Michel Mellet

 

 

(France)

 

 

 

 

Choc de cultures

 

Ile Maurice, dimanche 2 décembre 20..

 

Matin. Cinq heures vingt. Mon bagage se fait désirer. Le tapis roulant est vide et expose ses lames de caoutchouc biseautées, usées à leurs coins supérieurs droits. Une minute passe, deux…, cinq. Pas de nouvelles valises. Le ruban mécanique s’arrête. Impatience des touristes… de ma part. Sans raison : Jensen ne viendra me chercher à l’aéroport que dans une heure, surtout ne pas se lever trop tôt. Le tapis redémarre. Ouf… Soulagement de la foule qui attend à son pied.

 

Là voilà ! Ne pas me précipiter, attendre sagement qu’elle vienne à moi. Inutile de s’avancer, je devrais la porter, la tirer sur une plus grande distance. Je me suis placé stratégiquement : mon chemin est perpendiculaire à la tangente de la courbe du répartiteur. Je n’aurai qu’un minimum de pas à faire pour sortir du « bagage claims ».

 

Six heures dix. J’ai pris un petit-déjeuner avec les quelques roupies qui me restaient des années précédentes. Le soleil, déjà haut, se cache parfois derrière de rares nuages d’un blanc OMO. Je cherche l’ombre et sort mes lunettes de soleil. Je pense à un dessin de Jean Bellus paru, il y a très longtemps, dans la Vie Catholique…

 

Jean Bellus, ah oui, j’étais encore enfant. Un sourire se dessine sur mes lèvres alors que je revois Mme Bellus ordonner à son mari, au mouchoir noué sur sa tête ronde de chauve, de venir marcher à l’ombre, à l’ombre des fils électriques… Mais bon, il est impossible que des fils électriques fassent de l’ombre et c’est bien leur ombre que je vois sur le sol. Je l’emprunte, avec sérieux, pour rejoindre l’auvent qui m’abritera des quelques gouttes d’une pluie naissante vite aspirée par l’aridité de l’air.

 

Cela fait bien dix ans que je ne l’ai revu. C’est vrai que nous nous sommes longuement parlé en mai dernier quand il m’a contacté pour l’aider à lancer un projet sur son île. Son frère me dit qu’il s’est laissé pousser le bouc.

 

Les voitures passent. Toujours absent. Ce n’est pas l’heure ! J’aurai pu prendre un taxi. « Costal Road » à Riambel ! L’adresse est trop simple pour que je puisse espérer m’y rendre. La route fait des kilomètres si je me fie à Google Earth. Un gros 4×4 rouge s’avance lentement à six heures trente, s’arrête. C’est lui.

 

Il descend. Il est noir. Surprise, je ne me souvenais plus qu’il était noir … malgré l’année passée à travailler ensemble. Sa cinquantaine commence à bedonner, moins que la mienne. Un long châle jaune pend sur une chemise blanche ouverte sur son torse velu. Mise en scène. Barbu aussi. Des zones blanches apparaissent, au menton, sur les tempes. Il vieillit. Très bien même. Je quitte ma zone d’ombre et m’avance en lui tendant la main. Il me serre dans ses bras et nos joues s’égratignent, la sienne, tavelée, la mienne, lisse, trop lisse. Redressé comme il l’est, il a l’air d’un mafieux. Ma main droite cherche maladroitement la sienne au cours de l’accolade. Première bévue.

 

7h30 Cinnamanny, sa gouvernante, ventre en avant, pieds nus, nous apporte le thé. Jensen m’explique son travail sur le terrain, ce qu’il veut faire pour les pauvres de Trois Bras, d’Afrikan Town. Il donne dans le social après avoir abandonné le suivi des études cliniques à Paris. Courageux.

 

 

 

Mardi 11 décembre 20..

