristu a pu s’éloigner du groupe, et comment les chevaux du Guide ont pu s’égarer…

Au moment où nous quittions le plateau pour entrer dans la forêt, la pluie redouble d’intensité. Les fardeaux de laines vont s’imprégner d’eau. Nous prenons le petit chemin qui mène de Livadia, via Popova et Uranda vers Cova. Les chevaux craignent les tonnerres, et les sapins, les chênes et les pins sont devenus presque violacés. Un vent frais apporté par les nuages véloces pétrifie mon cœur. Recroquevillée par le froid, ma mère demeure silencieuse. Hristu cavale, sa femme est allongée dans la charrette, à côté d’une fillette et d’un vieillard. Il plane une obscurité irréelle. Indisposé, Hristu prend la tête. Il s’éloigne et revient au gallot aussitôt. A la vitesse foudroyante on reconnaît un ancien haïdouk. Il flaire. A quoi peut-il penser en ce moment le Guide ? Il me surprend, en le guettant. Il attrape les rênes de mon cheval et m’oblige ainsi à cavaler à ses côtés. J’ai toujours ma main sur le couteau. Les grands frères bavardent à l’arrière du convoi, et les petits frères sommeillent sous la pluie, tels des champignons noirs. La noire pensée me traverse l’esprit, qu’on pourrait tous mourir, décimés, et que papa assisterait à l’entrée d’un convoi de cadavres dans Calinita village.

– La mariée a-t-elle des soucis ? Plaisanta le Guide, tu n’es pas encore assez mûr pour en avoir sur le cœur.
– Les malheurs ne frappent pas seulement les grands pêcheurs, répondis-je agacé, l’arrière grand-père avait été quelqu’un de droit et d’honnête, et il est mort innocent, assassiné.
– En se fiant à ses paroles, et qu’en plus les morts sont tous des braves…
Ma colère monte. Quel effronté !
– Mais tu ne connais pas mon grand-père et c’est la deuxième fois de la journée que tu nous abuses. Les chevaux d’abord…

Il prend mon bras. Avec un large sourire, il me confirme qu’il les avait bien connus tous les deux. Il se moque de moi, de toute évidence, il veut s’en amuser en peu, et il n’a qu’une quarantaine d’années. Il me scrute tantôt avec les yeux de mon père, tantôt avec ceux de ma mère. Je dois être malade. Son visage change continuellement de traits, je suis pris de vertige.

– Tu es en pleine forme, fiston, m’encourage le Guide, bois à ta soif dans cette carafe.
J’aurais aimé m’en passer. J’admire les dessins incisés, et j’imagine sur le côté arrondi un visage de femme les cheveux dans le vent (une sorte de nymphe colorée sortie droit des livres du grand-père), les pierres précieuses, rouges, bleues et blanches. Une bouée chaude sort de son cou fin. Serait-elle en or ? Ca me brûle. J’allais la lâcher, mais le Guide la sauve et l’apporte à ma bouche. J’ingurgite quelques gorgées d’un lait épais, comme celui de brebis, et j’y reconnais le goût du miel et de la grenade, et un léger parfum de lavande. J’avale goulûment, comme si j’étais le seul méritant à en profiter. Le Guide ne s’y oppose pas.
– Tu es plutôt généreux.
– Elle avait appartenue à la Sultane, égrena-t-il ses souvenirs, c’est elle qui me l’avait offerte. Cette boisson, que tu apprécies, il y en a en abondance. La gourde arrive de Zarathoustra, qui l’avait obtenue de Hermès… on dit même qu’elle avait servie à Pythagore également… Connais-tu ce monde-là ?

Il s’agit, certainement, des païens. Mon père et ma mère m’ont appris à croire à la parole de notre seigneur, Jésus Christ. Je récite trois fois dans ma tête « Notre père », et je fais trois fois le signe de croix avec ma langue, afin de chasser les diables. Dans les gorges, nous passons à l’alignement des chevaux. Je ne ressens ni le froid ni la peur. Je lâche le poignard de la main. Le fait même que cet homme répond à mes pensées, sans les avoir formulées, ne m’effraie guère.
– Lorsque la vérité ne peut s’exprimer par des mots, continua-t-il, l’homme recevra ce signe qui le mènera au fond des choses.
J’ai la certitude qu’il a réponse à tout, et qu’il connaît même notre destinée, à nous, les déchirés, les sans patrie.
Il reprend :
– On ne peut pas nier notre propre ressenti. Dans la plupart des cas, la vérité est un état subjectif qui naît du paroxysme de notre bien-être ou de notre malheur. En étudiant, tu pourrais devenir grand savant. En mettant la force qui se déploie en toi au service des autres, tu goûteras l’amertume qui suit après l’accomplissement des grands projets. Un sage disait que le plus pesant des châtiments était celui de l’aboutissement absolu d’un fort désir. Tu es arrivé à un carrefour dans ton existence. Et tu choisiras ton chemin, seul. Mais en agissant selon tes sentiments, tu ne pourras jamais devenir un érudit et un sage. Et un jour tu regretteras tes actions. Tu sèmeras la confusion au sein de ton peuple et, en coupant ses racines, tu le condamneras à les rechercher. Vous vivrez sous le signe du provisoire et de l’inconstance. Ceux qui quitteront cette contrée pour le chimérique Pays du Nord, du Nord du Danube, ne rêveront que du retour, et ceux qui demeureront, maudiront l’instant où ils ont pris cette décision… Cette terre, sous tes pieds de ton cheval deviendra en tout les cas, étrangère, à jamais. L’unique chance pour vous serait d’y rester ensemble, unis, et endurer. Endurer sans jamais se plaindre, tout endurer.

