Michel Bénard

 

benard

 

(France)

 

 

 

Gorée ! Embarquement exotique

 

Sur une carcasse désarmée,

Délaissée, que rongent

Inexorablement sel et rouille.

Embarquement chamarré,

Couleurs de peaux mêlées, métissées,

Sur une mer d’huile

Et un soleil de plomb,

L’ile de Gorée émerge des brumes. (*)

Dans les ruelles encore pavées

Des ombres furtives rodent,

Des plaintes angoissées montent,

Symbolisant encore la honte

De l’inqualifiable colonisation

Pour des générations et des générations.

De ce terrifiant négoce humain.

Tout a encore sa place,

Cellules sombres et exigües,

D’hommes, femmes, enfants et récalcitrants,

Glissements de lourdes chaines,

Morsures des bracelets d’acier,

Entrave de pesants boulets.

Les murs écaillés, décrépis, érodés,

Laissent encore suinter l’odeur

De la peur, de la sueur et du sang.

Les voyages d’arrivées incertaines

Etaient invariablement sans retour.

Hommes noirs, blancs, métisses,

Il ne faut pas oublier d’ouvrir les yeux,

Aujourd’hui tout peut vite se répéter,

Alors n’ayons pas crainte de nous insurger,

De nous indigner, de dénoncer, tout asservissement

De l’homme par l’homme,

Le spectre est toujours à nos portes.

 

 

 

(*) Gorée. Ile aux abords de Dakar où furent transférés des millions d’esclaves à majorité de race noire, à destination des Amériques en particulier, mais hélas aussi vers l’Europe.

 

 

 

Hommage aux tirailleurs sénégalais, marocains, algériens, indochinois et aux hommes de toutes les nationalités emportés par les flots rageurs de la barbarie et de l’effroyable génocide de 1914-1918.

 

Les femmes ne savaient pas qu’elles portaient

Dans leurs ventres les enfants du massacre,

Les fils de l’extermination programmée.

Les souliers cloutés sentaient encore

La boue visqueuse des tranchées,

Les casques des sacrifiés contenaient

Les parcelles de mémoires brisées,

Soldats oubliés, vies crucifiées,

La mort, la mort toujours recommencée,

La mort, la mort en son omniprésence,

Et oser croire encore aux fétiches disloqués.

Tant d’hommes innocents marchèrent

Aux pas cadencés vers les charniers.

Pourquoi ont-ils quitté leurs terres d’Afrique ?

Le dictat de l’ordre national se voulait colonial !

Le sang reste rouge sous la peau d’ébène

Pour une hostie qui sera noire.

Les croix seront blanches ou brunes,

Mais Dieter, Adrien, Samuel, Mordekhai, Yambo, Youssef, Khan, Ryan,

Ne feront plus la différence.

Les vestiges des ossuaires

Auront tous la couleur de l’ivoire.

 

 

 

Le monde s’esseule

Dans ses ruines en flammes,

Où même les œuvres de l’antique

Mémoire de l’humanité,

Sont pillées, profanées, mutilées.

Les cités touchent en leur néant,

Signent leurs testaments

Au nom d’une ignorance fanatisée,

D’un obscurantisme endémique,

D’une haine programmée.

Que peuvent un chant de paix,

Une mélodie d’amour,

Contre un sabre effilé

Aux mains de l’assassin,

Gangrène maléfique

Se justifiant du nom d’un «  dieu, »

Profanant l’image et la parole

Des sages et des prophètes.

Le monde se recouvre de cendres

Sans même entendre

L’incantation du poème,

La prémonition du verbe.

Ultime blasphème

Pour l’humanité humiliée.

 

 

 

Les fantômes de Landowski

 

Sur ces terres brulées, stigmatisées,

Portant encore les fragments de la mort

Et l’odeur froide du sang,

Sur ces terres blanches où rode toujours

L’horreur d’effroyables combats,

Un soleil rasant enveloppe

Dans leur sommeil d’éternité,

Les massacrés de l’inutile,

Les innocents du sacrifice,

Qui silencieusement se relèvent,

Huit fantômes mystérieux aux yeux clos,

En lambeaux d’uniformes, nus et dépouillés,

Avec pics et pioches, grenades et fusils,

Ils hantent nos mémoires

Et reviennent nous absoudre.

En ce ciel de feu des oiseaux noirs

Tracent des lignes de chevaux de frise

Sur les transparences de l’azur.

Huit fantômes aveuglés

Par l’effroyable furie,

Qui se réfugient dans le silence

Et les ténèbres des abimes de l’oubli.

 

 

 

 Prémonition de cendre

« Auschwitz ! L’impardonnable, l’inexcusable, l’inconcevable, l’innommable, …….et pourtant ils ne seront pas les derniers ! »

 

Le silence des neiges porte encore

Les millions d’empreintes de pas

Serpentant inexorablement

Vers la solution de l’extrême.

