Michaël Glück

 

Photo : Michel Durigneux

 

(France)

 

 

 

Ode pour la terre sans nous

 

pour J. B.

 

nous avons appris à dormir sous les mots

en entrant dans l’âge où l’on compte les morts

 

nous tournons les pages

vers un livre pétrifié

         ou sa ruine

nous savons

que nous ne serons rien

   à peine

bouche cendre ou bouche terre

 

les noms absents se multiplient

sur nos lèvres saisies par les rides

 

nous savons qu’il nous faudra quitter

nos mains appliquées à vêtir

les cahiers d’encre pâle

 

ce que nous pouvions faire

nous l’avons fait

nous le faisons encore

peu de choses

un poème

 

(…)

 

 

 

IMPERATIF

 

                    Impératif 

                            Il faut manger.

                            Boire, manger, vomir.

                            Etre assis et debout.

                            Il faut parler et se taire.

                            Parler se promener, pisser,

                            se taire, vomir,

                            être assis et debout il le faut.

                                               Janos Pilinszky

 

 

 

 

 

 

1.

ne rien montrer

dire et nommer

un chien est un chien.

la lune aboie,

quelqu’un écoute

 

2.

un mot épuise et tire

toute langue.

ce qui est enfoncé

dans les yeux

fut sans voix.

 

3.

la main dans son geste

écrit le fouet.

l’encre n’est pas

lanière cinglante

ni même le cri.

 

4.

il revient. la pluie

tombe et précède

le pas fossoyeur.

il creuse en marchant

le poids de l’attente.

 

5.

siècles obtus

échardes du temps.

chacun dort

sous le casque.

nuits mercenaires.

 

6.

on oubliera la lampe

le chevet tatoué

l’insomnie

le journal plié

qui brûle sur l’ampoule.

 

7.

la description

est une insulte.

paysage à peau d’homme.

sur la barrière

le jour est déposé.

 

8.

nous fûmes

stèles et fumées

nous fûmes

interlignes du sang.

qui parlera?

 

9.

la voix encombre.

ce qui est

n’est pas

son gîte.

couteaux pour le silence.

 

10.

nous ne cessons de

marcher dans les bottes

dont nous avons

dépouillé les ancêtres.

bourreaux fils de bourreaux.

 

11.

ce qui se tait

nous tue.

une femme berce

un carton à chapeaux

un édredon vide.

 

12.

le linge est sur le pré.

un drap aveugle

une nuée de sauterelles.

l’enfant saute à la corde

au-dessus d’un obus.

 

13.

le frontière :

une rangée de cils.

paupières baissées

sur ce qui fut

sans passeport.

 

14.

la main maigre

écrit maigre

dépèce les mots

cherche

le squelette sous la voix.

 

15.

un sac en plastique

couvre la tête

du rescapé.

bruno bettelheim

renonce.

 

16.

nommer nommer

une rose une rose

un vase vide

une table muette

un livre fermé.

 

17.

un visage à la fenêtre

une question sur le givre.

un homme

dépossédé de l’homme

regarde ceux qui partent.

 

18.

un camion un train

la bâche de l’oubli.

l’abjection d’une couronne

au pied d’un monument,

les médailles l’effacement.

 

19.

mots croisés

quatre cases blanches.

la lumière d’un mot

sa nuit.

la définition absente.

 

20.

il plaide :

non-coupable.

le viol ne fut

qu’obéissance

à la bouteille.

 

21.

penser la faim

l’herbe

les mandibules des insectes

la longue nuit

du choléra.

 

22.

l’oiseau

en vol

chie sur nos têtes.

alors nous regardons

le ciel.

 

23.

la neige pense

pas léger

nostalgie d’un

pas léger.

sous un projecteur.

 

24.

il y eut même des violons,

orchestre d’âmes.

l’âme n’eut jamais

d’autre nom

musique, musique.

 

25.

un point finit

la phrase, épouse

l’essoufflement,

la fatigue des lèvres

ensevelies.

 

26.

si peu, un caillou

à peine roule

dans la bouche.

lexiques concassés,

langues mortes.

