Michel Bénard

 

 

 

(France)

 

 

Rabindranath Tagore ou la religion du poète

 

 

Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite,

pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique. RT [1]

 

Mille-neuf-cent-treize, l’occident en est à l’heure vaniteuse, méprisante, et  « glorieuse » du colonialisme, du prosélytisme en tout genre, de la propagande, de la volonté de pouvoir, alors que l’un des plus terribles et absurdes conflits mondiaux étire son spectre à l’horizon, et voici que soudain il découvre, nous ne savons pas exactement par les arcanes de quel miracle, l’existence d’un écrivain, penseur, d’origine indienne, mi-sage, mi-prophète, (un rishi) mais surtout et avant tout un immense poète d’une envergure universelle : Rabindranath Tagore. Ironie du sort cet occident « triomphant » lui décerne le prix Nobel de littérature ; belle leçon d’humilité envers ce poète d’un continent lointain qui est par sa pensée diamétralement hostile et opposé à tout ce qu’idéalise ou idolâtre cet occident.

 

« L’occident se glorifie, semble t’il, de penser qu’il dompte la nature…/… » [2]

 

Sans doute ne fut-il pas suffisamment écouté, lu moins encore, car l’année suivante l’occident belliqueux sombrera dans un conflit mondial si terrible, qu’aujourd’hui encore il reste des séquelles au sein de notre société, de plus en plus fragilisée par l’aveugle acharnement de ses dirigeants s’entêtant à jouer le destin du monde avec des dés pipés !

 

Rabindranath Tagore est né à Calcutta en 1861, dans une famille perpétuant la tradition ancestrale et patriarcale sous la férule du père, le maharsi (le saint), c’est dans ce climat traditionaliste et spirituel que baigna toute sa jeunesse.

 

« Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur …/… ». 1

 

Conformément à la majeure partie des penseurs indiens, Rabindranath Tagore portait en lui cet état de conscience naturelle de la grande multitude des mondes, des êtres où tout est dépendant, lié, pour finir par ne plus faire qu’un simple petit point unique : l’Un, qui s’élève vers le grand tout universel, en un hymne éternel.

 

« Tu m’as fait infini ». 1

 

On peut parvenir à cette unité par l’harmonie de la multitude, par l’amour, point suprême de l’absolu.

 

« Crois en l’amour, même s’il est une source de douleur ».  [3]

 

Rabindranath Tagore est sans cesse en quête de cette combinaison harmonieuse qui révèle l’homme lui-même et par lui-même.

L’homme mérite mieux, d’après ses besoins intérieurs, que d’être « satisfait » par de simples choses matérielles. Il a le droit de répondre à un appel plus subtil et sans aucun doute plus utile et indispensable ; celui de se mettre en communion avec le monde, avec l’univers.

 

«  Donne-moi la force d’élever mon esprit loin au-dessus des futilités quotidiennes ». 1

 

Lorsque l’homme s’approche de cette Unité par un cheminement de contemplation, de réflexion spirituelle, il touche à l’Infini. Le monde des prétendues « réalités » nous éloigne des espaces sensibles de la vérité. Peu à peu l’homme s’isole, se déracine, perd sa propre identité dans cette folle traversée du désert matérialiste et la spiritualité créative s’altère. Nous ne puisons plus dans la nature ce qui nous est réservé, aujourd’hui nous ne savons que consciemment ou inconsciemment la souiller.

 

«…/… l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit sombre, je n’ai plus ma rose ; sa douleur seule persiste ». 3

 

Le matérialisme ne fait qu’accroitre la dimension de l’imperfection, de l’inachevé. L’argent, la puissance, le pouvoir, les religions instrumentalisées ne sont que des feux d’artifices voulant nous faire croire en une pluie d’étoiles, mais qui bien vite pâlit, s’éteint, pour ne laisser place qu’à un ciel encore plus sombre, duquel ne retombent que cendres et fumées.

 

« L’homme prospère grâce à l’iniquité, obtient ce qu’il désire, défait ses ennemis, mais périt à sa racine ». [4]

 

Selon Rabindranath Tagore, il faut sortir absolument des limites temporelles, s’extraire surtout du triomphe aride du machinisme, où l’homme avide et crédule fait naufrage en y plaçant sa confiances, ses espérances, ses illusions surtout. Ainsi par ses chants, notre clairvoyant poète voulait-il s’adresser aux individus n’ayant de soucis que leur propre intérêt, et qui ne sont réduits qu’à l’état d’automates ayant perdu toute notion d’humanité. Ses chants sont donc composés pour habiller les âmes frigides, les esprits désolés, désertifiés, de quelques ornementations de vie et de beauté.