– Pourquoi endurer ? Est-ce possible ? Franchement ! J’ai l’impression d’entendre parler mon grand-père. Et à ce moment, mon Dieu, il s’adresse à moi avec sa voix !

Des nuages menaçants. Et puis ce froid. Cette toux. Nous chevauchons l’un à côté de l’autre. Les bottes du Guide ont des éperons en argent. Il doit être riche. Les fusils présentent des dessins dorés. Et la chaîne autour du cou serait-elle en or ?

– Pour être honnête, je ne te vois pas endurer, fit-il en m’examinant avec tristesse. Tu es sous l’emprise d’un état d’instabilité, d’inconstance, que personne ne pourrait guère étouffer. Et une honnêteté malchanceuse. Etre droit, cher enfant, c’est ne pas se faire avoir, être à l’encontre du mal afin de l’anéantir. Ne te disperse pas ! me fait-il signe du doigt. Il te faudrait plus de modération, plus de bonté, un peu de ruse, quelques sous dans la poche et de la persuasion. Faute de quoi tu te battras les flancs avec désespoir, et tu passeras par des épreuves des plus malheureuses. Mais ne crains pas pour ta vie ! Tu vivras une centaine d’années. Mon enfant, c’est une des pénitences de ceux qui sont élus, et tu comprendras un jour le sens de ce mot… Bientôt déjà tu découvriras ta voix intérieure. Et tu ferais mieux d’éviter de la démentir, enivré par ton intelligence.

Un jeune frère crie de toutes ses forces. Il doit avoir faim. Il s’agit sûrement du « petit goulu ». A peine né, il cherchait avidement le sein. Un gavé. Et comme tous les petits potelés, il est le plus dorloté. Stéré, mon grand frère, fait monter ma mère dans la charrette. Je l’admire pour sa discrétion. Parmi mes frères, c’est lui que je préfère. Le Guide ne me lâche pas. Il m’avertit qu’il continue sa prédication. C’est sans fin.

– J’essaie par tous les moyens d’éveiller ta conscience, t’amarrer un peu à la vie, et je dispose de peu de temps, t’aider à surmonter le monde imagé, selon un de mes vieux amis, afin d’effleurer l’existence idéale, engageant la maîtrise de la vérité, du bien et de la beauté à égale mesure, l’harmonie entre le logos et l’ergone, et toi, tu te disperses, tu es ailleurs ! Saches que l’automne a été élu matrice idéale pour l’initiation, puisque uniquement à ce moment l’univers entier se trouve, dans ce laps de temps mesuré par l’homme, dans une communication parfaite. En automne on enseigne les leçons essentielles, on cueille la récolte, sont posées les gaines dans la terre. Et les écorces d’homme, éphémères y souffrent. Si elles se brisent, l’homme passe à côté d’une intégration supérieure. Les choses sont ainsi plus compliquées, par rapport à la graine. L’idéal serait de pouvoir quitter son enveloppe, afin d’en trouver une autre, plus résistante, plus puissante, protégeant avec sa force les tensions intérieures, excentriques, dévastatrices. La coquille abandonnée serait alors celle de l’ignorance, de l’impuissance, de la laideur d’Aischros, de l’injustice d’Adikos, du vice de Kakos, de l’indomptable Akolastos… J’ai encouragé ton attachement au platane planté par ton grand-père. De temps à autres, dans l’intervalle de quelques années, il change son écorce. Je sais que tu en gardes un morceau dans ta poche. Ta propre souffrance te touche, n’est-ce pas? Mais actuellement, fiston, son enveloppe est plus résistante. Surpasses ta différence par rapport aux autres, ta force y réside… gnothi seauton meden agan… Phronimos… deviendras-tu un Kalos Kagathos ?… To Aghaton… To Aghaton… Eudaimonia…

Le Guide m’a chantonné ces paroles dans le grec impeccable de l’arrière grand-père. Et je m’abandonne, séduit, sans ressentir aucun méfait à maîtriser cette langue, même si mon père m’avait défendu de parler grec.

Le détroit était plus large. Ma mère chevauche les yeux fermés ; les jeunes frères sommeillent. Les rochers larguent vers nous des dizaines de ruisseaux gelés. Aussitôt posées dans ces eaux, les pastèques éclateraient. Les sapins demeurent immobiles, dans le brouillard qui se tisse, léger, dans le crépuscule. Notre village, perché dans la montagne, est bien loin, et les fauves sont probablement à l’abri, dans leurs tanières… le cousin Hristu a pris pas mal d’avance sur nous. Finalement, non, le revoilà… silencieux, angoissé. Je m’approche de lui. Il ne dit rien. Il couvre sa fille, endormie. Le chemin parait interminable. Allons-nous rattraper les autres ? Des martèlements ici-là brisent le calme de la montagne. Qui est-ce qui coupe du bois par ce temps ? Peu après j’aperçois les bûcherons au bord d’une source, Carabunar, travaillant, à la sortie d’une forêt, près du chemin. Certains se reposent, allongés sur des troncs abattus, les haches à leur côté. Il y en a cinq. Deux d’entre eux, des cousins proches. Nous passons à côté. Ils nous saluent en ôtant leur bonnet. Hristu est le premier à leur répondre.