 

27.

obscénité

le mot charnier.

les chiffres étaient

gravés sur les os.

sur les os.

 

28.

que faire

du mot : enfance?

une bougie

un chandelier

une torche.

 

29.

la battue des lavoirs.

le chant des lessives

l’étendoir où le linge

expose le motif.

les draps l’odeur des draps

 

30.

rouleaux tissés

cheveux de la mémoire.

la parole étouffée.

bégaiement

du commencement.

 

31.

ils ne savaient pas.

ils ne savaient rien.

ils n’y pensaient pas.

ils dormaient, ils mangeaient

ne se reproduisaient pas.

 

32.

dans l’encadrement

de la fenêtre, au loin

la haute cheminée

d’un four.

le pain des hommes.

 

33.

l’exercice quotidien.

tenir un vers

une strophe.

tenir un mot

dans un peu de soupe.

 

34.

par peur garder

mémoire d’un legs

sans image.

s’habituer à être le témoin

du récit le plus nu.

 

35.

le vent prend pour visage

les objets du monde.

cet hiver-là,

glacial, désolé

il n’eut aucun visage.

 

 

36.

nous eussions tant aimé

que l’écriture ait

la transparence de l’encre

après la pluie

pour laver nos visages.

 

37.

le poème

fut réduit

au plus simple.

un os un crâne

des nuages.

 

38.

ou bien

faire semblant

dire : cristal

le cœur gemme

le bleu des nuits.

 

39.

ou dire encore

le couteau et la pomme

la tinette au fond du jardin

les grosses mouches

l’orage.

 

40.

choir entre deux mots

ne savoir choisir

entre l’annonce d’un typhon

et la menace du typhus.

attendre dans la chute.

 

41.

compter lettre après lettre

grain de sable après grain de sable

goutte d’eau après goutte d’eau.

Compter toujours compter

un jour plus un jour.

 

42.

folie de croire

que le pire

a eu lieu.

folie d’attendre

son retour.

 

 

Photo : Annie Fabre

 

 

 

LE REPOS

(dans la suite des jours, 7)

 

01

 

pose tout

le corps

et les outils

du corps

 

pose la faim

au bord de l’assiette

l’eau dans la cruche

la soif entre les lèvres

 

pose les yeux

sur la nuit

 

pose la peau

hors de ses plis

 

laisse les draps

sur le fil

 

pose

 

pose la poussière

au milieu des mots

 

pose tes mains

sur les côtés du livre

pose

 

sur la chaise le temps

élime

les vêtements du jour

 

 

02

 

pose tout

l’incendie

la soif

le sexe

contre la cuisse

 

pose les os

sous les muscles

 

le couteau

au pied du lit

 

pose le livre

pose

pose-le

sur la table

 

pose la douleur

derrière

les dents

la rancune

sous le miel

 

dans l’armoire

est pendu le manteau

la fatigue

dort dans les poches

 

pose le front

contre le ciel

 

un mot

s’y retire

 

 

05

 

pose le crayon

dans les marges

une voyelle

entre les pierres

le grain de la voix

sous la farine

 

pose la joie

sur le seuil

 

pose le deuil

la tristesse

 

n’éprouve rien

si ce n’est

la venue du rien

 

 

09

 

pose tout

ce qui est fait

est fait

a été

fut

 

pose

tu n’es plus

dans ce que tu as fait

pose

 

pose tes biens

jette

 

ouvre tes mains

à qui se dérobe

 

 

 

10

 

pose le jour

pose la nuit

ce sont draps

de ton lit

 

berceau

cercueil

 

autre

vient

 

pose tout

dans l’ombre

soleil ou lune

pose

 

ne refais pas

l’ourlet

 

rouvre

la cicatrice

l’éloge du

temps

 

 

 

d’une Jérusalem absente

 

Je vous écris d’une Jérusalem absente

d’Iroushalaïm, d’Al Qods

je vous écris d’une Jérusalem inversée qui peuple mes nuits

je vous écris sous la croisée des voix

dans l’insomnie de la blessure

j’écoute

j’écris

la main écrit

le sang dans la main écrit

le sang à l’écoute des voix

j’écris

malgré tout

contre tout

j’écris pour

 