 

« Le monde jaillit dans ma vie comme une eau courante ».

« Les fleurs s’épanouiront de mon être ». 1

 

C’est par cette ébauche de la beauté que Rabindranath Tagore voulait suggérer ce que la parole ne sait qu’imparfaitement exprimer, car trop souvent les mots dénaturent ou trahissent la pensée, sans évoquer les interprétations erronées ou fantaisistes. Le désir de ce sage était d’illuminer l’esprit, afin de remémorer à l’homme qu’il possède en lui les graines d’une vérité suprême qui lui permettront de s’unir au monde et de reconnaître toute chose comme un temple de la beauté qui contient le sens de l’éternel.

 

Lorsque cette beauté que suggère le poète pénètre les brumes épaisses de l’obscurantisme, alors nous nous rapprochons plus facilement de la pérennité de l’amour et de la paix. Nous percevons déjà mieux combien l’idée même de la vérité demeure dans cette unité, et non pas dans la confession pléthorique de la multiplicité. Hélas ! Nos conceptions fragmentaires du monde et de son mode de fonctionnement nous isolent encore beaucoup trop de ce principe unitaire.

 

Dans son ouvrage : « La religion du poète », Rabindranath Tagore ne nous impose aucune doctrine, aucun commandement, aucun dogme, rien d’une règle quelconque. Mais simplement : une attention portée à l’attitude de notre être. Ici rien n’est défini, ni définitif, tout est voilé de subtiles nuances, de fragrances discrètes dans le champ de l’illimité.

 

« La religion du poète » reconnaît et accepte l’agitation fiévreuse du monde, les rumeurs, les turbulences, les lamentations avec lesquelles l’homme s’ingénie à envahir sa vie, à la dégrader par usure progressive. Mais cette « religion du poète » souligne toujours avec discrétion qu’il existe encore, malgré tout : le chant de l’oiseau dans les premières lueurs du jour, la violette éphémère aux parfums si délicats, les tièdes douceurs des soirs d’été…

 

« Je suis libéré, enfin !

   Mes ailes se gonflent du désir des cieux.

   J’irai rejoindre les étoiles filantes… /… ». 1

 

Au cœur de ce monde moderne, inhospitalier, égoïste, par cette illusion destructrice d’une passion inséparable du pouvoir des richesses, Rabindranath Tagore luttait sans cesse avec une seule arme : la poésie, avec laquelle il espérait plus que tout réveiller les consciences hypnotisées par le tourbillon d’une société usurpatrice. Placer l’homme en état de communion ! Par ce principe de «  communion », il associait l’homme au mystère de la création, comme à celui de la nature plus facile à observer et plus proche de nous.

 

«  Sous ton grand ciel, en silence et en solitude » 1

«  Dans le sanctuaire de la forêt. » 5

 

La nature a pour but de communiquer l’équilibre aux émotions humaines. Il est bon de se souvenir également que cet appel à la nature « déifiée » fût mis à l’honneur en occident grâce au mouvement romantique, en particulier avec les artistes allemands ayant pour chefs de file des poètes comme : Novalis, Goethe ou Schiller. L’homme reprend naturellement et modestement sa place dans la grandiose immensité du paysage et prend conscience de son insignifiance désuète.

 

« La nature nous aide à réaliser les aspirations de notre âme au-delà de nous même »[5]

 

Mais pour réaliser ces aspirations, Rabindranath Tagore nous reconduit à l’imagination qui se révèle, selon le lieu où nous nous trouvons, en fonction de ce qu’il s’harmonise à nous ou pas. Selon l’état d’humeur de l’instant également, ce qui peut prendre de l’importance aujourd’hui n’en aura pas nécessairement demain, et inversement.

 

Ainsi l’imagination finit-elle toujours par devenir nôtre, en devenant aussi notre réalité. Le philosophe Apollonius de Tyane accordait lui aussi une large place à l’imagination, car elle possède une vertu créatrice bien plus considérable que l’imitation, aussi parfaite soit-elle. En effet, elle peut représenter ce qu’elle n’a jamais vu et ne verra jamais.