Le cousin Gheorghe Chitu demande à Hristu : « Où tu vas, cousin, la nuit commence à tomber ! » Je sais qu’ils ne se sont pas parlé depuis quelques années. Hristu répond : « Nous allons camper quelque part bientôt, pour passer la nuit. On est libre ! ». Tout à coup, les cinq, les haches sur les épaules, prennent le chemin du retour, vers Livadia. Maman fait abstraction de ma consternation, elle se tait, et Hristu la rassure. Il ne craint pas les hommes de notre cousin Nicolae Saramandu. Le Sultan avait accordé l’amnistie. C’est du passé. Et ma mère lui reproche d’une voix aiguë qu’on risque de passer la nuit dans ces vallées atroces. Elle est sur le point de sangloter. Pourquoi mon père n’est-il pas là, avec nous ? Tout de même, il nous a laissé le Guide. Et il parle comme un sage, et, même si je ne le comprends pas tout à fait, il me rassure, c’est l’homme que mon père nous a choisi. Hristu prend la tête.

La vallée est effrayante. De grosses pierres, des arbres renversés ou foudroyés… Je commence à détester Nicolae Saramandu. Le Guide me rattrape. Il fait plutôt figure d’un gentil vieillard, épuisé. Pourquoi me poursuit-il ? Je devrais être à côté de Hristu. Mais il ne m’a pas réclamé. Je lui conseillerai plutôt d’affronter Saramandu s’il est vraiment un haïdouk, qu’elle dépérisse à jamais la semence des grecomen.

– Tu défends les comitadjis ? me gronde le Guide.
– Non plus. J’ai envie de le défigurer. Qu’est-ce qu’il me veut ?
– Connais-tu assez Nicolae Saramandu ?
– Comme si je savais qui tu étais !
Il sourit. Il essaie probablement d’éviter de répondre à ma dernière question.
– J’ai parlé dans le vent. Restez unis. Comprends-moi çà, c’est le plus important. Quant à Saramandu… Si tu veux en savoir davantage, prends ma bague et ne lâche pas des yeux la crinière du cheval. Je suis à tes côtés, et ton cheval suivra le mien. Seulement, installes-toi bien sur la selle. Prêt pour le défi ?

Las de ses balivernes et sans prêter grande attention, j’enfile la bague tout de même. Je prie dans ma tête afin que les éventuels mauvais sorts n’aient plus de pouvoir à mon égard. La pluie s’est arrêtée. Des branches de sapin remuent légèrement de temps à autre. Passons à proximité de la croix votive que mon grand-père a élevée au bord d’un carrefour à son retour de Jérusalem et du Mont Athos. Je tâtonne la bourse avec la terre sainte que ma mère m’avait pendu autour du cou et dont elle avait tressé la corde. Elle m’a toujours préservé des maladies et des ennuis. On n’entend plus Hristu. La colonne défile lourdement (pataud) à l’arrière. Le bêlé des moutons me réjoui. Il m’a bercé depuis toujours, depuis que ma mère m’a mis au monde en descendant de son cheval, peut-être même en cet endroit ou aux alentours.
Et mon cheval, que j’en suis fière, puisqu’il est de la lignée de l’étalon de mon père. On dit qu’il descend d’un cheval arabe, acheté par le grand-père dans un marché levantin. Il possède la crinière la plus brillante de l’écurie, et je prends plaisir à la tresser des heures et des heures… pendant que je le nourris, ou écoute son ronflement doux… sa crinière… sa crinière qui a été tant de fois mon nid douillet, où je m’endormais paisiblement, pareille à ceux que je prépare chaque nuit avec des tapis fleuris ou à longs poils tissés par ma mère…

Les cinq hommes montent essoufflés, les haches dans leur dos. Ils parlent grossièrement, s’amusent. Ils dégagent la gaîté d’un troupeau parti abattre le cochon… Et le village, à nouveau, dont la verdure n’est tachetée que de maisons blanches, solides, en pierres de taille, surélevées au dessus des larges caves où ils entreposent les bovins, le lait, la laine et le fromage. La maison de Saramandu est une forteresse. Aucun hôte indésirable ne pourrait voir quoi que ce soit par-dessus la muraille haute, et la porte verrouillée des fléaux en fer ne s’ouvre pas à un quelconque quidam… la rumeur court que les curieux reçoivent facilement des balles. Les familles alentours ont toutes des armes… comme mon père d’ailleurs, qui s’endort avec son arme sous l’oreiller… Le jardin est immense, et la terrasse si belle… Pourquoi je n’y suis jamais venu ? Il fait bon à l’intérieur. On prépare le dîner.

Les cinq hommes appellent le maître. Une femme en noir se mit à crier, mais l’homme qui vient d’entrer la rudoie sèchement. Il est grand et mince, mon Dieu, j’aurais cru un géant portant un yatagan ensanglanté… Dissimulé derrière son visage calme, un regard farouche affronte un sourire. Il doit avoir l’âge de mon père, mais en plus beau… ses yeux me rappellent ceux de ma mère… toujours verts… j’avais appris par la suite qu’ils étaient promis l’un à l’autre, depuis le berceau, et suite à cette histoire, mon père avait défendu à ma mère de lui adresser la parole… il le haïe… pourquoi ? Le vert des yeux de ma mère, dont aucun de nous n’a hérité… et je retrouve aussi de ses gestes. Les cinq hommes parlent de Hristu. La femme recommence à crier fort. Elle est plutôt jeune, le visage défiguré par la haine. Elle se jette aux pieds du maître. Il reste immobile, au milieu de cette foule qui crie à tue-tête, et ensuite, le silence. Les cinq hommes leur parlent de nous…

– N’empêche elle est enceinte, cousins. C’est regrettable, décide Nicolae Saramandu.
A côté, une autre femme, plus pleine, coiffée d’un fichu, pleure indignée.
– Tu nous as fait des misères pour elle, pour cette pute aux cheveux roux…

