Mireille Fargier Caruso

 

 

 

(France)

 

 

Il embrasse le jour sur les lèvres riant soleil cloué
Brûle la vie d’avant le temps quand rien ne se ressemble

Il a l’âge des sources une légèreté qui allume le corps
Si loin des bords de la nuit il est vivant infatigable et sans regret

Il joue à pleine poignée de lumière s’en va au large
Sans penser au retour toujours il s’ouvre

Sur la photo on lui a dit souris il est ailleurs bien loin
Malgré lui insoumis le regard fixe il attend la récréation

Trouée de joie courses bagarres dans la cour posé entre
La fillette maigre qui aimait tant jouer à chat
Et la grande à lunettes qui se cachait nue dans les herbes

 

 

 

 

Journées de gestes simples troublants et tendres leur illumination
De caresses ô jeux recommencés jusqu’au vertige
Avant que l’eau vive ne se referme sur l’insouciance

Visage d’aube toutes ses fugues brillent dans la lueur du foin
Il se promène dans la transparence du ruisseau aime
Son chuchotement sur le cou l’inattendu les têtards
Filant dans les mains les petits seins si doux des filles

Toujours en mémoire cette impression perdue d’éternité

 

 

Une grenade aux lèvres l’enfant court pieds nus vers la mer

Grandi par son désir d’étoiles par ces ciels infinis qu’il s’invente

Sans cesse il a la chaleur des fruits leur saveur l’aveuglement
Encore pour le serpent enfoui il a des jours qui brûlent
Dans le désir blanc de l’attente caresse vaste sur les hanches
La musique dort dans ses cheveux

Se dévêtir sur le sentier dans le crépitement des cigales puis
Porter à la bouche le frémissement de l’eau bruit des guêpes
Qui rodent pénètre lentement dans le cœur une joie aérienne
Mourir est si loin si simple il ne connaît que la dureté de la pierre
Entre les paumes au bord des ruisseaux

Gaieté du liseron au clair de la lune douceur d’un feuillage
Toujours renouvelé avant que ne tombe l’automne ses regrets
Que des fragments d’hiver ne s’abattent en cicatrices
Quand se consume la fidélité à la mer et s’éloignent les jeux
La passion des herbes dans la flaque des jours

Il portera alors des habits trop grands trop vieux
Qui ne lui appartiennent pas des regards par dessus l’épaule
Vestiges laissés là en désordre sur son chemin place à trouver
Jamais vacante -matelot le plus jeune sera toujours mangé-

Plus tard il cherchera un rappel même bref de l’autre rive
Que résiste la paille son éclat sa rumeur de fête il cherchera
L’éclair captif de quel désir sans origine lui qui rapportait
De ses courses toute la lumière d’été serrée entre ses dents

Cherchera quelques signes de juillet furtif au soleil une place
Tandis que s’éteindra peu à peu sur la treille le vol léger des abeilles
Toute la limpidité des corps il apprendra ne verra plus jamais d’aussi
Prés danser la mer rien ne déchire le silence ni la nudité du désert

 

 

Des chevaux blessés des nuages des fleurs coupées au ras du sol

Toi clouée sur le seuil
Tes poches pleines encore de rêves vacants de jouets

Avec un sommeil éventré un silence posé sur la ville
Clôturant chaque mois chaque ruine chaque année passée
Sans s’apercevoir que la lampe peu à peu s’éteint

Avec le temps va à ne pas croire dans les mains un cri étouffé
Des places vides entre les livres le merveilleux des contes abandonné
Avec de la poussière sur la page le journal laissé là au hasard
Branches tordues au vent mauvais
Sans bruit la mer s’est arrêtée avec l’enfance

Peut-être était-ce simplement cela le secret
Un ciel un jour qui finit soudain décoloré
Quand se dénouent les songes les années de source de rires taris
D’eau vive arbres lauriers coupés l’enfant parti
Toi sur le seuil sans parole une écharpe à ton cou en souvenir de lui

Avec ces vêtements inhabités ces sourires perdus
Cahiers qui s’amoncellent si loin ces photos plates sans personne dedans
Et toi sans direction enveloppée de chansons douces de bribes de poèmes
Feuilles mortes un murmure
Un tout petit point qui ne va pas faire d’histoire séparée

Avec du blanc entre les images le va et vient des souvenirs
des pas sur la neige effacés l’amour toujours trop grand
Sans doute sans destinataire vrai le vent l’emporte

C’est la vie on te dit ce voyage sans but ce vide
Sans étoile tout en haut du sapin
Sans caillou pour trouver le chemin la vie la vraie où tout chavire

Rien ne t’appartenait pourtant qu’un peu de temps
Et que meure la fleur pour que naisse le fruit
C’est ainsi que les hommes vivent
Les jours s’en vont ogres et fées évanouis
Sur le seuil yeux ouverts tu demeures tu gardes en toi un lac glacé