 

Nous sommes des rêveurs de rêve, nous sommes des musiciens. Oui ! Rêveur devant l’éternel car la poésie chez Rabindranath Tagore est toujours un rêve en errance, un rêve d’amour, mais cet acte d’amour ne peut véritablement se manifester que par le sacrifice, auquel le poète se voue inlassablement pour l’éveil de son prochain.

 

«  Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves ». 3

 

Oui ! Des musiciens, car les vibrations qui émanent d’un poème naissent souvent par l’effet de ses sons harmonieux, de sa mélodie. Des vibrations, se compose l’image que l’on sépare de la forme, du sujet, ensuite il faut rechercher l’équilibre par les proportions, les perspectives, il faut donner au poème son esthétique tout en le préservant de cette relation entre mariage du thème et de l’image, au risque de provoquer une déchirure occasionnant la mort du texte ou son altération.

 

«  La terre, comme une harpe, frisonne-t-elle de chansons au toucher de mes pieds ?»

 

« Mes chants occupent la même place que la musique des nuages et des forêts ». 1

 

Beaucoup de poèmes ne sont que des constructions vides et creuses, bien plus rares sont ceux nourris du feu réel de la création inspirée. Par la facture de sa poésie, Rabindranath Tagore demeure très traditionnaliste, ses rythmes mélodiques se remplissent inlassablement d’hymnes à la forêt solitaire, à l’ermitage, à la sagesse, à la nature et par-dessus tout à l’amour universel, thèmes qui depuis tous les temps furent les fondamentaux utilisés par les sages indiens et les poètes, afin de mieux communier en toutes choses et tenter d’établir une relation d’union et de symbiose. L’espace poétique de Rabindranath Tagore s’ouvre également sur une certaine notion du regret, de la perte de pureté, de la simplicité naturelle, du vrai ressenti et principalement de l’élévation spirituelle, dont l’instant est aussi très souvent l’heure :

 

« …/… où le poète, posant sa plume, laisse ses pensées s’enfuir vers les insondables profondeurs du silence éternel et secret ». 1

 

Jamais la poésie de Rabindranath Tagore ne chercha, ni ne cherche, car elle est toujours bien vivante et d’actualité, à éblouir par de quelconques formules nouvelles, ni de savantes constructions alambiquées, d’hermétiques équations de laboratoires, elle n’est pas l’œuvre d’un bateleur, moins encore d’un bouffon dérisoire. Par les thèmes les plus conventionnels, cette poésie polit doucement la fibre du cœur en restituant au verbe une dimension humaine, c’est véritablement l’exemple d’une poésie à l’échelle de l’homme.

 

Rabindranath Tagore n’a jamais possédé le sens de la grandiloquence, de l’exubérance, il respecta toujours les proportions de sa « règle d’or » en se détournant irrévocablement de la dissonance. Ici, aucun effet de genre ou de style si chers à certaines de nos « écoles » occidentales où le paraître règne à tout prix. La musicalité poétique se veut tout en nuances, cette poésie repose l’esprit sans cesse exposé aux agressions quotidiennes, le silence y est omniprésent, chaque vers se veut un nuage léger se déposant sur l’immensité du ciel. Délicatesse, attouchement, caresse, s’esquissent sous le voile de la retenue.

 

Presque toute la pensée de ce grand chantre, de ce divin poète, pourrait pratiquement se résumer par ce vers, choisi en guise de conclusion.

 

« Il faut un long silence pour tisser une harmonie  parfaite ».

 

Silence et harmonie sont les deux clés de voutes majeures de l’intégralité de son œuvre, ainsi que de « l’offrande lyrique » qu’il fit de sa vie.

 

 

[1] L’offrande lyrique – 1914 – traduction André Gide (NRF).

[2] Shadana – 1956 – traduction J. Herbert (éditions Maisonneuve).

[3] Le jardinier d’amour ; traduction H.M Thorens (NRF).

[4] Vers l’homme universel – 1964 – traduction K. Johnston (RNF).

[5] La religion du poète – 1924 – traduction, Touchard de Boismilon (Payot).

 

 

 

 

 

 

 

 

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Michel Bénard
Ecrivain, Peintre,

Lauréat de l’Académie française,
Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres
Site personnel : http://michel.benard.over-blog.com/

 

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