 

Dix sept heures…

Jensen a reçu plusieurs coups de fils. Sans m’en parler. Ce n’est pas son habitude. Je n’ai pas posé de questions. Une amie ? Non, son regard ne serait pas si embrumé. Il conduit et je ne reconnais pas la route. Je me fais une obligation de toujours mémoriser les routes empruntées pour pouvoir y revenir le cas échéant. Ici, les routes se coupent à angle droit et ne cessent de le faire. Mon sens de l’orientation a été pris au dépourvu. Une rue aussi étroite que les autres nous avale. Nous nous garons. Quelques mètres à pied, une autre rue bien plus étroite, des faces décomposées, des paroles basses… Son cousin Ravy vient de mourir. Il traitait Uva d’incapable il y a quelques jours, prétendait se porter très bien, que son cousin médecin, était un charlatan. Pas tant que cela puisqu’il est là, allongé sur une planche, entouré de quelques fleurs, avec ses chaussettes blanches nouées par la pointe pour que les pieds restent bien parallèles, bien droits. « Il nous a quitté » que me chuchote une des tantes. Non, il ne nous a pas quitté, il est là, en chair et en os, bien vivant… non pas vivant… je me comprends… raide comme il l’a toujours été. Je me comprends encore tandis qu’un sourire attisé par ma blague silencieuse tente de se frayer un chemin sur mes lèvres. Devant moi, une femme retire le bandeau qui maintenait la mâchoire refermée du mort. A sa barbe, à ses sourcils, il ne devait pas être marié ! Pas assez soigné !

 

La soirée se prolonge. Très vite, des voisins venus en nombre ont déplacé les guirlandes électriques placées devant la maison, ont installé une table et jouent maintenant aux cartes sous le regard d’une dizaine d’autres. Mamoune, la femme de Géo s’approche de moi : « Ils jouent beaucoup, il y a presque mille roupies sur la table… » Mille roupies ! Je dois calculer. Je ne suis pas là depuis assez longtemps pour que ce soit déjà automatique. Moins de vingt cinq euros, ce n’est rien ! Si ! C’est la moitié d’une semaine de salaire ici…

 

Vingt-deux heures…

Le prêtre indou est arrivé, est entré dans la pièce où repose le gisant. Mal fagoté. Un vrai clochard à mes yeux d’Occidental. Le cuir de son livre de prière est usé, usé jusqu’à la corde… Je me suis placé dans son dos, dehors, derrière la fenêtre ouverte et mes yeux suivent ses doigts sur les caractères hindis du livre de prières. Il a débuté son chant voilà une bonne heure et désormais ce sont les litanies lentes des femmes qui montent de la pièce ouverte à tous. Je m’éloigne et revient de temps à autre pour voir si des hommes participent aux chants, à la veillée. Non ! C’est comme chez nous : les femmes veillent, prient, et les hommes boivent ou jouent à l’extérieur. Comme en Pologne, comme en Espagne. Et on dit qu’ils sont croyants…

 

Ô Shiva ha ha… Ô Sivah ha ha… La psalmodie est reprise indéfiniment. Parfois des femmes sortent avant d’être remplacées par d’autres. Depuis la pièce, une très noire de peau, les cheveux crépus, noirs, tendant vers le roux, m’observe, sur ma chaise extérieure, en chantant avec les autres. Elle est belle, la quarantaine, ses yeux vifs me détaillent. Je n’ai rien à me reprocher. Je la laisse faire… Je finis par me lever, entrer dans la salle. Je la détaille : massive, voile sur les cheveux, sari sur larges pantalons bleus, de très fines semelles à peine retenues par un anneau de cuir autour de l’orteil protègent ses pieds fatigués, crevassés et poudreux. Ses yeux se lèvent vers moi. Je regarde alors le mort. Géo s’approche :

 

« C’est bien la première fois qu’un touriste assiste à un enterrement. D’habitude, on leur fait voir les mariages »… qu’il me susurre, narquois…  Je compte. Je compte toujours. Trente-six personnes, noires, et un blanc, moi, le plus blanc de tous les blancs.

 

Et la soirée se poursuit. La psalmodie a changé avec toujours autant de « a » dans les paroles. Très douce, apaisante. Il faudra que je me replonge dans l’origine des langues. Pourquoi une telle fréquence de « a » ?