 

 

A cloche pied l’enfant avance

Un manteau trop grand sur l’épaule
Fatigué sans savoir qu’il porte
Ce qui ne lui appartient pas

Avec ses semelles de plomb
Il ne peut grandir plus vite
Il voudrait tant ressembler à

Dans ses rêves
Aérien
Il incendie le seuil

 

 

En haut des branches voir
Le monde des grands de haut
Un abri pour les dangers qui guettent
L’arbre dévoile les secrets

Et si la mère la maîtresse Dieu
Ne savaient pas ?
S’ils faisaient semblant de savoir
Et si même ils faisaient de l’ombre ?
Si c’est à eux d’abord
Qu’ils se racontaient des histoires ?

Réconfortant l’accueil de l’arbre
Enfin un peu de verticale

 

 

Il la tient serrée contre lui
Une main sur son épaule nue
Jambes collées accordéon tango

Musique dans le cœur dans le ventre
L’accordéon l’enlace le plus beau des tangos

Envie de rire et de pleurer
La vie vaut la peine oui la vie vaut la peine
Elle les voit tous les deux qui tournent sur la place
Le rythme du tango
La robe rouge de sa mère ses talons hauts

Elle au bord elle les dévisage
N’ont pas leurs yeux de la semaine
Sont emportés très loin si loin des gens autour
Ils dansent tous les deux tous les tangos du monde

Ce soir elle a cinq ans elle regarde le couple
Pour toujours elle le regarde
Vole sur leurs visages le désir son émerveillement

 

 

Odeur de lilas par la fenêtre ouverte
Ce matin de printemps la joie brute d’exister

Les hirondelles dessinent une portée de musique sur le fil
Electrique en face de la maison un tableau de Magritte
Le fond si bleu du ciel ne peut mentir

Chemin de la fontaine il fait très chaud
Les petits chiens viennent de naître
Tu les berces dans des boîtes de sucre en carton

Et ces soirs d’été très doux assis sur le muret à compter les étoiles
Rester là à jamais protégée de la nuit
Comme avant la rentrée à l’école si loin de tes espoirs

Première séparation et première colère
Tu pars en claquant la porte tu te coinces les doigts dedans

Un parfum de violette en ouvrant l’armoire
Bougies sur le sapin mandarines nougat
Aussi cette poupée très blonde qui toujours sourit ne parle pas

Baisers mouillés sur le sentier aux églantines
Tête perdue le cœur frappe fort déjà les mains trop moites

Tant de désir et tant de peur avant de plonger tout en bas
Dans l’eau profonde dans l’obscur le velours des bouches

Toute la vie ça durera avec le goût acidulé des myrtilles
Des brassées de soleil dans nos souffles l’éclat d’un verre brisé

 

 

 

 

Pour que vive l’enfant

Le pousser hors d’elle-même
L’éloigner à jamais

Une souffrance
Eclate les limites
La vie malgré

Elle donne naissance
S’impose la séparation
C’est le travail de l’enfantement
Couper le lien
Pour qu’un autre
Librement vienne au monde

Désormais
Ce lien
L’accompagne

 

 

Tout peut toujours recommencer on pourrait croire
En voyant le ruisseau renaître après la sécheresse
Son bruissement rend leur couleur aux pierres
Donne à boire au sol craquelé

Tourbillons joyeux des insectes libellules légères rires d’enfants
Le plaisir pieds nus dans l’eau fraîche
L’embrasement du soleil au front elle fait corps avec le ruisseau
Et l’air chauffé à blanc

Elle est dans le désir de vivre oui absolument
Dans ces instants de contrastes violents dans leurs jeux leurs courses excessives
Quand ils sautent de pierre en pierre au ras de l’eau se poursuivent
De plus en plus vite s’échappent se défient pour se laisser tomber
Dans l’herbe corps mêlés plus assoiffés que la terre alentour

Tout peut recommencer comme avant on pourrait croire
Avec le même serrement aigu dans la poitrine
Avant que ne s’étiolent peu à peu le ruisseau et le bleu de l’été

Elle garde son chuchotement ses reflets l’odeur de terre et d’eau
Comme on garde en mémoire les gestes les regards
De ceux qu’on a aimés pour qu’ils restent après

 

 

Tu joues dans l’air
Dans l’eau dans les buissons
Tu joues au réveil
Au fil des jours dans tes rêves
Avec tes mains ton corps
Avec la feuille
Tu chasses mon inquiétude
Comme un insecte furtif

Pendant qu’on joue
Petite fille
L’arbre vieillit
L’herbe se cache
Sous nos pas d’aveugles
Bien loin des collines de cendre
La faim s’aiguise
Dans un monde sans toit

 

 

Peut-être juste quelques paroles
Posées sur la souffrance

Et il aurait fait beau

 

 

Les grands
Quel était leur secret ?