Je vous écris d’un lointain titubant entre les noms

j’ai des yeux sans image

des yeux tournés vers l’intérieur des visages perdus

des yeux retournés vers l’énigme des voix

malgré tout

contre tout

qui se lèvent

pour

 

En ce printemps

qui donc se lèvera et dira à la poussière :

tu es homme et à l’homme tu retourneras

Yehuda Amichaï

 

Je vous écris de l’entre-deux des draps

un drap pour nos amours

un drap pour nos angoisses

mon lit est une tente

                            plantée dans le désert

les voix y sont lumières

lampes et chandeliers

poèmes

malgré tout

contre tout

debout debout

Le poème est dans l’entre-deux

Et il peut, des seins d’une jeune fille éclairer les nuits

D’une pomme, éclairer deux corps

Et par le cri du gardénia

Restituer une patrie

Mahmoud Darwish

 

 

Je vous écris d’une ville qui n’est pas encore

d’une ville qui n’est plus

d’une ville à bâtir

dans les lignes de vies

écorchées dans nos paumes

je vous écris

dans les nœuds des poèmes

Je vous écris d’une ville que je ne connais pas

écris donc, tant que tu en auras la force… ton écriture… ne sera jamais…un tison de haine alimentant le brasier des haines…

Abdellatif Laâbi

 

des enfants dans les rues jonglent

sous la peau d’orange on entend

la chute d’une colombe

des faucons s’envolent

dans la rumeur des fontaines

Je n’écris pas j’écoute

j’écoute

je laisse en moi monter vos voix

j’exprimerai un flot :

d’amour je parle, de

deux âmes sœurs qui

se déchirent et s’entredévorent

en éparpillant leurs trésors

Ibrahim Souss

 

 

Je vous écris d’une Jérusalem absente

d’Iroushalaïm, d’Al Qods

je vous écris d’une Jérusalem dont les noms chantent

des enfants dans les rues jonglent

Je jongle dans les rues d’une ville à venir

je jongle avec vos livres

malgré tout contre tout

et pour

pour

Après la pierre.

Après le feu,

redécouvrons le miracle du commencement

Michel Eckard Elial

 

Les lèvres des enfants jonglent avec

les noms

         qui tournent les pages de vos livres

les lèvres des enfants épellent

le vent

qui occupe dit l’un

l’assiette de mon frère

qui occupe son pain

que dis-tu

         dit l’autre

et il se frappe le front

personne, ni même l’ennemi, n’a le droit de laisser l’enfant hors de sa maison

Mahmoud Darwish

 

que dis-tu

         dit l’autre

que dis-tu

         dit l’un

il y a des comptines

dans le compte des morts

qui occupe dit l’un

l’assiette de mon frère

qui occupe son pain

 

-As-tu pouvoir de prolonger la vie ?- demandait un sage à un autre sage.

-J’ai pouvoir de prolonger l’espoir- lui répondit celui-ci

Edmond Jabès

 

 

Je vous écris un peu

un peu

rien qu’un peu

contre le silence qui mure les noms

Jérusalem Al Qods Iroushalaïm

octobre 2002

 

 

 

 

Texte d’abord paru sur le site remue.net a été publié dans le n°9 de la revue Levant.

 

 

 

Quelques poèmes de Le couteau,

du cycle

dans la suite des jours publiés par les éditions L’Amourier

 

1.

 

ton couteau

tu l’aiguises

sur la pierre de Caïn

 

tu n’entends pas

ce qui est dit

tu ne l’entends pas

 

tu entends

ce que tu connais

 

l’oreille ibère l’écho

des vieilles meules

 

tu aiguises ce qui le fut

tu entends ce que tu as vu

 

corps ligotés gorges tranchées

 

 

2.