L’homme la frappe aussitôt, sans un mot. La femme se réfugie dans le coin d’où elle avait surgit tout à l’heure. Le maître prend la Bible et commence à lire. Il est vêtu tout de velours brodé au fil d’or. Sa main ornée d’une bague géante incrustée de diamants, semble celle d’un prêtre ou d’une femme, mains trempées dans du petit-lait. Ma mère devait penser à lui en faisant les mêmes propos sur mes mains et mes doigts. Le yatagan à sa ceinture est également incrusté, de pierres. Il porte des chaussures turques des plus fines. Rien sur la tête, et les paupières semblent dissimuler plutôt des larmes, que l’étincelle de la vengeance.
– Ton frère, ainsi que mon mari Ioan ont été assassinés cruellement par l’homme de Dumitru Babianti. Nous ne sommes pas partis pour l’hiver, et Dieu sait comment on va s’en sortir. Mais on te suit. Tu as décidé qu’on passe du côté des « grecomen » et nous voilà. Je me mets à ton service, imaginant la vengeance. Je garderai mes habits endeuillés jusqu’à ce que je voies mort le bandit qui a tué mon homme le jour de Pacques. Tu fais travaillé Hristu Fumi à l’écurie. Et pour qu’il ait des œufs rouges et de la brioche le jour de Pâques, tu as envoyé Ioan dans la montagne. Tu as juré qu’il payera un jour, et nous sommes à la recherche du bandit depuis des années. Alors, pourquoi as-tu délégué des hommes pour guetter ? Pour quelle raison ? Il est notre ennemi le plus redoutable. Il a fait couler notre sang. Mort à lui !

La femme se met à hurler. Saramandu continue sa lecture. Quelqu’un propose, hésitant, de remettre ça à une autre occasion.
– Pourquoi, crie la femme d’une voix prise par tant de hurlements, puisqu’il est ton cousin aussi ? C’est mon cousin également. Et Ioan, n’était-il son oncle ?

Saramandu veut savoir si mon père nous accompagne. Il apprend qu’on est une bande d’enfants protégée par un Guide, uniquement, et que dans le convoi se trouve également la femme du bandit avec son petit nourrisson, ainsi que le père du haïdouk, mourant.

– Vous devriez les tuer tous, fit la femme, avec rancune.
Saramandu lui demande de quitter la pièce. Elle se plie, frappe la porte avec indignation, en sanglotant. Et Saramandu se mit à réciter en grec, comme à la messe :
– « Qui d’autre que le Sage pourrait voir la signification des choses ? L’intelligence éclaire le visage de l’homme et l’âpreté de son expression change. Obéis à ton roi puisque tu as donné ta parole à Dieu. Prends le temps de la réflexion devant lui. Ne t’arrête pas sur les mauvaises actions. La parole du roi est décisive, personne ne peut la discuter. Il est tout puissant. »

J’y reconnais l’Ecclésiaste. J’ai l’impression même de voir le sage, près de la table, dans la lumière tremblante du feu. Il aimait tellement la vie, qu’il n’aurait été capable de tuer qui que ce soit. Pourtant, en tant que roi, il a été contraint de le faire ? Selon les dires de papa.

Le maître reprend le passage sur un ton plus détendu, presque chanté. Il continue sa lecture, faisant abstraction de ceux qui étaient là, absorbé par une étrange réalité. La paix gagnait tous les visages. Ils découvrent leur tête, et, assis à la turc sur les cousins, près du feu, regardent captivés vers Nicolae Saramandu. Une douce sérénité s’empare des lieux, enivrée par l’odeur de sapin brûlant dans le feu. L’esprit saint serait descendu parmi nous, celui dont mon père parlait avec tant de piété ? Comment aurait-il pu deviner que son ennemi mortel est un homme pieux, ayant la foi en Dieu ? La bande des hommes est maintenant apprivoisée, à tel point que, j’en suis convaincu, ils ont perdu toute idée de vengeance. Le maître lui-même, pour qui ôter la vie serait un geste tellement simple, n’en a plus envie. Il me semble même que la pluie, dehors, s’est métamorphosée en une délicate chute de neige. Je ne veux guère quitter cet homme qui rayonne la bonté et la sagesse, égaré dans un monde empoisonné. Le goût exquis de ses habits, et puis son charme, avec l’assurance de dominer, et cette force gigantesque de maîtriser le mal. Je ressens son doute, sa souffrance, sa mélancolie. Comment pénétrer davantage son âme ? J’ignore pourquoi il me touche jusqu’aux larmes. Pourquoi je crains pour lui. Aurais-je l’occasion de le revoir un jour ? Si au moins j’avais grandi à ses côtés, qu’il soit mon instituteur et mon cher ami ! Un gigantesque améthyste en forme de sceau, pendu à son cou à l’aide d’une grosse chaîne en or, caresse les pages du livre. Et je plane dans cette atmosphère au chant doux, tel une berceuse. Les quelques objets témoins dans la pièce scintillent tristement.

Pourquoi privilège-t-il le noir par ici ? Rien ne ressemble aux tapis fleuris de ma mère. La jeune femme sommeille aussi. Elle lâche des soupirs de temps à autre, tels des révoltes. Et tel un énorme ver de terre, elle rampe doucement vers le mur, derrière le maître. Je veux l’en empêcher. J’ai envie de crier. Trop tard. Une arme à la main, elle se dresse agilement dans le cercle des hommes. Elle rit, elle a perdu ses esprits, et, d’un coup de pied, elle balance les bonnets en fourrure des cinq hommes alignés sur le plancher. Elle agite le fusil tel un mouchoir dans les rondes de mariage.