Ombres d’hommes, brumes de femmes, fumerolles d’enfants,

Ce brouillard d’agonie n’avait plus de sens,

La raison trébuchait sur le corps des damnés

Encore porteurs des aigreurs de la peur.

Ici l’horizon s’arrêtait

Aux lignes des barbelés,

Face à la hargne des chiens enragés

Et la haine aveugle des tortionnaires bottés.

Le temps ici n’avait plus d’histoire,

Les couleurs du paysage étaient exsangues,

Et sur les chemins de pierres et de boue

Jalonnés de lugubres miradors,

La guitare d’un tzigane,

L’étoile de David et celle de Dimitri

En appelaient à la mort.

Le silence des neiges contient encore

Le cri d’acier des essieux d’un convoi,

Que freinait déjà la prémonition de cendre.

Aujourd’hui, sur l’espace fantomal du camp,

Il ne reste qu’une colonne d’absence

Qui se dresse comme un phare

Sur les stigmates de nos mémoires.

 

 

 

Que penser d’un monde

Où l’on mutile les statues,

Où l’on brise la roue d’éternité.

 

Elle est si fragile la Paix,

Si fugitive, comme un reflet

Sur un miroir brisé,

Un petit nuage rose

Dans un ciel en tourment,

En cette étrange lumière

De soleil d’hiver.

La Paix se fragilise

Comme un arlequin blessé,

La Paix confiée au bec

D’une colombe étonnée du silence

Lorsque les canons se sont tus,

La Paix brodée

Aux voiles des veuves.

La Paix cette illusion,

Dormant sous des millions

De croix blanches et noires,

La Paix suspendue aux barbelés

Avec ses ailes engluées.

La Paix comme une cathédrale,

Indéfinissables ruines majestueuses

Noyées dans les brumes.

 

Que penser d’un monde

Où l’on mutile les statues,

En cette étrange lumière

De soleil d’hiver.

 

 

 

Sur la plaine les meules

Sont en flamme,

Les fumées occultent le paysage,

Les objets de la vie

Jonchent le sol.

Le vide des rues est saisissant,

Murs éventrés, carcasses calcinées,

Stèles des morts profanées

Des poussières de l’oubli.

Le cri du silence est cinglant,

Le drame est palpable,

Il impose son viol dans le corps,

Le cœur et l’âme,

Il sent la chair mutilée.

La guerre et son cortège

Viennent encore de transhumer

En piétinant la PAIX !

 

 

 

…/…ces murs où l’on crucifie toujours la vie…/…

 

Toujours ces yeux d’hommes

Où s’imprime l’infinie détresse

De l’immonde chaos,

D’innommables exactions,

Toujours ces cauchemars de l’humiliation

Tachés du sang des innocents,

Toujours ces pupilles horrifiées

D’être témoins permanents

De tant de vies broyées.

Encore ces visages effarés

Où ne demeure que l’ultime

Suaire de l’oraison funèbre,

Orbites évidées, visages exsangues,

D’où ne s’écoule même plus

L’humaine désespérance des larmes.

L’infamie toujours recommencée,

Mais qu’avons-nous fait de l’humanité,

Mais qu’avons-nous fait des ailes de la Paix ?

 

 

 

En mémoire de mon grand-père Georges Voelle, régiment du 2 ème Dragon. 1914-1918.

 

Trahis, bafoués, humiliés,

Jusqu’aux derniers !

Pauvres poilus innocents

Voués aux génocides programmés.

Portant la fleur au fusil,

En chantant : «  C’est la der des ders… »

Dans les ruines de Craonne.

Lent anéantissement,

Mensonges patriotiques,

Inconscience des pantalons rouges,

Déshonneur des cavaliers démontés.

Les haines aveugles et viscérales,

Brulant les livres, les blés et les cathédrales

Dans les sournois brouillards d’ypérite.

Il ne restait plus comme salut

Que l’espoir des anges en pierre

Et des fantômes de Landowski.

Ils marchaient sur les plaines de Picardie

Vers le chemin des Dames,

Des Eparges, de la tranchée des baïonnettes,

Avec pour seule compagne

La mort dans la boue des boyaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Michel Bénard vit à Reims, il est l’artiste pluriel par excellence, détenteur de nombreuses distinctions, tout à la fois poète, critique et peintre, son œuvre picturale est l’alchimie réussie de l’écriture conjuguée à la couleur… œuvre lumineuse, solaire, symbolique et universelle, elle est en lien avec le monde sensible.
Utilisant avec talent les techniques mixtes, travaillant la matière le relief avec une magistrale maîtrise, son œuvre est porteuse de spiritualité, d’humanité.
L’être à l’instar de l’artiste est authentique, profondément tourné vers l’Autre, à l’écoute du monde et de ses langages multiples…
Des mots comme tolérance, fraternité, partage sont le cœur même de son propos d’homme et d’artiste.
Michel Bénard est de ces êtres qui rendent le monde meilleur.

 

 

http://michelbenard.eklablog.net/

 

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