 

tu es prêt à refaire

ce que tu as vu faire

 

ta main a des gestes d’ombre

lignes de vie interrompues

 

tu entends le vieil impératif

tue

et qui a vu tuer

saura toujours tuer

 

tu as dans l’oreille

le bruit du couteau

 

 

3.

 

obéissance

 

comment peux-tu entendre

immole

quand rien n’est dit

 

immole

ce sont gestes anciens

que ta main as connus

 

 

4.

 

n’a pas été dit

immole

n’a pas été dit

égorge

n’a pas été dit

sacrifie

n’a pas été dit

abrège les jours

 

tu as levé la main

le couteau dans la main

 

cela

sue nul n’a demandé

cela

tu l’as fait

 

 

5.

 

aurais-tu enfoncé le couteau

tu n’aurais obéi qu’à ta main

au sacrifice accoutumée

 

tu

ne tueras pas

tue

 

qui lève la main sur son fils

ne l’élève pas

 

cela était dit

élève

 

tu aurais obéi

à ce que tu as entendu

non à cela

qui fut dit

 

 

 

________________________

Bibliographie des textes édités par Jacques Brémond

 

2007

Deuxième suite pour la terre sans nous

 

2002

Cette chose là, ma mère

 

2000

Comédies enfantines, Territoires de la guerre, 1

 

1997

Cérémonies d’exil

 

1995

Petite suite pour la terre sans nous

(in Mémoires de la terre, revue Propos de campagne & Ed. J. Brémond)

 

1991

Lettre à Hippocrate (Histoire d’une incision)

 

Ce qui tombe (in : NON)

 

1990

L’épreuve du paysage (in : Aubrac, Itinéraires littéraires en Lozère)

________________________

 

 

 

INEDIT

 

Ciel déchiré après la pluie

premières pages

 

vieille guerre

 

1.

 

maintenant très grande peur/ corps gelé, mais rampe/ bras creusant neige, rampe/ yeux blancs, yeux brûlés, rampe/ tire corps, trace sillon dans neige, rampe/ voit dedans/ voit/ mémoire, lambeaux, haillons, mémoire/ avance/ rocher affleure, entame chair/ neige cicatrise/ froid ferme plaie/ ventre vide rampe/ froid recoud ventre ouvert/ grande peur/ bras enfoncés dans neige tirent corps/ élèvent corps vers sommet, vers passage frontière/ sait cela/ entendu cela/ sommet, passage frontière/ sans douane depuis début guerre/ rampe, avance, monte/ glisse parfois, remonte/ redressé parfois, puis marche, puis retombe, roule dans la pente, recommence, remonte/ couché étendu, ventre frottant paroi rocheuse enneigée/ voit soudain bras tendu vers ciel comme hélant secours dans un désert blanc/ monte, rampant vers cela, inutile appel hors crevasse/ accroche cette main bleuie/ entend bruit/ craquement/ jette bras humain arraché/ monte encore/ grande peur/ devrait plus être très loin, pense/ tenir, pense, encore un rien pense/ fuir encore, tenir encore, pense/ jambe gauche engourdie, anésthésiée/ trop enfoncée, trop longtemps enfoncée dans la neige/ amputer jamais, pense/ corps morcelé, jamais, pense/ plutôt mourir, pense/ lutte contre fatigue, contre sommeil, contre tentation de dormir/ dans neige dormir/ doux drap, édredon céleste/ enrage/ plonge main dans anfractuosité bleue/ hisse encore corps moitié gelé/ progresse/ lentement/ vers passage/ lentement/ mord lèvres/ saigne/ aussitôt sang figé/ mord encore/ pour tenir éveillée douleur/ douleur fait mouvement/ mordre intérieur/ lèvres plus vives, douleur plus grande/ cela coule/ dans la bouche sang chaud coule, nourrit, donne forces, regénère, réveille/ sang caillot noir comme corbeau dans la bouche, avec croassements/ sous paupières aussi, envol/ corneilles plutôt/ grandes ailes sombres occultant lune rousse/ yeux sous éclipse/ ciel ténébreux/ mais lumière pourtant/ même obscure, dans nuit fait lumière enneigée/