– Lâches, il n’y a pas de mâle parmi vous ? Toi non plus, beau-frère ? Il ne me reste qu’à aller seule venger mon homme. J’attendais ce moment depuis trois ans ! Cette nuit, je vais boire le sang de l’assassin, et je vais l’arracher si besoin des bras de sa femme.
Ca me rappelle Irodiada, en train de demander la tête de Jean Baptiste à Erode, le frère de Philippe, son premier mari. Aimait cette femme, son beau-frère ? Jean Baptiste est mort d’avoir affirmé devant Erode « Il est défendu d’avoir la femme de son frère ». Pourquoi la veuve ne s’est-elle pas mariée depuis, et tourne autour de Saramandu ? Des rumeurs courraient…

Les cinq hommes demeurent hébétés en cercle, dessiné par la ronde de la femme. Nicolae Saramandu pose la Bible sur la table. Un seul signe, et la femme se voit dépossédée d’armes. On attend des larmes s’écouler sur le visage allongé, tels les saints chérubins représentés sur l’iconostase de l’église.
– Tu ne m’empêcheras pas, beau-frère, fit la femme décidée. Je n’ai pas payé avec l’or de ma dote le routier charretier pour rien !

Ca commence à m’agacer. Qu’est-ce que je fais là ? Le maître est plutôt calme. Les cinq hommes baissent sa main, ensuite, le prennent soigneusement sous les aisselles, dans un rituel mélange des traditions rudes, orthodoxes et turques. Tel un chien enragé rasséréné, la femme se plie à ses pieds.

– D’accord, Stavrian, fit Saramandu, maussade, je ferai de mon mieux, et demain, avant l’aube, ta chère belle-sœur aura la preuve en morceaux du bandit qui a taché la sainteté du pain et de l’agneau portés par mon frère Ioan le jour de Pâques.

Et murmura quelque chose en signe de prière. On lui apporte le fusil. Il vérifie la cartouchière.

Les cinq hommes s’inclinent. Saramandu range la Bible dans un coffre aux loquets argentés.

Devant les icônes, la lumière douce des bougies tisse des liens entre le maître et la beauté des contours sereins. Une larme s’écoule en douceur sur une icône.
La Sainte Mère pleure et personne ne saisit cette larme dégoulinant le long de son visage, ensuite sur le bleu de son vêtement ! Elle pleure… j’en peux plus, ma mère, ma chère mère, où es-tu ?

Les larmes obturent mon nez. Je m’étouffe. Je tousse violemment. Le cheval hennit. Il se met sur les pattes de devant avec entêtement. Le fichu de ma mère touche frôle mon front, mes joues et mes yeux. Ma mère me caresse avec douceur, en murmurant une prière pour chasser les cauchemars. Je me suis endormi paisiblement, la tête dans la crinière du cheval, et j’en suis gêné.

Pourrais-je lui avouer un jour ma vision ? Elle me prendra pour un enfant craintif… ou encore, elle sera tellement éprouvée qu’elle mettra bas avant terme. Je ne vois pas le Guide. En fait, le convoi entier est à l’arrêt. Sommes à Grosi, ou clairière Zernic, l’endroit que tout homme raisonnable s’empresserait de quitter. La forêt délimite la clairière, laissant en guise de défense un énorme hêtre. On aurait dit le jumeau du hêtre qui garde la porte Schee. Vers la vallée s’ouvre un fossé assez abrupt. Assis sur une grosse pierre, Hristu réfléchit en faisant abstraction de notre présence. Le cheval, frissonnant, attend patiemment un geste de sa part. Ma mère s’en prend à lui. Sa femme, plus docile, attend de faire un nid pour la fillette. Mes frères s’amusent comme des idiots, blottis dans l’inquiétude. Si je leur avouais, ils me fouleraient aux pieds. Déjà qu’ils me considèrent comme un vaniteux.

Ils sont en train de décharger les fardeaux. Je descends de mon cheval. Cette fois-ci Hristu est vraiment fatigué. Son attitude me surprend. Il se tient à l’écart, n’aide pas, se contente de donner des ordres avec un certain mépris. Et l’oncle Sterie qui ne dit rien… Le chemin est devenu glissant, et un brouillard épais s’est emparé de la nuit. Nous allons camper sur place, de toute évidence. Hristu en a décidé ainsi. Et ma mère n’a pas pu le persuader de continuer.

L’étoile du berger se lève on aurait dit le cocon d’un ver à soie. Les nuages ont été emportés par le vent. Vers le couchant, les lignes rougeâtres sillonnent le ciel. Mauvais signe. Par endroit, elles prennent des nuances violacées et se confondent avec les étoiles. C’est l’image même de la Création du Monde, assimilée au plus profond de mon âme à un coucher de soleil, telle que je l’avais imaginée à travers la lecture par mon père du Livre Sacré. C’est probablement parce que je n’ai pas pu imaginer l’épaisse obscurité dans laquelle la lumière surgit. Et je suis toujours dans l’attente d’un miracle, celui de voir le coucher du soleil se métamorphosant en aurore, ignorant la nuit. Et si cela se produisait à l’instant même ? Si je pouvais apporter aux miens une belle matinée, à la place de la nuit qui s’annonce ! Je ne quitterai pas Hristu. Nous dormirons fermement serrés l’un contre l’autre. Ainsi mon ange gardien le protégera aussi ! On m’avait averti de le protéger, n’est-ce pas, tel Ioan des envies sanglantes de Salomé !

La décharge des fardeaux se poursuit. Nous formons un demi-cercle. Le guide apporte du bois de la forêt. Je m’aperçois que je n’ai plus la bague à mon doigt. L’ai-je vraiment eue ? Est-ce qu’il me l’a vraiment offerte ? Nous couvrons les sacs avec des tapis. Il se peut qu’il pleuve cette nuit encore. Nous nous rassemblons autour des affaires. Nous nous couvrons. Il commence à faire froid. Le routier charretier parait en pleine forme. Il range les fardeaux déchargés, il couvre les charges sur les chevaux avec des tissus en laine, mélange de chèvre et de mouton. Avec l’aide de l’oncle Sterie et Hristu il met ensemble un tas de gros bois sec. Il fait le feu.