 

Mamoune s’approche :

  • « Nous sommes de vraies usines à cholestérol ».
  • « Je suis triste parce que j’en ai vu des morts dans cette maison ! ».
  • « Tous nos hommes meurent vers les quarante ans dans la famille. (Je ne relève pas. A vue de nez, je donnais 57 ou 58 ans à Ravy)…

 

Vingt-trois heures…

Lassé d’être abandonné, je me promène dans le quartier. Un énorme chien noir, quarante kilos au bas mot, s’avance vers moi en aboyant. Pas la moindre peur mais autant éviter la confrontation. On ne sait jamais. Je ne vais quand même pas tourner les talons de suite. Je poursuis ma route, droit sur lui, en essayant de savoir si j’émets des molécules de peur. Idiot, je n’ai pas peur, je ne peux en émettre, je connais trop les chiens, ils savent que je ne leur veux pas de mal. Il recule. J’avance encore. Il recule à nouveau et lance un dernier aboiement, faible, un jappement, courbe l’échine avant de se retourner et rentrer chez lui. Je peux maintenant revenir sur mes pas. Je lui ai montré que je n’avais pas peur de lui. Je retourne lentement vers la maison tandis que revenu, il vient me renifler. Je lui caresse la tête. Je me suis fait un copain.

 

Jensen a maintenant ses nièces sur les genoux. Suthi à droite, X, 15 ans sur le gauche. Je pense à mon frère qui imagine que notre nièce de vingt ans voudrait coucher avec lui… Il faut éviter les positions scabreuses et cela évitera les pensées déplacées… que je me dis en le regardant les embrasser dans le cou. Il faudra que je l’interroge…

 

Minuit et quelques. Jensen me dit que nous ne rentrons pas, que nous sommes invités par ce monsieur, son cousin… que nous allons le suivre en voiture sur une dizaine de rues.

 

La maison, protégée de la rue par une minuscule bande de terre fleurie, me semble minuscule. Il faut attendre sur le trottoir que sa femme enferme les chiens pour avancer vers elle, la saluer en prenant sa main dans les miennes jointes. La pièce est encombrée de fanfreluches. A ne pas pouvoir mettre un pied par terre. Toujours cette peur de ne pas posséder assez ! Non. Elle explique qu’il s’agit de son métier, qu’elle crée de peluches à la demande… Champagne ? Oui. C’est offert si gentiment… Après une heure, nous passons à table. J’ai acquiescé au menu tout à l’heure sans savoir en quoi il allait consister. Madame apporte les plats. Jensen s’illumine :

 

« Du Bresson, cela faisait longtemps que je n’en avais plus mangé, au moins depuis dix ans… »

 

Il fait trop sombre pour que je puisse voir en quoi consiste ce plat mais l’odeur qui s’en élève est atroce et bloque ma respiration. Trautmann, dans Rambo I, expliquait au shérif Teasle qu’il venait le sauver de Rambo, que Rambo avait appris à survivre sur le terrain, à manger des choses qui feraient vomir un bouc… Je suis Rambo. Je me sers. Pas de pain. Je vais devoir manger cela ? Du poisson pourri, très très faisandé si j’en juge l’odeur ou le goût, mélangé avec de l’acide chlorhydrique et des épinards coupés très fins… Impossible de savoir. Ma langue se rétracte et mon œsophage se rétrécit devant l’agression. Il faudra bien qu’ils s’y fassent ! Faute de pain, je le mélange avec l’éternel riz servi à tous les repas. Je vais me rattraper sur le poisson. Manque de chance, il est servi avec la tête. Je déteste avoir une tête dans mon assiette et de la laisser dans un « coin ». Ici, pas de chien ou de chat pour la leur donner en cachette. Il va falloir faire avec, avec cet œil qui me regarde.