 

marche comme peut dans la neige et s’enfonce, weg/ va et s’enfonce, weg/ dans la neige/ n’a pas d’autre nom/ sait que weg n’est pas loin, plus très loin de la frontière/ le sait/ ce mot-là et des cris de corbeaux dans sa tête/ avance et marche, le bec derrière les yeux/ weg/ un claquement dans sa tête, ce nom, une douleur/ weg/ je/ non pas ça/ ce mot à la place de son nom ne peut pas/ la neige brûle les pieds, le mot fend les lèvres/ plus plus très loin non plus très très loin/ weg avance, weg sait que ce n’est plus très loin/ là où/ épaisse la neige/ trop/ une jambe trop enfoncée/ au-dessus du genou/ le froid au-dessus du genou/ avec l’humide/ ficile/ difficile/ se couche dans la pente/ agrippe la roche qui affleure/ tire/ arrache à la neige la jambe qui meurt/ ne la sent plus, weg/ trop plein du mouvement qui le tracte/ quelques centimètres/ bouger, weg, bouger/ plus très loin, le sait, un peu encore/ presque/ une main sort de la neige/ voit cela, weg/ une main bleuie/ la couleur la voit/ pareille aux bâches des chantiers/ attrape, weg/ la main/ bruit/ fracture/ glisse en arrière/ recommencer/ les yeux dans la tête de weg voient la main cassée/ quoi/ la main cassée/ quoi avec cela/ jette derrière lui la main qui a lâché/ recommencer/ remonte, weg/ se relève/ lentement se redresse, marche/ traîne la jambe morte/ presque morte, weg/ vite passer la frontière/ presque/ seulement presque/ marche comme peut/ si pouvait mieux/ si pouvait sur une seule plus vite marcher weg alors/ couperait l’autre/ trancherait la glace de l’autre/ mieux vaut arriver en morceaux vivant, qu’en entier mort/ mieux vaut, weg/ un peu de viande qui s’agite plutôt que toute la viande congelée/ rampe/ tracte encore/ fait pas nuit/ ne pas encore/ les corbeaux/ weg ne les entendrait pas si la nuit déjà était tombée/ ne les aurait pas entendu croasser après qu’il avait jeté la main derrière lui/ ni ne les verrait/ dans ses yeux, weg/ le ciel n’est pas dans la tête de weg/ pas le vol, ni le croassement des corbeaux dans la tête/ non/ ni le peu qui reste du jour/ alors/ weg comme peut, malgré la neige, comme peut avance/ glisse/ rampe/ reprend/ tombe/ se redresse/ avance/ urine chaude le long de la jambe vive/ réconfort, weg/ petite joie à sentir cela/ bon/ se sentir pisser, bon, weg, bon/ si même ne dure pas/ le peu quand même, bon/ après le froid revient/ perce/ transperce/ l’autre jambe ne sent pas cela/ le froid ne revient pas dans l’autre jambe de weg/ voit l’autre jambe, weg/ ne la sent pas/ faim, weg/ a faim, weg/ dans les dents sent la faim/ neige/ pas la soif/ la faim/ avance/ avec les dents avance/ le ventre suit/ avance/ rampe/ un bâton sort de la neige/ voit un autre plus loin/ weg voit/ un autre un peu plus loin/ signal enfoncé dans neige/ marche comme peut/ s’appuie quelques instants/ s’élance/ saute jusqu’au bâton suivant/ un chemin/ oui/ comme un chemin/ ou comme une route/ moins de neige/ un peu de gravier/ crisse/ croasse/ un chemin/ voit, weg/ une lumière/ plus loin/ là-haut/ sous les ailes des corneilles