Dans ce demi-cercle où nous sommes barricadés, un petit arbre égaré m’apparaît comme un jeune ours se joignant à nous pour s’y chauffer. Hristu s’est fait une couche en jeunes branches. Mais quelque chose le travaille. Il ne trouve pas sa place. Les gouttes de pluie dégoulinent au long de sa cartouchière. Des pensées obscures ? Sans un mot, il ramasse sa couche, la couverture, prend son arme et son pistolet. Il s’éloigne, à la recherche d’un meilleur endroit. Je le supplie de me laisser le suivre. Ma mère proteste en murmurant, mais elle n’a pas le choix. Nous nous retirons au bord de la forêt. Je laisse derrière moi la vallée de Grosi, éclairée généreusement par notre feu. Assis sous le grand hêtre, j’observe tout le monde. Mes frères se chauffent près du feu. Ma mère, ainsi que la femme de Hristu veillent. Elles tricotent des chaussettes en surveillant le feu. Les autres s’endorment. De temps à autre, un de mes frères jette un bois dans le feu.

Hristu dort profondément. Blotti contre son dos, je scrute toujours les nôtres. Ma mère cause. Elle veut à tout prix chasser le sommeil. La chienne, avec son jeune chiot, dorlotée par tous, dort contre la cuisse de ma mère. Mon devoir suprême est de veiller sur elle, avant tout. Mais comment abandonner Hristu ? J’écoute sa respiration…insouciante. Je ne peux fermer l’œil, suis le gardien de son âme. J’ai une douleur dans le cou. Mais ma position, légèrement tordue, me permet de guetter tout mouvement. J’espère que les hommes de Saramandu changeront d’avis. Qu’ils règlent les comptes loyalement avec Hristu. Qu’ils nous laissent tranquilles, nous les autres.

Le couteau s’est collé à mes doigts. Le pistolet de mon père, chargé, s’est réchauffé sous mon manteau. Pourrais-je viser Nicolae Saramandu avec ? Pourquoi pas ? On pourrait tous trouver la mort. Mais mon père a fait confiance en ce Guide. Quoi qu’il arrive, il paiera lui aussi, puisque mon père n’acceptera jamais une trahison. Le Guide d’ailleurs… m’avait prédit une longue vie… une vie de sage, peut-être… d’ailleurs, en pressentant ma mort tout près, pour quelle raison chercherait-il à nous lier d’amitié ? Ou encore l’histoire du navire envoûté rempli de la potion rare ? Et la bague dont j’ai perdu la trace ? S’il connaissait la fin, pourquoi chercherait-il à me faire comprendre, à m’avouer tout cela ? Il me met à l’épreuve, probablement. Quel genre d’épreuve ? Les rêves ne font peur qu’aux femmes. Voulait-il simplement la preuve que j’étais un mâle ? Comment est-ce possible de faire rêver ? La boisson… le grand-père racontait souvent les vertus des herbes de Trace et d’Asie. Rien de plus simple ensuite de faire dormir un jeune garçon. Je vais lui dire demain, franchement.

De ma place, je vois le Guide attisant le feu de tant à autre. Il a pris une ampleur démesurée. Il chasse les fauves, certainement, mais s’il s’agissait d’un signal ? Hristu a du y penser, en éloignant sa couche du feu. Je surveille tout d’ici. Je le laisse dormir, malgré l’agitation continue de la chienne. Vraisemblablement, un jeune renard, égaré. Les étoiles me rappellent le collier de ma mère. Ma fiancée m’avait dit qu’il était le plus beau du village. J’aime voir les femmes parées, et surtout j’aime passer entre mes doigts les pièces d’or. Mon grand-père consentait à mon jeu, qui consistait à faire des constructions les plus diverses sur le plancher à l’aide de monnaies en or – une fois, j’avais élevé une petite maison – un palais merveilleux, telle une fleur garnie de rosée. Les sacs d’or font notre seule fortune, puisque, forcés à se déplacer continuellement à cause des moutons, nous ne possédions ni terrain, ni maisons, ni objets. A quoi bon tout cela finalement ? L’or signifie moutons et blé.
… Au moment où les hommes du village partent chercher des aliments, ils sont armés comme à la guerre. Et les ennuis commencent. La nouvelle se répand, et les comitadjis et les grecomans ou bien les massacrent sur le chemin, ou bien attaquent les familles sans défense. Ils sont à la recherche de l’or, ses voyous balkaniques. Pourquoi ne travaillent-ils pas honnêtement ? Et puisqu’ils n’aiment pas le travail, ils n’ont pas la foi non plus. Subiront-ils vraiment la punition sur l’autre monde ? Et pourquoi bon Dieu, permets-tu qu’ils fassent endurer tout cela aux Aroumains also called Vlachs ? Pourquoi avons-nous éternellement des comptes à régler avec les megleneti, les farseroti et les cipanii ? Et où sont-ils ceux que mon grand-père avait connus, nombreux, et qui parlent notre langue ? Sur son lit de mort, selon mon père, il ne faisait que répéter en sanglots l’histoire qui nous a changé la vie à nous, tous.

