Michel Mellet

 

 

(France)

 

 

 

Lame  Âme

 

(de rasoir)

 

 

II

 

 

Mon âme est ronde. Ou tout du moins mon esprit l’est. Lorsque j’étais enfant, une blague circulait dans les cours de récréation : un Belge, voulant se suicider, avait décidé de se tirer une balle dans la tête. Et ?  Et rien… Il n’est pas mort. Pourquoi ? La balle tournait indéfiniment dans sa tête, désespérant de trouver le cerveau… C’est la même chose chez moi, les sentiments tournent dans ma tête sans trouver la plus petite aspérité mentale où s’accrocher, s’arrêter, prendre le temps d’une décision.

 

Banal et personnel, dans ma jeunesse, j’avais trouvé la plus belle femme qui soit, des yeux magnifiques, un corps de rêve, un creux de rein provoquant, un cerveau magnifique, bien au-delà du mien, une présence en société impensable même dans mes rêves les plus fous… en face d’elle, j’étais une lavette, que dis-je… encore moins. Elle m’avait littéralement imprégné, au sens de Lorentz, où les oisons prennent pour mère la première forme mouvante qui se présente à leurs yeux… Son corps, son visage me rendait fou… Je ne pensais plus qu’à elle, jour et nuit, nuit et jour. Du matin au soir. Sa mère et une de ses sœurs avaient le même visage… la même prestance… . Elles se sont fondues en une seule entité et j’y pensais tout le temps, d’abord à la vraie, la première, bien sûr. L’homme étant ce qu’il est, avec ses faiblesses et surtout ses idées biscornues issues de la lecture des œuvres du père de la psychanalyse (quel mal a-t-il fait à des générations de jeunes hommes qui se sont crus anormaux parce qu’ils ne désiraient pas leur mère !) aussi et parfois aux deux autres… C’était normal… Sigmund dixit… et si le grand Sigmund le disait, il aurait fallu être fou pour réprimer de telles pensées… Qui veut sciemment être fou ? Pas moi en tout cas. Bref, disais-je, l’image de celle qui devait devenir ma femme, et celle de ses alter ego en filigrane, me hantait… Il me hantait encore lorsque, après vingt ans, elle a demandé le divorce, il me hantait les premiers mois après la séparation. Il m’a hanté pendant deux décennies. Il me hante encore maintenant où je ne peux rêver que je pénètre une femme sans que la vraie, la première, l’unique, apparaisse et que je me réveille sur le coup comme un gamin pris en faute, les doigts dans la confiture. Pas une femme qui apparaisse dans ma vie sans que je ne la compare à la première, pas une femme ne trouve grâce à mes yeux, pas une qui lui arrive à la cheville. Et pourtant… Ce n’est pas faute de la revoir : plantureuse, trop, cheveux gras, peau flétrie, ridulée entre des seins tombants, chairs flasques. J’ai revu sa mère, quatre vingt ans bien tapés, sa jeune sœur au bon petit ventre, aux cheveux pas soignés, aux racines blanches, fagotée comme l’as de pique… (ce qui me désole pour elle, si jolie… anciennement) et le souvenir s’impose… Celui de leurs splendeurs… C’est la femme au corps de liane, aux quarante kilos d’adolescence que voient mes yeux au mépris de toute vraisemblance ; pas la masse de graisse tremblotante actuelle… Impossible de trouver la moindre aspérité de mon âme capable de bloquer la ronde éternelle des images, idéalisées certainement, d’antan.

 

 

Errare humanum est

 

 

Je m’étais trompé (sur). Mon cerveau ne veut le croire, ni l’accepter. Il invente des excuses imaginables ou inimaginables, c’est selon, pour conserver son statu quo : cela ne sera plus jamais comme avant. Impossible. Le même maelström de sentiments. Les mêmes sentiments. Moi, cette lame de rasoir sur mon âme. Le même. La même.

 

La suite du vers de Sénèque ou de qui que ce soit qui l’ait écrit apparaît alors en lettre de feu… perseverare diabolicum est.

 

Oui, ce je(u) possédé du démon…sait faire de si belles incisions !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ma petite enfance a été hantée par les mensonges, les abus de pouvoir des adultes, les incohérences de la radio. Je n’avais que 5 ou 6 ans". 

Dès lors Michel Mellet s’enferme dans son monde de réflexion et observe les Hommes. Observation minutieuse, acerbe, trop tôt cynique. L’enfermement en collège religieux exacerbe le sentiment de solitude, de sa différence avec les autres, d’être le borgne du royaume des aveugles. La rencontre à 18 ans avec celle qui devait devenir sa femme lui permettra de se réconcilier un peu avec le monde et fera naître un autre regard.

Prenez une grande dose de lecture, de solides études scientifiques, ajoutez-y beaucoup de réflexion et de comparaisons, la compagnie des philosophes, un divorce incompris, des voyages un peu partout et vous obtenez le Michel d’aujourd’hui. Celui qui continue à hurler sa colère, qui va chercher la petite bête dans chacune de ses lectures mais qui, au fond, se moque bien de tout cela et observe, amusé, en retrait, ses contempteurs et l’humanité.

Le hasard des rencontres le fait participer à un atelier d’écriture et il se met à rêver d’écrire, de bien écrire… s’il en a le temps. Il continue en effet ses voyages dans les pays de l’Est, l’Océan Indien… Son approche humaniste n’est pas toujours bien comprise des industriels.

Ses écrits font feu de tout bois et plus particulièrement d’ouvrages accessibles à tous : réflexions à partir des journaux, de racontars, d’absurdités de la vie. Il cherche à remettre de l’ordre, à donner du sens, dans / à un monde qui n’en veut pas. Il le sait et persiste. Pour s’amuser : Je ne savais pas que c’était impossible, c’est pour cela que j’ai réussi. Admirable formule.

Epicurien, stoïcien, cynique ? Choix impossible. L’Homme est bien plus que cela ou bien moins : la [fameuse] liberté [de pensée] de l’Homme est celle du poisson qui frétille au bout de sa ligne… les gènes gouvernent tout. Devant un tel discours, ses amis font de leurs index une croix et rejettent ce démon en riant aux éclats.

Ses lectures ? le grand cycle de Dune. De la science-fiction bien sûr. Pas celle d’Albator ou de Star Wars. Seule la vraie science-fiction permet actuellement une réflexion imagée de ce que pourraient devenir notre monde.  Ce ne sont pas les fusées qui importent dans ces récits mais l’avenir de la pensée humaine. Et cette pensée va mal, très mal. Qu’importe… Il en a été ainsi de tout temps. "Et pourtant elle tourne" que disait l’autre…

 

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