 

mal/ plus mal que le froid revenu/ une autre douleur/ réveille, weg, la douleur/ juste au-dessus du genou/ ouvre les yeux/ pas de corbeaux dans les yeux/ pas/ tête vers le ciel, mais pas/ non weg, pas le ciel dans les yeux/ le ciel ne tombe pas dans les yeux/ la lumière n’est pas du ciel/ une ampoule nue, soudée aux fils au-dessus de la tête de weg/ pourrait tomber/ dans les yeux de weg/ mal/ l’ampoule pourrait tomber/ au-dessus du genou mal/ ce qui fait mal a ouvert les yeux vers le plafond/ bouge la tête/ doux sous la nuque/ mal mais pas froid/ une longue chemise de nuit/ le corps de weg, dedans/ mais pas froid/ non/ pas froid/ a soulevé le drap weg/ a regardé/ les yeux ont descendu une jambe/ une autre/ mal, mais pas froid weg/ deux jambes/ couché entier/ avec la douleur entière/ ce qui fait mal a ouvert les yeux, mais pas la bouche/ je/ non peut pas/ crier peut pas weg/ tourner les yeux, oui/ redresser légèrement la tête, oui/ la décoller du doux sous la nuque, oui peut/ et tourner les yeux/ peut/ une chambre/ c’est une chambre/ peut tourner la tête à droite/ vers une fenêtre/ à gauche vers un placard/ au-delà du pied du lit vers une porte/ devant les yeux/ entre le placard et le lit une table de nuit/ le chevet/ la fenêtre/ pas bien regardé vers la fenêtre, weg/ recommence, weg/ la nuit/ pleine lune/ la silhouette d’un arbre/ vaguement tout ça weg/ élancement dans la jambe/ cri qui ne vient pas dans la bouche/ s’évanouit/ weg/

 

revient dans la chambre/ yeux ouverts/ le regard revient dans la chambre/ quitte la silhouette de l’arbre derrière la fenêtre/ front moite/ sueur coule dans les yeux/ brûle/ porte la main vers le front/ branchements/ voit les branchements dans l’avant-bras/ la bouteille suspendue près du lit/ côté fenêtre/ pas mal/ peu, weg/ pas mal/ pas neaucoup/ peur/ soulève le drap/ normal/ deux jambes/ normal/ chaud/ moite/ le front/ tout le corps/ soif/ faim peut-être/ envie de pisser/ pour savoir/ comment ça fait sur les jambes/ pisse weg/ s’endort en pissant/ les corbeaux dans la fièvre volent/ l’un d’eux tient dans son bec une main bleuie par le gel / un autre pique soudain vers la bouteille/ la brise/

 

quelqu’un est entré dans la chambre/ sent que quelqu’un est là/ n’arrive pas à ouvrir les yeux/ ou ne veut pas ou plus/ sent/ entend/ froissement du tissu dans le pas/ synthétique/ à l’écoute difficile de dire/ à l’odeur aussi difficile de dire/ manque d’expérience/ ou sens émoussés par les jours dans la neige/ narines brûlées par le gel/ non weg/ ne pas ouvrir les yeux/ changement de bouteille/ l’aiguille dans le bras a bougé/ soupir/ ou léger râle/ la main sur le front de weg/ nue la main/ ni bague, ni gant stérile/ main de femme ou main d’homme/ avec la fièvre difficile de savoir, weg/ main gauche, oui, sans doute/ une main gauche sans alliance/ envie de poser la main sur cette main/ dans le fond des yeux l’autre main/ celle qui s’est brisée quand weg a voulu s’y accrocher/ renonce à s’accrocher encore/ déplacement d’air/ inhale l’odeur indéfinissable/ quasi anonyme/ et se souvient weg de la même odeur/ avant/ il y a/ avant ne sait pas quand mais avant/ au réveil, après une incision sous anesthésie générale/ adénite suppurée/ ces mots-là/ ceux-là sont restés/ d’avant/ a entendu sortir quelqu’un/ a senti, weg/ déplacements d’air

 

où/ où est weg/ où/ sait pas/ le mobilier de la chambre, dans les yeux, n’est pas celui de la chambre de l’incision/ ni celui de la mastoïdite/ ni celui de la fistule/ ni celui de l’appendicectomie/ les mots qui viennent ne sont pas ceux de cette chambre/ sûr de ça, weg/ ou presque/ une maison particulière/ sûr/ pas cette agitation que weg a connue dans les chambres où weg a été cloué, avant/ soulève le drap/ décolle la tête de l’oreiller/ encore deux jambes/ n’en sent qu’une/ pas mal/ mais sent rien/ la main sur la jambe, ne la sent pas/ pince, rien/ enfonce les ongles, rien/ soulève à nouveau le drap/ voit la griffure, le sang, mais rien/ indolore/ laisse retomber le drap/ repose la main/ se rendort/