Le feu est aussi majestueux que tout à l’heure… la lune ne s’est pas encore levée… j’ai le mal du village… du platane sous lequel j’avais tant rêvé des paroles du grand-père… notre cher village au sommet du mont Paic… avec ses bons pâturages… où avait germé en moi le désir de voir un jour Thessalonique… Edessa… ensuite Gramoste d’Epir… pillé et détruit par Ali Pacha pour la belle Shana. Mais surtout voir la mer, me promener au long de la côte, main dans la main, parmi les rochers, avec la fille de Samarandu. J’ai très sommeil… Le Guide ne dort pas non plus… comme ma mère d’ailleurs… je l’entends… sa voix prise par tant d’émotions… ses bracelets en or tintent en tricotant… ses boucles d’oreilles si lourdes, qu’elles déchirent régulièrement le lobes des oreilles, et qu’elle doit les remettre toujours plus haut… et c’est une fierté, pour une femme, d’avoir les oreilles brisées par le poids des parures… mais elle est si belle avec… Elle est tellement belle et entreprenante, qu’elle fait peur à mon père parfois. Mais il en est fier, tout de même… avec ses yeux verts et sa chevelure blonde qu’elle refuse de voiler… les dames laides du village en font toute une histoire… et puis sa peau blanche, couleur du lait… Les velours verts lui vont si bien… après tout ma mère descend de la lignée de Hagi Steriu, le père de la belle Shana, qu’Ali Pacha voulait prendre comme femme… Hagi Steriu, grand chef de la ville de Gramoste, selon les légendes, si riche, que les femmes brillaient de haut en bas par tant d’or… Le mariage de Hristu d’avec notre cousine dura une semaine… la première semaine après la Sainte Marie, le moment où l’on fête tous les mariages dans le village. Chaque année, d’après mon père, il y en aurait environs 50 à 60… et le village entier y participe… puisqu’on est tous apparentés.

L’histoire qui me trotte dans la tête m’amuse. N’empêche, je demeure dans cette position peu confortable. Hristu ronfle. Je le bouscule légèrement, en vain. Dans deux ans précisément, ça sera mon tour de me marier. Tout est décidé. Si je pouvais avoir deux femmes à la fois, ma fiancée et la fille de Samarandu ? Mauvaise graine ! Heureusement que ma mère ne peut entendre… je ne suis pas turc, après tout… Le Guide semble s’être endormi, ma mère ne cède pas devant le sommeil. Qu’est-ce qui fait que j’apprécie tant le Guide ? Plus que Hristu, à la limite ! Quant à Saramandu, aussitôt que mon père fera la paix avec lui, je partirai vivre dans sa maison, auprès de sa fille… je les ai aperçus l’année dernière… ils étaient à cheval, entourés de gardes armés, et je n’ai pu les approcher. Ma mère m’a interdit de parler d’eux. Mais on ne peut pas me supprimer mes rêves !

La chienne se lève. Elle aboie, fait le tour des bagages. Et se calme ensuite. Les autres chiens la suivent loyalement. J’entends distinctement la voix de ma mère : « On aurait dit quelqu’un qui reniflait » suivi de la réponse : « Une impression, seulement, qui s’approcherait du feu au milieu de la nuit, avec tous les chiens ? » L’hêtre géant nous sert d’abri. Hristu dort une arme entre ses jambes et une autre sous la tête. Je transpire. Je ferme un peu les yeux.

Bientôt le matin. Nous allons charger nos chevaux une nouvelle fois, et je ne quitterai plus le Guide. Je veux en savoir davantage. Il m’a séduit, hier. Et surtout, qu’il me parle de l’endroit vers lequel il nous guide. Qu’il développe son idée : « dans cet univers, le destin de chacun est la quête de son propre monde ». Et de quel monde s’agit-il : du monde intérieur ou de celui où je suis contraint de vivre ? Est-ce possible déjà un tel choix ? Si oui, pourquoi mon idée de Pays l’avait plutôt amusé ? Ou encore : « quelques fois, l’amour entre le disciple et l’apprenti se bénit par une trahison ». Et s’il n’était qu’un traître ? Cela lui semblait sans importance. Ou « certaines marques sur notre corps portent avec elle, jusque dans la tombe, le sceau de nos amours » ? Serait-ce seulement la justification qu’il avait trouvé afin d’éviter des questions indiscrètes ? Des questions sur sa cicatrice telle une fleur bleue violacée sur sa main gauche ? Et le doigt tordu, tel une griffe, qui ne me fait d’ailleurs pas peur, au contraire, il me parait plutôt besogneux… Je n’ai aucune marque sur le corps… suis propre… mais il m’a jeté un coup d’œil plutôt soucieux. Il craint que je puisse périr par sa trahison.

Un fascicule de lumière caresse ma joue. Malgré les yeux grands ouverts, je ne vois rien. L’oncle Sterie ?… Le petit matin ? J’essaie de me lever. Un lourd poids pèse sur ma poitrine. J’étouffe. Je remue dans tous les sens. On me tord les mains. Je serre les pieds autour d’une taille. Quelqu’un chute sur moi. Enfin, une main libérée, je l’attrape par le cou. Indignes…misérables… ils m’ont enfilé un sac par la tête… une obscurité profonde, mais je continue de serrer, fortement, et il se débat férocement pour se sauver… une douleur fulgurante et ma main lâche instantanément sa prise. Hristu crie de toutes ses forces « oh, père » mais je suis impuissant. Une autre main presse avec vigueur ma bouche. Je me sens porté en l’air par quelques bras… je me débats… une autre main saisit ma nuque… suis finalement jeté par terre et on me chuchote avec méprise : « au diable avec toi, tu as échappé ce coup ci ». J’arrache le sac aussitôt et je distingue le cousin Gheorghe, l’homme de Saramandu, courant vers la colline. Un coup de fusil, et encore un. Je saigne de la main. J’ai mal. Mon bras gauche semble porté un bracelet rouge sanguinolent. Puisqu’ils m’ont épargné la vie, ils n’ont pas du toucher à ma mère, ni à mes frères. Je me lève et je bande ma plaie avec un bout de manteau. Un objet retentit en tombant par terre. C’est une chaîne… le sceau que porte Saramandu à son cou… je me suis débattu contre lui…j’ai l’améthyste incrusté en or… Il m’a épargné… peut-être même reconnu. Je fais glisser la chaîne sur la peau, derrière la chemise… Ca sera notre secret. J’ignore la raison, mais je vais désormais porter son signe… En joignant ma mère, j’ai compris qu’ici, ils ne se sont rendu compte de rien.