 

 

Des brins de paille dans les cheveux
Nos cris et ceux des hirondelles
Frôlant les champs de lavande
Dans la lourdeur de l’air

Tant de chaleur tant de secrets

Les cachettes des buis
Le froid de l’arrosoir sur les lèvres
Et les grelots des chèvres le soir
A la même heure sur les mêmes chemins

On serre contre soi
Ces images sans serrure
Comme on vole
Une fleur sur un talus

 

 

Odeur de prune
Mûre
Sous la véranda
L’enfant repose
Mains ouvertes

Bourdonnement du passé
Dans la cruche posée
Au soleil

L’écorce craque

Et toujours
Les chats guettent
Les criquets endormis

 

 

 

 

 

 

 

 

_________________________________________

Mireille Fargier-Caruso est née en 1946 en Ardèche. Elle vit actuellement à Paris.

Enseigne la philosophie une dizaine d’années puis devient bibliothécaire dans la banlieue parisienne. Collabore à de nombreuses revues et anthologies .Ecrit une vingtaine de recueils .Participe à plusieurs lectures publiques et festivals, travaille avec des artistes peintres Traduite en anglais, allemand, grec.

Recueils parus :
« l’essoufflement des fleurs », poème manuscrit avec des illustrations de Sarah Wiame, éditions Céphéides, 2011
« ce serait un dédale », livre-ardoise paru chez Transignum en 2011

« un peu de jour aux lèvres », éditions paupières de terre, 2010

« le don des arbres », éditions Céphéides 2007, avec des peintures de Sarah Wiame

« Ces gestes en écho », éditions Paupières de terre, 2006

« Au bord des routes », poème manuscrit avec des aquarelles de Sarah Wiame, Céphéides
2006

« Silence à vif », edit. Paupières de terre, 2004, réédition 2006

« de l’horizon », édit Paupières de terre ,2005

« Rendez-vous septembre », édit.Transignum, 2004, édition bilingue français-grec (avec des collages de Christos Makridakis)

« Liberté », poème manuscrit, calligraphié et traduit en chinois par Camille Louvie, avec des aquarelles de Vlad. Alexandre Micodin, Transignum, 2004

« Revers des voix », Lyric éditions, Canada, 2001

« Dimanche je vous aime », édit. Le Pré carré, 2001

« La lumière ébruitée », édit. Céphéides, 2001(avec des dessins et collages de Sarah Wiame)

« Quelques gouttes de soleil et après », édit. Céphéides, 2000 (encres et collages de Sarah Wiame)

« Même la nuit persiennes ouvertes », édit. Le Dé Bleu, 1998

« Lettre à L. »- Prix Froissart, 1993

« Blues-notes », édit. Le Pré de l’âge, 1992

« Heures d’été ou l’envers de l’ombre », Arclettres éditions, 1991

« Séquences au loin », Prix Poésimage, 1991

« Contre-ciel », édit. Le Pré de l’âge, 1990

« Visage à édifier », édit. Le Pont de l’épée, Chambelland, 1988

« Limites », édit. Le Pont de l’épée, Chambelland, 1984

« Entre les points et la parole », édit. Le Cherche Midi ,1981

Participation à des ouvrages collectifs et anthologies :

« Enfances » regards de poètes, éditions Bruno Doucey, 2012

« anthologie poétique » poètes contemporaines, terres de femmes, 2012

« nous, la multitude », édit. le temps des cerises, 2011

« femmes prétextes », peintures de S .Wiame, Céphéides, 2010

« les riverains du feu » anthologie du nouvel Athanor (C .Dauphin) 2009

« Anthologie des poètes de l’année » édit., Seghers ,2007

« Anthologie des poètes des parvis poétiques « la Passe du vent, Marc Delouze, 2007

« Carnavalesques anthologie des Poètes francophones », édit. Aspect, 2006

« 111 poètes contemporains en Rhône-Alpes » – Maison de la Poésie de Rhône-Alpes, édit. Le Temps des cerises, 2005

« Sept écrits de femmes », édit. Cidèle, 2003

« Ce que disent les mots », anthologie de 30 auteurs du Dé Bleu de Pierre Maubé, édit. Eclats d’Encre, 2004

« Passages » Scottish Poetry Library, Edinburgh, français-anglais, 2003

« Lignes de metro », edit. L’Hexagone, VLB, Québec, 2002

« La fête de la vie » anthologie de poètes français contemporains, édit. En Forêt, Verlag Im Wald, Rimbach, français-allemand, 2001

« Des peintres et des poètes », édit. Poésie-Rencontres, 2001

« Etres femmes » édit. Les Ecrits des Forges, Le Temps des cerises ,1999

Poèmes mis en musique dans un CD de Gérard Pitiot : « féminins poèmes « en 2010

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