 

est passé/ a traversé/ l’autre côté/ la frontière/ exténué, mutilé peut-être, mais a franchi les derniers mètres/ ne sait plus comment, weg, pourtant c’est sûr, weg a réussi/ se souvient de la fumée au-dessus du toit, d’une ombre sur le seuil/ après a sombré/ objet/ dans le sommeil, objet weg/ à la merci de / entre les mains de/ laisse faire/ rien faire contre/ ferme les yeux au moindre souffle d’air pulsé par la porte/ main douce/ la même/ a soulevé le drap, s’est posée sur la jambe/ a senti, weg/ aujourd’hui a senti une main douce sur sa jambe/ imagine, weg, le rugueux des croûtes dans la paume de la main douce/ ne pas ouvrir les yeux/ surtout ne pas/ à peine a abandonné hors des lèvres un soupir/ comme échappé du sommeil/ a deviné un visage de l’autre côté des paupières/ quoi dans la main peut donner à savoir la pensée du visage/ trop compliqué pour weg, ça/ a entendu d’autres pas autour du lit, a senti d’autres mains/ douces aussi/ pas toutes/ d’autres moins/ des mots sont tombés sur weg/ ou des sons/ les mots weg connaît/ ça, ce qui est tombé, rien, pas/ ne connaît pas/ ne reconnaît pas/ pas des mots alors/ des sons, oui des sons/ la frontière/ normal/ est passé des mots aux sons/ l’autre côté/ une autre langue/ des sons/ a cru dans ce magma sonore reconnaître pourtant quelque chose/ une voix, comme d’opéra, pourquoi weg, comme d’opéra, weg n’est jamais allé à l’opéra/ avant/ jamais/ ou ne s’en souvient pas/ jamais/ une voix de femme, oui une voix, weg a distingué une voix de femme/ guérir/ mais quand même, ne pas ouvrir les yeux, pas maintenant/ attendre/ et encore/ parce que dans le peu de gestes et de voix, dans le peu de pas, ficile/ difficile de compter/ combien sont de l’autre côté de la peau/ combien/ et si un restait après que la porte a été refermée/ et savoir allez si ce que ferait/ ou savoir combien sont sortis combien sont restés/ impossible de mesurer/ l’oreille ne suffit pas, weg/ pas assez entraînée l’oreille/ compresses sur les yeux/ a éprouvé la fraîcheur dans les trous où tombait, avant, la lumière du monde/

 

 

 

Photo : Jacques Brémond & Michaël Glück

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Naissance le 10 juin 1946 à Paris
Écrivain, traducteur. Est traduit en italien, espagnol, catalan, allemand, chinois.
– Enseignant (lettres, philosophie) de 1969 à 1983
– Lecteur, traducteur dans l’édition (Flammarion, éd. Jean-Michel Place 1980-1982)
– Directeur du Centre Culturel Municipal puis du théâtre la Colonne, Miramas (1985-1989)
– Multiples collaborations artistiques :

Théâtre
Théâtre-Narration (Gislaine Drahy), Théâtre de la Jacquerie (Alain Mollot),
Théâtre de la Chrysalide (F. Coupat, D. Pouthier), Cie le Temps de dire (P. Fructus), Cie Juin 88 (M. Heydorff), Cie Adesso e sempre (J. Bouffier), Cie Anabase (M. Baylet), Cie L’Atalante (C. Hugel), Cie Amédée (Flavio Polizzi), Cie Labyrinthes (J-M. Bourg)

Danse
Cie Raphaël Djaïm, Cie M. Ettori, Cie Artefact (M. Vincent)

Marionnettes
Cie Eidolon (Pupella /Nogues), Cie À ciel ouvert (Catherine Humbert)