– Hristu pense qu’on ne l’avait pas entendu, il tire un coup de fusil afin de nous réveiller. Il n’est que minuit, mon enfant, nous nous ne sommes pas encore couchés, fit-elle avec douceur. D’autres coups de fusils retentissent, par-ci par-là. Le sang pénètre ma chemise et s’écoule le long de mon pantalon. Ma mère pousse un cri. Elle a compris. Le père de Hristu et le Guide tressaillirent. Les armes à la main, ils traversent l’obscurité. Ma mère nous conduit, moi et mes frères sous un abri, les armes prêtes à l’usage. Mais le calme s’installe aussitôt. Quelques instants après, les deux hommes approchent du feu en traînant le corps de Hristu. Ca parait évident, les six hommes ont voulu l’emmener avec eux, le torturer, mais Hristu, brave, s’est débattu avec courage. Dans la panique, quelqu’un a tiré, ensuite, les autres ont déchargé leurs armes sur son corps. Une balle a ouvert sa tête et le cerveau a du jaillir de tous les côtés, sur ses assassins. « Saramandu va payer, je vais parler au Pacha, la justice sera faite », hurla l’oncle Sterie.

Mais y aurait-il justice devant le père d’un ex-assassin ? Il y a plus de dix plaies ouvertes. La femme de Hristu demeure pétrifiée, caressant sans cesse sa joue horriblement mutilée. Nicolae Saramandu a tenu sa parole. Il a découpé d’un coup de baïonnette un morceau de visage de Hristu. Et il le porta à sa belle-sœur en guise de vengeance du meurtre de son mari.

Je n’ai pas envie de pleurer. Et ce n’est pas convenable. J’ai perdu mes repères. Où siège la vérité ? Quelle justice ? Je ressens de la haine et de l’amour en même temps pour Saramandu. Je suis très confus, mais je ne quitterais pas le Guide. Sans se soucier des autres, autour de nous, le Guide bande ma main. Il murmure ensuite : « Tu es désormais bien ancré sur ton chemin, mon garçon. Tu ne pourras pas l’éviter, les signes te guideront comme si j’étais à tes côtés. Gardes cela pour toi, et sois toi-même, à jamais. Ce n’est que le début. Le sceau te protégera de la mort, et la plaie t’apprendra à éviter l’assassinat. Use plutôt de ton esprit que de ton arme. Ces hommes ont besoin, de toute évidence, d’un chef pour leur tribu. »

Il m’embrasse, me serre dans ses bras et m’allonge sur sa couche. Le père de Hristu, emparé d’un kandjar turc se jette sur son dos : « Tu as trahi mon fils ! » mais il se calma aussitôt, secoué par des sanglots. Mon regard se tourne vers Hristu. Sa main bouge un instant.

– Il est vivant, maman ! Il a bougé son bras !
Ma mère m’embrasse avec douceur : « Oui, Nicolae, mon fils, Hristu n’est pas mort ». Elle me couvre et me demande gentiment de m’assoupir un peu. La couverture tissée par ses mains m’enveloppe telle une embrassade. Je ressens ses doigts sur mon front, la chaleur de son corps, sa chevelure ample délivrée du chignon. Je réalise que je m’appelle Nicolae aussi. Jusque là, elle m’avait toujours appelé « fiston », comme mon père, d’ailleurs et mes frères.

La même odeur se dégage, celle du platane… tel un buisson d’herbes en fleurs… Elle m’a embrassé…oh, mon Dieu, ma mère m’a embrassé enfin et je ressens tout son amour pour moi. Des larmes de bonheur jaillissent sur l’oreiller sorti de ses mains. J’y prends conscience en ce moment, avec amour et sans espoir… »

 

 

 

 

 

 

 

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Mirela Roznoveanu fait partie du corps enseignant de la Faculté de Droit de l’Université de New York (NYU) en tant que chercheur avec rang de Professeur Associé. Elle est membre de l’Union des Ecrivains de Roumanie, a publié pendant plusieurs décennies des articles de critique littéraire dans les revues littéraires roumaines les plus importantes, des romans, des nouvelles, des essais, des volumes de poésie, et gère depuis plusieurs années un blog littéraire de référence pour la diaspora roumaine de l’Amérique du Nord.

 

Publications :
Lecturi moderne (Lectures modernes – critique littéraire, 1978)
Dumitru Radu Popescu (monographie critique 1983)
Totdeauna toamna (Toujours l’automne – roman, 1988)
Viaţa pe fugă (La Vie au pas de course – roman, 1997)
Platonia (roman, 1999) ; Timpul celor aleşi (Le temps des élus – roman, 1999)
Toward a Cyberlegal Culture (Vers une culture juridique virtuelle – essais, 2001, deuxième édition 2002)
The Life Manager and Other Stories (L’administrateur de la vie et autres histoires – nouvelles, 2004)
Civilizaţia romanului. O istorie a romanului de la Ramayana la Don Quijote (La Civilisation du roman. Une Histoire du roman de Ramayana à Don Quichotte – 2008)

 

 

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