 

Même pas ! Jensen la prend dans son assiette. Il aime les têtes. C’est plein de magnésium qu’il explique et très bon pour le cerveau. Il détache un œil, l’ouvre, aspire goulûment le contenu avant de reposer la sclérotique vide sur le bord de son assiette. Les deux yeux gobés, ses mâchoires broient le cartilage de la tête. Il retire les dents du poisson. Petites mais trop dures qu’il nous dit. L’une s’est coincée entre les siennes… Difficile de l’extraire. Et de passer à la sienne… Il sort de sa bouche la langue de son poisson et nous montre combien elle est tendre… Finalement, à bien y réfléchir, dans « Le Cauchemar de Darwin », ils ne sont pas si mal lotis que cela s’ils considèrent la tête comme une friandise ! J’évite quand même de trop regarder, d’entendre les cartilages craquer sous ses dents, de voir la cervelle ruisseler sur le menton et surtout, surtout, interdire à mon imagination de me représenter en train de l’imiter…

 

Madame dessert la table, nous finissons le champagne, évoquons quelques souvenirs lointains du XIVième arrondissement parisien où le couple a vécu quelques années. Il est l’heure de partir. Encore une heure de route. Je n’ai pas beaucoup mangé…

 

 

 

Mercredi 13 décembre 20..

 

Cinq heures du matin et déjà le soleil me réveille…

 

Ce matin, c’est B., le Ministre de l’Agriculture, que nous devons rencontrer après avoir vu le Commissaire européen. Mon agenda est bien rempli…

 

 

 

 

 

 

 

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« Ma petite enfance a été hantée par les mensonges, les abus de pouvoir des adultes, les incohérences de la radio. Je n’avais que 5 ou 6 ans ».  Dès lors Michel Mellet s’enferme dans son monde de réflexion et observe les Hommes. Observation minutieuse, acerbe, trop tôt cynique. L’enfermement en collège religieux exacerbe le sentiment de solitude, de sa différence avec les autres, d’être le borgne du royaume des aveugles. La rencontre à 18 ans avec celle qui devait devenir sa femme lui permettra de se réconcilier un peu avec le monde et fera naître un autre regard.

Prenez une grande dose de lecture, de solides études scientifiques, ajoutez-y beaucoup de réflexion et de comparaisons, la compagnie des philosophes, un divorce incompris, des voyages un peu partout et vous obtenez le Michel d’aujourd’hui. Celui qui continue à hurler sa colère, qui va chercher la petite bête dans chacune de ses lectures mais qui, au fond, se moque bien de tout cela et observe, amusé, en retrait, ses contempteurs et l’humanité.

Le hasard des rencontres le fait participer à un atelier d’écriture et il se met à rêver d’écrire, de bien écrire… s’il en a le temps. Il continue en effet ses voyages dans les pays de l’Est, l’Océan Indien… Son approche humaniste n’est pas toujours bien comprise des industriels.

Ses écrits font feu de tout bois et plus particulièrement d’ouvrages accessibles à tous : réflexions à partir des journaux, de racontars, d’absurdités de la vie. Il cherche à remettre de l’ordre, à donner du sens, dans / à un monde qui n’en veut pas. Il le sait et persiste. Pour s’amuser : Je ne savais pas que c’était impossible, c’est pour cela que j’ai réussi. Admirable formule.

Epicurien, stoïcien, cynique ? Choix impossible. L’Homme est bien plus que cela ou bien moins : la [fameuse] liberté [de pensée] de l’Homme est celle du poisson qui frétille au bout de sa ligne… les gènes gouvernent tout. Devant un tel discours, ses amis font de leurs index une croix et rejettent ce démon en riant aux éclats.

Ses lectures ? le grand cycle de Dune. De la science-fiction bien sûr. Pas celle d’Albator ou de Star Wars. Seule la vraie science-fiction permet actuellement une réflexion imagée de ce que pourraient devenir notre monde.  Ce ne sont pas les fusées qui importent dans ces récits mais l’avenir de la pensée humaine. Et cette pensée va mal, très mal. Qu’importe… Il en a été ainsi de tout temps. « Et pourtant elle tourne » que disait l’autre…

 

 

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