Arts plastiques
Anik Vinay & Emile-Bernard Souchière (Ateliers des Grames), J. Brianti, D. Friedrich, Riba, D. Givry, C. Hugel, J. Clauzel, A-P. Arnal

Musique
Frank Royon Le Mée, Barry Schrader, Albert Tovi, Serge Monségu, Eric Guennou, Maguelonne Vidal

Boursier Centre National des Lettres en 1981 et 2000, Bourse d’encouragement, Direction du Théâtre, 1997, Aide à l’écriture, D.M.D.T.S. 2000
 

Bibliographie

Tri sélectif

Comédies enfantines, Territoires de la guerre 1, éd. Jacques Brémond, 2000
Couve le feu, Atelier des Grames, 2000
Impératif, L’atelier contemporain 1, 2000
Le Couteau, éd. l’Amourier, 2000
Avant qu’il ne soit trop tard… Via Valeriano, 2000
D’après nature, éd. Voix d’encres, 2000
Inventaire des nuits, peut-être, éd. Tant & Temps, 2000
Abîmes / Bakélite, in Le bocal agité n° 8, éd. Gare au théâtre, 2001
21 millions 38 400 minutes de silence, in Le bocal agité n° 13, éd. Gare au théâtre, 2002
Rien à dire, éd. Gare au théâtre, 2002
L’Amour / Le Puits / Petit monologue de l’enrhumé, éd. Gare au théâtre, 2002
Cette chose-là, ma mère, Prix Antonin Artaud 2004, éd. Jacques Brémond, 2002
Théâtre de l’encrier, Atelier des Grames, 2003
Le Berceau et la tombe, éd. L’Amourier, 2003
Une besace, in Kaboul, éd. Espace 34, 2003
Stabat ira laetitiae, in Monologues pour, éd. Espace 34, 2003
Robert, théâtre : matériaux inédits, suppplément à la revue Contrepoint(s) n° 10, 2003
Méditation sur un squelette d’ange, avec Jean-Pierre Chambon, éd. L’Amourier, 2004
L’Échelle, éd. L’Amourier, 2005
Le Repos, éd. L’Amourier, 2008

 

Livres d’artistes

La nuit rebelle, chant un, avec Dominique Friedrich 1991
Ciel est un mot d’absence, avec Dominique Friedrich 1991
Commencements d’yeux, avec Jacques Clauzel 1994
Nuit d’yeux, avec Jacques Clauzel 1994
Pas, avec Jacques Clauzel 1995
Cours élémentaire, avec Jacques Clauzel 1995
Absence d’yeux, avec Jacques Clauzel 1995
Fragments d’un journal de voyages, avec Riba 1995
Plis, avec Riba 1995
Le fleuve, avec Riba 1995

 

Traductions

Carlo Sgorlon : Le trône de bois, éd. Flammarion, 1980
Poètes futuristes italiens, in : Dada, éd. Jean-Michel Place, 1981
Carlo Goldoni : Le café, (Création par le Théâtre de la Jacquerie, mise en scène Alain Mollot, 1988)
Nombreuses traductions de bandes dessinées italiennes, (Hugo Pratt, Attilio Micheluzzi, Roberto Raviola, Scozzari.)
Max Frisch : Biedermann et les incendiaires
, (Création par la Compagnie juin 1988, mise en scène Michèle Heydorff, 2001)
Beatrice Monroy : Barbablù
, Lecture par Fabienne Bargelli, au Monastère de Saorge en mai 2004

 

Livrets

Sept moments d’un nuage, musique : Frank Royon Le Mée, fragments publiés in Drailles n° 7/8, 1987
Love in memoriam, trois chants d’amour
, musique : Barry Schrader, création Festival de musique contemporaine de Bourges, 1989)
Chansons pour la scène :
musiques : Albert Tovi, spectacles mis en scène par : C. Hugel (L’expéditions, Ovo, Ultramarine), Jean-Marc Bourg (Comédies enfantines, Les cinq doigts de la main, L’entrée des musiciens)

 

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